Cheick Fayçal Traoré : « la jeunesse burkinabè ne sera pas sacrifiée sur l’autel de la boulimie du pouvoir ou d’intérêts égoïstes de certaines personnes »

mardi 19 août 2014 à 20h45min

Le 12 août dernier, on célébrait la Journée mondiale de la jeunesse. « Problématique de la santé mentale des jeunes : défis et perspectives », était le thème de cette année. A cette occasion, nous avons approché Cheick Fayçal Traoré, Président du 1er mandat du Parlement des jeunes du Burkina Faso. Dans cet entretien, il aborde avec nous son passage au parlement des jeunes, les grands problèmes de la jeunesse burkinabè et les défis qui, selon lui, restent à relever.

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Cheick Fayçal Traoré : « la jeunesse burkinabè ne sera pas sacrifiée sur l’autel de la boulimie du pouvoir ou d’intérêts égoïstes de certaines personnes »

Responsable de la Coalition des Associations de jeunesse pour la Démocratie (CAJD) qui milite pour le respect de la Constitution, il nous donne également sa lecture de la situation socio-politique actuelle. Si les classes politiques sont toujours divisées pour aller ou non au référendum, pour Fayçal Traoré, le baromètre de la nouvelle gouvernance en vue après 2015 est celui du bien-être du peuple et la pleine participation des jeunes au développement. « Il est de notre devoir de nous organiser pour défendre nos intérêts ».

Lefaso.net : Vous avez présidé le parlement des jeunes. Pouvez-vous nous parler de votre expérience ?

Fayçal Traoré : Permettez-moi avant tout d’exprimer ma gratitude à votre perspicace journal animé par une équipe de professionnels au service de l’information équilibrée. Pour ce qui est de mon mandat à la tête du 1er mandat du Parlement des jeunes du Burkina Faso, je peux affirmer que ce fut une très belle expérience relationnelle et d’apprentissage politique. En effet, le Parlement des jeunes est composé de 96 jeunes venant de toutes les provinces du Burkina Faso. Il est organisé suivant le modèle de l’Assemblée nationale qui en assure la tutelle. Il s’agit d’une simulation parlementaire dont le but était de former des jeunes au système parlementaire par le débat contradictoire et la défense des intérêts des jeunes et faire des propositions concrètes sur les différents sujets qui touchent les jeunes. Pendant trois années, les commissions permanentes ont régulièrement produit des rapports sur des sujets d’intérêts telle que l’éducation, la démocratie, les politiques en faveur de la jeunesse… Ces différents rapports ont été remis au bureau de l’Assemblée nationale pour exploitation et transmission au gouvernement. Nous avons aussi eu l’occasion, de réaliser certaines actions sociales comme le soutien aux sinistrés en 2009, des reboisements et autres soutiens à des actions de jeunes. Enfin, nous nous sommes engagés aux côtés des acteurs de la société civile pour l’adoption de la loi anti-tabac en 2010.

En somme, ce fut une belle expérience au cours de laquelle nous avons développé de nombreux partenariats au profit du Parlement des jeunes, avec le système des Nations Unies, le gouvernement et nos principaux partenaires que sont les mouvements et associations de jeunesse, ainsi que le Conseil National de la Jeunesse. Je préfère retenir cela plutôt que les quelques difficultés rencontrées. Toutefois, il convient de dire qu’à des moments, certains acteurs n’ont pas facilité notre tâche nous faisant croire qu’il y avait une volonté manifeste de nous empêcher de nous exprimer convenablement. Je tiens à exprimer ma reconnaissance au comité d’encadrement, à la Direction de la Coopération internationale, au bureau, aux responsables des commissions et aux conseillers du Parlement des jeunes qui nous ont permis de remplir notre mission. Enfin, ma gratitude particulière à S.E Roch Marc Christian Kaboré, Président de l’Assemblée nationale à cette période, pour sa sollicitude à notre endroit. C’est aussi le lieu pour moi de faire un plaidoyer auprès du nouveau président de l’Assemblée nationale. On le dit proche de la jeunesse, il a alors le devoir de maintenir le cadre d’expression qu’est le parlement des jeunes en le renouvelant. La jeunesse doit pouvoir s’exprimer et poursuivre son apprentissage actif.

Lefaso.net : Que faites-vous maintenant ?

Mon mandat a officiellement pris fin en 2011 et en 2012, j’ai logiquement poursuivi mon engagement en faveur de la jeunesse de notre pays. Ainsi donc, avec une vingtaine d’autres associations œuvrant dans le domaine de l’environnement, l’eau, l’assainissement et le développement durable, nous avons mis en place un réseau. A travers ce cadre, nous participons aux débats nationaux et internationaux sur le développement durable. Nous avons ainsi participé au forum des jeunes et emplois verts à Niamey, ensuite, à celui de l’eau à Marseille et au sommet de Rio au Brésil. Je suis naturellement actif sur le plan professionnel où je suis en charge de projets au Mouvement Burkinabè pour le Développement et le Civisme (MBDC) dans le cadre d’un projet sur la participation citoyenne des jeunes à la gouvernance locale financé par l’ONG suédoise Diakonia. Actuellement, je suis aussi membre de plusieurs initiatives internationales telles que « Afrique for Results » ou l’Equipe spéciale des jeunes pour la recevabilité.

