La « renaissance africaine » du Sénégal selon Macky Sall !

dimanche 30 juin 2013

Il faudra, un jour, faire le décompte des présidents des Etats-Unis qui se sont rendus au Sénégal. C’est, me semble-t-il, en Afrique noire, une des destinations préférées des locataires de la Maison-Blanche, exception faite, sans doute, de l’Afrique du Sud post-apartheid. Une raison à cela : depuis l’indépendance de ce pays, quatre chefs d’Etat ont été élus à la présidence de la République, démocratiquement, sans que jamais le pays ne subisse un coup de force militaire. Il faut ajouter que chacun d’entre eux, à des degrés divers, était une personnalité significative, plus encore une personnalité « civile ».

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La « renaissance africaine » du Sénégal selon Macky Sall !

Certes, il faut relativiser « l’alternance » à la tête de l’Etat. Abdou Diouf était l’héritier de Léopold Sédar Senghor ; et, dans une certaine mesure, on peut considérer que Sall est celui d’Abdoulaye Wade, même si cela été au corps défendant du « Vieux ». En fait, la seule véritable alternance que ce pays ait connue a été le passage, en 2000, entre Diouf, le « socialiste », et Wade, le « libéral ».

Dakar est une des capitales francophones d’Afrique subsaharienne les plus connues des Américains pour qui, d’ailleurs, tous les « blacks » du continent sont des « Sénégalais ». Héritage, aussi, de la Deuxième guerre mondiale où les troupes US et les troupes africaines de l’armée française ont débarqué ensemble sur les côtes de Provence en août 1944. Clinton, Bush, Obama, parmi d’autres, ont mis le pied à Dakar. Mais la dernière visite remonte quand même à il y a dix ans : 2003 ! Wade, quand il avait accédé au pouvoir en 2000, s’était efforcé de nouer une relation privilégiée avec Washington. De façon quelque peu clientéliste même ; alors que les Bush-Men n’étaient pas en odeur de sainteté sur le continent.

Par la suite, il me fera part de ses désillusions en la matière : il n’avait pas obtenu de la Maison-Blanche tout ce à quoi il prétendait. Lors de son deuxième mandat, et alors qu’Obama avait pris la suite de « W », les relations entre Dakar et Washington vont se dégrader. Et l’affaire de la « Renaissance africaine » (avec son monument démesuré à la pointe de Dakar, face à l’Amérique) – remake d’un mouvement intellectuel lancé par les Afro-Américains dans l’entre deux-guerres – va plomber l’image de Wade à la Maison-Blanche.

Les derniers ambassadeurs US à Dakar ne manqueront pas, d’ailleurs, d’être critiques à l’égard de la politique suivie par le « Vieux » et sa volonté de se maintenir coûte que coûte au pouvoir. Dans le même temps, la remarquable mobilisation de la société civile et la victoire de Macky Sall (d’autant plus appréciée à Washington qu’il est, tout comme Wade, un « libéral ») vont faire « renaître » le Sénégal sur la scène diplomatique africaine et redorer l’image « démocratique » de ce pays.

Obama a donc choisi, à l’occasion de son safari africain de deuxième mandat, de rendre hommage à la « démocratie sénégalaise ». Ce qui tombe à pic pour Sall qui a bien du mal, malgré tout, à s’imposer comme un chef d’Etat à part entière. Vainqueur d’une présidentielle dont tous les candidats voulaient la chute de Wade, il n’a été qu’un choix par défaut : il était le moins « plombé » des postulants dès lors qu’il avait connu, parmi les premiers, la disgrâce et avait su prendre rapidement une posture d’opposant sans pour autant s’adonner aux petits règlements de compte mesquins des autres « exclus » du wadisme. Le choix de Dakar s’imposait pour une autre raison à la Maison-Blanche : il fallait bien saluer l’Afrique noire francophone alors que Paris est à la tâche sur le front malien au nom de l’anti-terrorisme.

