Excision au Burkina : Le silence complice des parents

jeudi 31 décembre 2015 à 15h47min

Malgré l’existence du numéro 80 00 11 12 pour dénoncer les cas d’excision au Burkina Faso, peu de personnes sont encore promptes à le faire, surtout quand cela implique leurs proches, par peur de déchirer le tissu familial. De nombreuses petites filles sont ainsi excisées au vu et su des parents qui préfèrent, même conscients des conséquences néfastes, se taire plutôt que de livrer les coupables et autres complices aux autorités policières et/ou judiciaires.

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Excision au Burkina : Le silence complice des parents

Un secret. Un secret que Julie a eu du mal à dévoiler ; tellement, elle se sent coupable. Elle qui, malgré son niveau universitaire, malgré sa prise de conscience des conséquences désastreuses de l’excision, n’a pu empêcher sa grande-sœur de passer à l’acte. « Elle est venue m’informer de ce qu’elle voudrait bien exciser ma nièce qui n’avait que 4 mois. J’ai pris le temps de lui expliquer le risque qu’elle courait en excisant sa petite, mais surtout les séquelles que cela pouvait avoir sur ses organes sexuels », raconte Julie d’une voie basse. Après un long soupir, elle poursuit : « J’ai essayé de la convaincre mais en vain. Pire, ma sœur partait exciser sa fille sans au préalable informer son époux. Malgré mon refus, elle s’est entêtée à le faire. Comment pouvait-on la dénoncer ? Et si je le faisais et qu’on l’interpelait, après jugement, il va s’en suivre certainement une peine de prison. Qui allait s’occuper de ses trois autres enfants ? Je ne pouvais pas échapper à ces charges. Pire, ma sœur en prison à cause de moi, je ne saurais être en paix avec moi-même ».
Comme Julie, ils sont nombreux ces sœurs, frères, oncles, tantes, belles-sœurs ou beaux-frères ou même des voisins de quartiers qui se retiennent de dénoncer un parent qui s’apprête ou qui a déjà excisé sa fille. « Lorsque nous avons su qu’il a excisé ses cinq petites filles, nous avons été surpris. Mais comment le dénoncer ? Il est en location dans notre cours et a souvent du mal à honorer son loyer. S’il doit séjourner en prison, c’est nous qui allons gérer ses problèmes », raconte Issouf Nabolé un habitant du secteur 20 (Lafiabougou) à propos d’un de ses voisins et colocataires à Bobo-Dioulasso. Sur la question, David Nikiéma confie qu’il a une fois tenté de dénoncer un voisin qui s’apprêtait à exciser sa fille. « C’est une famille modeste. Le chef de famille est un gardien. J’ai imaginé le calvaire que sa femme pourrait vivre si toutefois il séjournait en prison après cette dénonciation. Du coup, je me suis ressaisi. J’ai toutefois essayé de lui dire de ne plus commettre une telle pratique qui est punie par la loi ».

Encore faut-il que le numéro marche…

« Le numéro que vous avez appelé est incorrect, veuillez vérifier votre numéro », ou encore « Vous êtes sur le réseau Telmob, votre correspondant est momentanément indisponible, veuillez réessayer ». C’est le message que l’on recevait ce lundi 21 décembre lorsqu’on tentait le numéro vert de lutte contre la pratique de l’excision. « Il ne fonctionne pas depuis un moment », confie la secrétaire permanente du Conseil national de lutte contre la pratique de l’excision (SP/CNLPE), Perpétue Toé/Foro. Pour cause d’impayés de factures auprès de la société de téléphonie Telecel. Toutefois, confie-t-elle, la société ne doit pas, en principe couper la ligne. Cette situation constitue certainement l’une des raisons qui font que l’excision se pratique toujours avec ses innombrables conséquences.

31 cas dont 5 décès en 2015

Le numéro vert (80001112) existe depuis quelques années. Il a été, selon Perpétue Toé/Foro, institué après l’adoption de la loi contre la pratique de l’excision. A la question de savoir si des appels pour dénoncer les cas de pratiques sont effectivement reçus, la SP/CNLPE répondra par l’affirmative. En 2012, par exemple, ce sont 19 appels qui ont été reçus, donc 19 cas de pratiques. En 2013, 18 appels, puis en 2014 ce sont 11 cas. Le Secrétariat permanent, a, en cette année 2015, enregistré 31 appels de dénonciations. Des cas de pratiques avérées dont les coupables ont été interpellés et transférés en prison.
Cependant, bien que l’appel soit gratuit et anonyme, il s’avère toujours difficile pour des gens de dénoncer les pratiques de l’excision pour des raisons familiales et communautaires selon la SP. « Le numéro vert est perçu comme une stratégie pour pouvoir dénoncer, surtout la dénonciation préventive pour sauver les filles de l’excision », indique-t-elle. Une stratégie que la SP reconnait toujours difficile. Dénoncer un proche ou un parent reste donc complexe au regard des liens familiaux, mais surtout des conséquences que cela pourrait engendrer. « En 2015, ce sont 5 filles qui sont décédées suite à l’excision », confie Perpétue Toé qui rappelle que la pratique est une grosse atteinte au droit fondamental de la femme. « La pratique n’a aucun avantage sur la femme. Aussi, une femme non excisée n’a rien de moins qu’une femme excisée », insiste la SP.