Lefaso.net : Parlez-nous de vos différents projets et associations

J’ai effectivement de nombreux projets dont la résultante est de contribuer à un mieux-être des jeunes de notre pays. L’un des défis est celui de réaliser le droit des jeunes à la participation. Les jeunes doivent pleinement participer à la prise de décision et à la mise en œuvre des différentes politiques. Sur le plan associatif, je dirige encore l’Association des Jeunes pour le Développement Durable au Burkina Faso qui est devenu Association des Jeunes Intervenant pour la Réinsertion des Exclus (AJIRE) qui milite pour une meilleure insertion des jeunes issus du milieu carcéral par le soutien à l’insertion socio-professionnelle. Je suis aussi en charge de la coordination du Réseau des Jeunes pour l’Eau, l’assainissement et le Développement Durable (RJEDD). L’un des challenges est de faire en sorte que les jeunes constituent désormais une force capable d’influencer les choix politiques de notre pays. Le second dans lequel je suis impliqué avec une dizaine d’autres jeunes à travers le monde, est celui sur la recevabilité. Nous travaillons à faire en sorte qu’au niveau mondial et local les jeunes puissent suivre la mise en œuvre des politiques et convaincre les décideurs de rendre compte de leur gestion.

Lefaso.net : le 12 août dernier, on célébrait la journée mondiale de la jeunesse, quels sont, selon vous, les grands problèmes de la jeunesse burkinabè à résoudre ?

Avant tout, il y a lieu de souhaiter bonne fête de la jeunesse à tous ceux qui sont jeunes, pensent jeune et crois aux jeunes. Cette célébration est l’occasion pour nous de jeter un regard dans le rétroviseur, faire le point des acquis et regarder fermement, vers l’avenir. Cette année, le focus est mis sur la santé mentale des jeunes. A priori ce thème peut paraître superflu, mais à y regarder de près, on se rend compte qu’il y a là d’énormes défis à relever. Les jeunes ne vont pas forcément bien avec environ 12 000 cas de troubles mentaux consultés. Je n’appréhende pas les difficultés auxquelles les jeunes ont fait face dans notre évolution et réalisation, sous le prisme des problèmes, mais sous celui des défis. Le premier de mon point de vue est celui de l’emploi. La jeunesse de notre pays est gangrénée par le chômage. Les jeunes débordants d’énergie manquent d’espace pour exprimer leurs potentiels et naturellement s’assurer une certaine qualité de vie. Des milliers de diplômés sans emplois qui accourent dès que la session des concours est lancée, des milliers d’autres sans qualification qui ont même du mal à trouver une place dans les activités de HIMO, de jeunes entrepreneurs qui finissent par brader leurs ambitions par manque de possibilités de financements de leurs projets… La situation est préoccupante dans la mesure où on a le sentiment que le gouvernement ne fait pas assez d’efforts en termes de création d’opportunités d’entreprendre. Cela est régulièrement dénoncé par les structures de lutte anti-corruption avec les nombreux cas de favoritisme révélés. En plus du chômage, la question de l’éducation est aussi préoccupante. Notre système est décrié pour son inadéquation avec le marché de l’emploi. Il est aussi à noter le niveau dégressif de la qualité de notre système. Enfin, et cela apparaît pour moi comme étant le plus grand défi à relever, celui de la perte totale de confiance des jeunes. Pendant de longues décennies, les jeunes ont été confinés à un rôle de faire-valoir avec un sous-entendu d’incapables. Le jeu et la fête leur ont été servis au lieu de la formation pour la participation active au développement. Cela a créé un manque de confiance et un réel désintérêt des jeunes, qui pour moi est de loin la principale cause de la léthargie de la jeunesse. Il convient de s’attaquer à cela pour restaurer la jeunesse dans son honneur, sa confiance et lui offrir ainsi l’occasion d’assumer son rôle historique dans l’édification d’une nation forte.

Lefaso.net : Vous êtes le responsable de la coalition des Associations de jeunesse pour la Démocratie (CAJD) créée en février 2014, parlez nous en et dites-nous où vous en êtes actuellement

Face à la situation nationale où les forces politiques se déchirent sur des questions qui, à notre sens, intéressent l’ensemble des citoyens, nous avons estimé que les acteurs de développement que sont les mouvements et associations de jeunesse, avaient leur mot à dire. Il est aussi loisible de voir que dans bien de partis politiques, les jeunes sont réduits au rôle, combien dérisoire de mobilisation de masse sans réelle possibilité d’influencer les choix, car n’ayant pas droit au chapitre. Afin de pallier cette injustice, une cinquantaine d’associations a décidé de faire entendre une voix, celle de la majorité de la population de notre pays. Les jeunes ont le devoir de mettre au service du pays leur ingéniosité et leur potentiel. Ainsi, dans le cadre de la coalition, nous avons mobilisé les jeunes par la sensibilisation, des conférences autour de l’enjeu de constituer une force représentative et capable de faire passer des positions. De nos rangs est sorti le parti politique Alliance des Jeunes pour l’Indépendance et la République (AJIR). Beaucoup d’autres jeunes ont rejoint d’autres partis politiques en vue d’apporter une contribution politique. Actuellement, nous sommes en pleine constitution du premier « Think tank » de jeunes au Burkina. Il s’agit de mettre ensemble un certain nombre de compétences jeunes qui réfléchiront sur les solutions idoines à apporter aux préoccupations des jeunes et développera des actions concrètes pour soulager la jeunesse de notre pays. Le premier chantier en cours est celui de l’agenda intégré des jeunes post-2015 en cours d’élaboration.

