Professeur Abdoulaye Soma : « Avec la nouvelle configuration de la scène politique, les élections de 2015 seront tranquilles ».

jeudi 9 janvier 2014 à 10h18min

Suite aux récentes démissions au sein du Congrès pour la démocratie et le progrès, nous avons approché le Professeur agrégé des facultés de droit , Abdoulaye Soma, par ailleurs Président de la Société Burkinabè de Droit Constitutionnel, pour savoir sa lecture de l’événement et les répercussions qu’il pourrait entraîner sur les batailles politiques dans la perspective de la présidentielle de 2015.

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Professeur Abdoulaye Soma : « Avec la nouvelle configuration de la scène politique, les élections de 2015 seront tranquilles ».

Le Pr Soma a été formel : avec la nouvelle donne, tout va se jouer en cette année 2014 pour les acteurs politiques qui nourrissent des ambitions présidentielles.

Lefaso.net : Comment analysez-vous les démissions des ex-ténors du CDP que sont Roch Marc Christian Kaboré, Salif Diallo, Simon Compaoré et les autres ?

Pr. Abdoulaye Soma : J’ai constaté qu’un certain nombre de caciques du CDP ont adressé une lettre de démission aux instances dirigeantes du parti majoritaire. De mon point de vue, ces démissions relancent le débat sur les griefs évoqués par les démissionnaires. Ces griefs sont essentiellement au nombre de trois. Le premier, c’est l’absence de démocratie interne au sein du CDP. Le deuxième grief, c’est leur refus de l’opérationnalisation du sénat et le troisième, c’est leur refus de la modification de l’article 37 de la Constitution pour permettre à Blaise Compaoré de se représenter aux élections présidentielles de 2015. On voit que sur ces questions, les démissionnaires du CDP viennent gonfler les rangs de l’opposition qui avait déjà inscrit ces questions sur sa plateforme revendicative et qui prévoit par ailleurs une manifestation dans une dizaine de jours sur ces préoccupations.

D’un point de vue technique, l’on s’achemine vers la configuration suivante : on risque d’avoir, d’une part, une partie du CDP, celle qui est favorable à la modification de l’article 37 et à la mise en place du sénat, donc à la continuation de Blaise Compaoré après 2015, plus un certain nombre d’acteurs de la société civile en l’occurrence la FEDAP/ BC qui va défendre cette position de la modification de l’article 37 et de la mise en place du sénat et de la continuation de Blaise Comparé. Et d’autre part, l’opposition classique que nous connaissons à savoir le Chef de file de l’opposition, les autres parties de l’opposition. Eventuellement, ce qui risque d’arriver, c’est que les démissionnaires du CDP vont créer un parti politique. C’est clair que depuis le renouvellement des instances du parti au pouvoir avec la prise de la direction par Assimi Kouanda, on entendait parler des possibilités de scission et la possibilité que les dissidents créent une nouvelle formation politique. Je pense que c’est peut-être parce que les statuts de cette nouvelle formation politique sont prêts qu’il y’a eu des démissions. Le fait qu’il y’aura création d’une nouvelle formation politique qui incorpore les démissionnaires ne fait plus de doute.

Lefaso.net : Faut-il s’attendre à un véritable changement de politique avec ces ex-ténors du CDP ?

Pr. Abdoulaye Soma : Oui. Je pense que les choses commencent à être déterminantes parce que là où le jeu politique va se faire, c’est moins les élections de 2015 qu’en fait la révision de la Constitution qui éventuellement devra avoir lieu en 2014. L’avenir politique du Burkina Faso se joue dans cette opération de révision. La force qui arrive à passer le cap de la révision, c’est cette force qui va remporter les élections présidentielles de 2015 parce qu’entre la fin de la révision et les élections de 2015, il n’y aura pas un temps suffisant pour une recomposition de la classe politique. C’est pourquoi, je parlais entre-temps de la structuration des deux blocs. Ces blocs que j’ai énumérés vont se constituer et vont s’affronter dans le cadre de la révision de la Constitution. Si Blaise par exemple, arrive à passer le cap de la révision, cela veut dire qu’il aura réussi à capitaliser suffisamment de forces politiques pour faire basculer le jeu politique en sa faveur. S’il arrive à modifier la Constitution et à être candidat en 2015, c’est clair qu’il gagnera. Si Blaise est candidat en 2015, il gagnera les élections. Ça veut dire qu’il aura réussi à capitaliser l’essentiel des forces politiques, la majorité puissante des forces politiques pour passer le cap de la révision et cette majorité puissante devra le conduire à remporter l’élection présidentielle de 2015.

Lefaso.net : Peut-on envisager dans cette perspective un soutien des démissionnaires au président Compaoré ?

Ils ne peuvent pas soutenir le président, sauf à être incohérents puisque la raison pour laquelle ils ont démissionné est clairement établie dans leur lettre de démission, à savoir qu’ils ne veulent pas de la modification de l’article 37 et de la mise en place du sénat qui conduisent à la continuation de Blaise Compaoré au pouvoir. C’est très clair dans leur lettre de démission. S’ils sont contre son maintien au pouvoir, ils ne peuvent pas soutenir sa candidature.

Lefaso.net : Croyez-vous à la sincérité des démissionnaires ?

Pr. Abdoulaye Soma : Je crois à leur sincérité parce que les motifs qu’ils ont évoqués pour la démission ne datent pas d’aujourd’hui. Si vous remontez notamment sur le fait qu’il manque de démocratie à l’intérieur du parti au pouvoir. Si vous vous référez à la sortie de Salif Diallo dans une interview à L’Observateur en 2009 et où il parlait de la patrimonialisation du pouvoir. Cela fait à peu près 4 ans.