Que faire ?

Depuis une décennie, plusieurs actions de sensibilisation ont été réalisées auprès des populations. Malgré des stratégies de dialogue communautaire et l’application de la loi, on constate toujours des zones de résistances. Il faut dire, explique Mme Foro que l’excision est ancrée dans les pratiques traditionnelles, et coutumières. « Elle intègre même, certains rites funéraires. On exige, par exemple, que la femme soit excisée pour atteindre un certain statut » ajoute-elle. L’espoir est pourtant permis quant à l’abandon de la pratique de l’excision au Burkina. Il faudra, à son avis, arriver à convaincre que la pratique n’est aucunement une valeur à préserver.
Il faut arriver, selon la SP à démontrer qu’il n’en est rien d’une valeur et qu’en l’abandonnant, l’on ne risque rien. Pour cela, il faut un travail de communication, mais surtout d’engagement en vue de changer cette norme sociale.
Pour Djenéba Ouédraogo/Ouattara sociologue démographe spécialiste en questions de genres et développement, la loi portant interdiction de l’excision est une grande problématique au Burkina Faso. Parce que, explique-t-elle, jusque-là, l’application de la loi sur l’excision au Burkina Faso pose des problèmes. Son application repose à 80% sur la capacité à dénoncer, parce que tant que les actes d’excision ne sont pas dénoncés, il ne peut pas y avoir application de la loi. Alors que nos sociétés n’ont pas la culture de la dénonciation. Pourtant, la loi dit que quiconque a connaissance de la pratique de l’excision et qui ne la dénonce pas est lui-même passible de peine. Une loi qui dit en son article 380 du code pénal : « est puni de 6 mois à 3 ans et d’une amende de 150 000 à 900 000F ou de l’une de ces peines seulement, quiconque porte ou tente de porter atteinte à l’intégrité de l’organe génital de la femme par ablation, par excision ou incibilation, ou insensibilisation ou par tout autre moyen. Si la mort est en résulté, la peine est de 5 à 10 ans d’emprisonnement ».
Si dans nos sociétés, il est très difficile de dénoncer le voisin, encore moins le parent, que faut-il donc faire ? C’est là la grande question. Il reste très difficile de dénoncer sa grande sœur ou sa mère. Comment donc le faire sans en retour avoir la société sur le dos. D’où la nécessité d’une relecture de la loi sur l’excision afin de l’adapter au contexte de la société africaine, voire burkinabè. Et surtout d’oser parler de sexualité aux adolescents, car indique Mme Ouédraogo, la présence du clitoris n’a rien à voir avec la débauche sexuelle.

Bassératou KINDO
Lefaso.net

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Vos commentaires

  • Le 31 décembre 2015 à 17:17, par Mechtilde Guirma
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    « Et surtout d’oser parler de sexualité aux adolescents, car indique Mme Ouédraogo, la présence du clitoris n’a rien à voir avec la débauche sexuelle ».

    Mais madame, Ouédraogo, que faites-vous de la pornographie ou du lesbianisme où la partenaire vide son pipi avec son pénis clitoridien dans le vagin de l’autre ? Attention Madame Ouédraogo, vous allez être surpris, même ici en Occident on commence à ne plus taire le mensonge de la lutte contre l’excision. Je vous exhorte à mon tour de saisir l’ampleur de la question en effet, « Et surtout d’oser parler de sexualité aux adolescents » et sur les infections et maladies vaginales et urinaires.

    Du courage pour votre sensibilisation.

    Hé Webmaster Pardon wala. Merci d’avance.

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  • Le 31 décembre 2015 à 17:18, par Namara
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    BON COURAGE MME KINDO. Très bon boulot. Nous vous suivons et vous encourageons.
    Puisse Dieu vous donner la force de défendre les droits de la femme.
    Bonne et heureuse année 2016.