Lefaso.net : Quelle est votre lecture de la situation socio-politique actuelle ?

De prime abord, je souhaite dire que la classe politique burkinabè doit comprendre qu’elle n’a pas le droit de prendre en otage la marche de notre pays encore moins de se permettre des marchandages ou autre compromis en dehors de l’intérêt collectif. La jeunesse burkinabè ne sera pas sacrifiée sur l’autel de la boulimie du pouvoir ou d’intérêts égoïstes de certaines personnes. Pour nous, le baromètre de la nouvelle gouvernance en vue après 2015 est celui du bien-être de notre peuple et la pleine participation des jeunes au développement. Pour revenir précisément à votre question, le dialogue afin d’éviter l’affrontement est le recours le plus adéquat. Il ne peut être qu’à l’initiative du détenteur de la force publique et avec pour seule base, les dispositions de notre loi fondamentale. Personne n’est au-dessus de la Constitution pour décider des dispositions à mettre en œuvre ou pas selon son bon vouloir. Pour nous, le maintien en l’état de la Constitution avec toutes ses dispositions est le seul compromis valable. Il peut y avoir débat sur la mise en œuvre concrète de certaines dispositions, mais au regard de la situation actuelle et du jusqu’au-boutisme manifesté de part et d’autre, je crois qu’il est juste sage de passer cette phase et de consacrer le mandat présidentiel à venir à peaufiner certains détails comme la sacralisation du nombre des mandats présidentiels ou le retrait du sénat de la Constitution. Enfin, il est judicieux qu’il soit dit que notre génération a décidé de s’assumer après avoir été longtemps attentiste et même soumise à un certain esclavage, subissant les décisions avec quelques sporadiques révoltes. Il ne s’agit toutefois pas de rejeter une classe politique certes vieillissante et appeler à passer tôt ou tard le témoin, mais d’être désormais sur les chantiers avec elle.

Lefaso.net : Le président l’a encore annoncé lors de ses dernières visites à l’extérieur, il tient à son référendum. Les « anti-référendum » restent également campés sur leur position. Pensez-vous qu’il y aura un référendum pour modifier l’article 37 ?

Je ne suis pas dans le secret des dieux, même pas proche des centres de décision d’une telle initiative. Je souhaite juste comme je l’ai dit plus haut, que la Constitution soit maintenue en l’état maintenant. Il est préférable que les ressources à mettre dans ce sénat soit utilisées pour améliorer la qualité de vie des populations et même pour avoir un meilleur scrutin avec la participation des burkinabè de l’étranger. Les officines de réflexion du pouvoir doivent plutôt envisager comment rester au pouvoir avec de nouvelles personnes et rassurer le Président COMPAORE quant à son inquiétude sur la destruction de ce qui a été construit.

Lefaso.net : Quel rôle pourrait ou devrait jouer la jeunesse dans cette crise ?

Certainement pas ce qui a été le sien ces dernières années, à savoir remplir les stades sans prospection sur son rôle dans la gouvernance à venir. Je crois qu’il est de notre devoir de nous organiser au-delà des clivages politiques pour défendre nos intérêts. Je ne suis pas en politique, mais je trouve par exemple inacceptable que certains partis politiques mettent la barre de l’âge des jeunes à 45 ans pendant que la loi dit 35 ans au plus. Il y a des choses à revoir dans la manière de concevoir les politiques pour assurer plus d’implication des jeunes. Il faut en tous les cas que les jeunes poursuivent leur dynamique de formation pour nous assurer que nous sommes à la hauteur de la tâche qui sera la nôtre très bientôt ! Pendant ce temps, nous devons être actifs sur le terrain par la sensibilisation et nous assurer par stratégie que nous sommes partie intégrante du processus.

Lefaso.net : Un message pour vos camarades jeunes…

L’engagement citoyen est un devoir. Notre pays malgré tout ce qu’on peut reprocher à la gouvernance actuelle est notre bien le plus précieux. Nous devons la défendre et refuser toute potentielle nuisance. Nous avons aussi l’impératif de nous mobiliser, nous former et participer activement à l’animation de la vie politique de notre pays. Je félicite tous ceux qui quotidiennement et ce malgré les écueils poursuivent l’action d’édification d’une nation forte et pour l’émergence d’une génération de grands hommes au sein de la jeunesse.

Interview réalisée par Amélie GUE

Lefaso.net

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