Lefaso.net : Mais, les démissionnaires disent n’avoir pas de problème avec Blaise Compaoré. N’est-il pas possible pour eux de revenir un jour soutenir leur ex-mentor ?

Pr. Abdoulaye Soma : Ils ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas de problème avec Blaise Compaoré. Peut-être qu’ils n’ont pas de problème personnel avec Blaise. Mais, ils ont plutôt un problème d’orientation politique puisque Blaise Compaoré veut modifier la Constitution pour continuer à diriger le pays ; Alors que eux ils sont contre. Il y’a une opposition dans les idées, dans les orientations politiques entre Blaise Compaoré et eux. C’est très clair dans leur lettre. L’affrontement est politique. En quittant le parti, ils constituent un bloc politique assez intéressant. Ajouté à l’opposition, si tout le monde fait bloc et si on arrivait à éliminer Blaise en 2015, l’échiquier politique va se recomposer.

Lefaso.net : D’aucuns pensent qu’une reconfiguration de l’échiquier politique va fragiliser l’actuel Chef de file de l’opposition qui risquerait de voir ses partisans rejoindre la formation des démissionnaires du CDP. Est-ce aussi votre lecture ?

Pour l’instant, ils ont les mêmes objectifs qui sont d’empêcher la révision de l’article 37 et de bloquer l’opérationnalisation du sénat. Sur ces deux objectifs, ils sont sur la même longueur d’onde. Qu’il s’agisse des partis affiliés au Chef de file de l’opposition ou des partis qui ne sont pas inscrits et qui sont dans l’opposition ou des démissionnaires du CDP, ils sont sur la même longueur d’onde. C’est donc dire qu’ils vont rassembler leurs forces pour aboutir à ce résultat qui est le blocage de la révision de l’article 37 et donc à l’élimination de Blaise Compaoré dans la course pour la présidentielle de 2015.

Lefaso.net : Cette alliance circonstancielle des forces d’opposition politiques pourra-t-elle survivre à une éventuelle élimination de Blaise Compaoré de la prochaine présidentielle ?

Pr. Abdoulaye Soma : S’ils arrivent à éliminer Blaise, ce n’est pas sûr qu’ils maintiennent la cohésion. Si le CDP arrive à survivre, il va présenter un candidat. Les démissionnaires trouveront que le candidat du CDP est à leur portée. Ensuite, ils estimeront avoir un poids politique plus que Zéphirin Diabré et ils risquent de présenter un candidat à la présidentielle de 2015. On pourrait retrouver Zéphirin Diabré, Roch Marc Christian Kaboré et un candidat du CDP à cette élection.

Lefaso.net : Après avoir dirigé le pays aux côtés de Blaise Compaoré pendant toutes ces années, les ex-ténors du CDP ont-ils encore quelque chose à prouver au peuple en matière de gestion des affaires publiques ? N’auraient-ils pas mieux fait d’aller cultiver leurs jardins ou écrire leurs mémoires ?

Pr. Abdoulaye Soma : Le champ politique au Burkina Faso doit être décrypté sur deux plans. Il y’a le plan technique, de la démocratie mais aussi le plan social. Les démissionnaires par exemple ont des assises dans les régions. D’un point de vue relationnel, ils ont des assises sur le plan des réseaux et des finances. C’est cela la campagne. Vous voyez, toutes les élections au Burkina Faso se sont jouées sur la capacité de mobilisation sociale et le la capacité financière. Je pense véritablement que s’ils forment un parti politique, ils vont constituer une force politique déterminante pour 2015.

Lefaso.net : Pourront-ils mieux faire que Blaise si l’un d’eux accédait au pouvoir ?

Pr. Abdoulaye Soma : N’étant pas charlatan, je suis réticent à donner mon point de vue sur cette question. Mais, je sais que les gens se construisent. Personne ne nait président, personne ne naît avec des compétences de président. Tout cela s’acquiert. Si on se fixe des objectifs et si on exerce le pouvoir, à mon avis, ce qui est sûr, quel que soit le camp qui l’emporte, le pouvoir politique au Burkina Faso ne peut plus être exercé de la même manière. 2015 est forcément un tournant même si c’est Blaise qui continue, il ne peut plus gérer le pouvoir comme ce qu’il fait actuellement. Il y’aura tellement de frictions et de toute façon, ces frictions devraient le modérer dans la gestion du pouvoir. C’est clair qu’au Burkina Faso, on passera à un autre cap dans la gestion du pouvoir.

Lefaso.net : Il est donc possible que le président Compaoré soit reconduit en 2015 ?

Pr. Abdoulaye Soma : Tout cela tient à la possibilité de la révision de l’article 37. On sait que Blaise Compaoré et ses partisans veulent modifier la Constitution pour que le Président soit candidat en 2015. C’est la position qui les tient à cœur. Ils vont essayer d’organiser les forces politiques en leur faveur. On sait que l’actuel chef de file de l’opposition et éventuellement les démissionnaires du CDP sont contre la révision de l’article 37. Ces deux forces vont s’affronter bientôt à partir de la mi-2014. La force qui sortira vainqueur de cette bataille de la révision est celle qui remportera les élections de 2015.

Lefaso.net : L’année 2014 est donc déterminante pour l’alternance au Burkina…

Pr. Abdoulaye Soma : Je peux d’ores et déjà opiner que les élections de 2015 seront tranquilles avec cette nouvelle configuration de la scène politique. Si on n’avait pas cette fissuration du CDP, le débat politique allait se déporter sur 2015 parce que si le CDP restait groupé derrière Blaise Compaoré, le référendum allait être organisé, tous les caciques allaient entrer en campagne et la révision de l’article 37 allait être une formalité.

Entretien réalisé par Grégoire B. Bazié et Eric Ouédraogo (Stagiaire)

Lefaso.net

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