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  • Le 31 décembre 2015 à 17:50, par Jeunedame seret
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    Loi anti-sociale. Quiconque ne dénonce pas est passible de peine ; mais quiconque dénonce, mérite-t-elle RÉCOMPENSE ? Et en cas de déchirure quelle position prenez-vous ? Les gens n’aiment plus risquer gratuitement ne veulent pas perdre double dans un problème qui ne les regarde pas. Alors essayez des campagnes avec des prix, pour voir. Au lieu d’attendre seulement des appels téléphoniques, rentrez aussi dans la foule. Les histoires d’excision se susurrent entre femmes, infirmières soignantes, mères et même maïeuticiens. C’est le Faso ; faites des sondages intelligents. Tout le monde est malhonnête.

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  • Le 1er janvier 2016 à 13:14, par lesage
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    il y eu un cas mortel d’une fillette excisée à komtoèga ; q’avez vous fait pour dissuader les parents. c’est l’exciseuse seule qui est enfermée. ce qui est sûre c’est que les parents ont du lui amener leur enfant et la payer. ils sont aussi coupables de la mort de leur enfant.

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  • Le 2 janvier 2016 à 08:09, par JFK
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    Nous constatons ahuris le silence coupable sur ce fléau d’autres temps qui n’a plus droit de citer aujourd’hui. Soutien et courage à tous ceux qui au quotidien luttent contre cette pratique dévalorisante et que vivement elle disparaisse de nos sociétés.

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  • Le 2 janvier 2016 à 10:17
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    pour lutter contre l’excision, il faut inviter ceux qui veulent faire exciser leurs filles à le faire dans des centres de santé. Un(e) sociologue ou psychologue pourra s’entretenir avec les parents des filles. ces échanges permettront de cerner le profil des personnes qui tiennent à toujours exciser leurs filles. Les raisons avancées seront également connues. les conseils aux parents permettront : 1) de ne pas faire exciser la petite fille, 2) de laisser à la petite fille de se faire exciser à sa majorité ; 3) de faire exciser la fille dans des conditions acceptables.
    S’il y a des exciseuses, c’est qu’il y a la demande pour faire exciser les filles. Le problème ce n’est plus l’exciseuse mais les parents. un homme peut il interdire, l’excision de ses filles et que sa femme le fasse. Si la loi permettait à un homme de répudier sa femme qui a fait exciser sans fille sans sa volonté, peu de femmes allaient oser faire exciser une fille sans l’aval du mari. Les femmes aussi pour ne pas se faire répudier demanderont aux maris d’assumer leurs parts de responsabilités en reconnaissant que l’excision est faite à la demande des maris. Ce phénomène d’excision diminuera beaucoup.

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  • Le 2 janvier 2016 à 20:27, par TANM
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    Je pense que le problème est mal posé. Dans la mentalité des gens, l’enfant c’est une propriété, leur chose. En plus il y a la démission des pouvoirs publiques et l’hypocrisie des acteurs.
    Sinon, que dites vous des tortures sur bébés dans les salons de coiffures et de tresses, où port de chouchous oblige, ont arrache littéralement les cheveux de ces innocentes jusqu’à la racine.
    Intégrez cette donne à la lutte et dites à ces chères mamans que le BURKINA a besoin têtes bien pleinent et non de têtes bien faitent.
    Passée la phase de sensibilisation, il faut réprimer.

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  • Le 3 janvier 2016 à 19:00, par Muroko
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    S’il vous plait enlever la premiere photo, c’est tres graphique. Merci

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  • Le 4 janvier 2016 à 07:47, par coulibaly andre
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    Pensez vous vraiment que les parents sont conscients des consequences nefastes de l’excision pour leurs filles ?Vous voulez ainsi dire que ces mamans(je dis bien a dessein mamans)n’aiment pas leurs progenitures au point de les exposer a des consequences nefastes ?Non.Basseratou !Elles ignorent totalement le mal qu’elles font a leurs enfants.Bien au contraire.Il semble meme que certaines grandes dames des villes,chantres de la lutte contre l’excision,envoient exciser leurs filles au village !A mon avis,il faut accentuer la sensibilisation et ne jamais enfermer les presumees exciseuses,mais plutot les sensibiliser.Certains petits esprits diront:on a assez sensibilise.Ridicule !N’oubliez pas que la pedagogie est l’art de la repetition.Ayons toujours en tete qu’aucune maman ne veut faire du mal a sa fille.De toutes facons les exciseuses trouveront toujours des subterfuges pour eviter les forces de l’ordre et continuer tranquillement leur travail.Alors ?

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  • Le 4 janvier 2016 à 21:33, par songne
    En réponse à : Excision au Burkina : Le silence complice des parents

    Ces gent doivent etre puni

    Répondre à ce message

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