Dakar parle bien plus à l’Amérique que Niamey ou même Abidjan. Et son port est la porte d’entrée pour les armes et les munitions destinées à la « guerre » dans le Nord-Mali. Le Sénégal, du même coup, était inévitable (cf. LDD Etats-Unis 040/Mercredi 26 juin 2013). Ajoutons à cela la nécessité pour le premier président afro-américain de l’histoire des Etats-Unis, fils d’un Kenyan et époux d’une « black » américaine descendante d’esclave, d’aller faire une virée à Gorée. A Dakar, dans la nébuleuse des hommes de pouvoir (où les femmes, d’ailleurs, ne manquent pas non plus d’ambition en la matière dans la plus pure tradition sénégalaise), on s’est emballé pour ce déplacement « Made in USA ». Une consécration pour Sall et le Sénégal dont sera reconnu le « leadership ouest-africain », mieux que le Nigeria (pour ce qui est de la Cédéao), mieux que la Côte d’Ivoire (pour ce qui est de l’UEMOA). Dans la capitale sénégalaise, on ne manquait pas de rappeler que Sall avait été invité à la convention démocrate et qu’Obama, déjà, l’avait reçu à la Maison-Blanche avec d’autres leaders « démocrates » africains.

Reste que le Sénégal n’a pas grand-chose à offrir à l’Amérique d’Obama. La personnalité terne de Sall n’en fait pas un leader charismatique, ni au Sénégal, ni dans la région. Encore moins au plan continental et mondial. Ce n’est pas Wade, ce n’est pas Diouf non plus, c’est encore moins Senghor. Et ce séjour d’Obama au Radisson Blu Hotel de Dakar, sur la route de la Corniche Ouest*, a des allures « touristiques » permettant de digérer le décalage horaire. Quand, hier, mercredi 26 juillet 2013, à 20 h 26, heure locale, l’avion présidentiel US s’est posé sur le tarmac de l’aéroport international Léopold Sédar Senghor, le ton a été donné d’emblée. La star au pied de l’avion n’était pas Sall mais le chanteur « mondial » Youssou N’Dour, son ministre du tourisme, seule personnalité sénégalaise qui « disait quelque chose » à Obama : et la poignée de main entre les deux hommes va s’éterniser. Pour le reste, journée terne. Pas de discours. Et les propos publics du chef de l’Etat américain ont été réservés à un hommage à… Nelson Mandela. Les morts, parfois, valent mieux que les vivants. Il est vrai que l’on répugne à « mourir pour rien » alors que le fait de « vivre pour rien » ne chagrine pas grand monde.

On reste donc sur sa faim à l’issue de ce séjour d’Obama au Sénégal. Il a certes salué un des « partenaires parmi les plus forts et une démocratie parmi les plus stables d’Afrique » ainsi que le combat de la société civile, mais son « traitement » de ce pays ne permet pas de penser qu’il soit perçu, pour autant, comme significatif. Ce qui obligera les Sénégalais à bien plus d’humilité qu’ils n’en affichent d’ordinaire. En fait, ce déplacement présidentiel américain est surtout significatif pour les… autres pays africains francophones. Ainsi Colette Drabo, dans le quotidien privé burkinabè Le Pays (jeudi 27 juin 2013), s’enthousiasme pour cette virée sénégalaise d’Obama. « Une visite qui restera, sans nul doute, gravée dans les annales de ce pays, mais aussi dans l’Histoire ». C’est que le Sénégal, dit-elle, « force respect et admiration » pour les ressortissants des autres pays francophones d’Afrique de l’Ouest dès lors qu’il est le seul à n’avoir pas connu de coup d’Etat militaire et que l’alternance y a bien fonctionné (même si Senghor et Diouf ont régné chacun pendant vingt ans et que pendant quarante ans c’est un président puis l’héritier qu’il avait désigné qui ont été au pouvoir).

Ce qui ne fait pas du Sénégal le pays où il fait bon vivre pour autant. Chaque année, ils sont plus de 12.000 à demander un visa pour les… Etats-Unis (dont un quart de visas d’immigration). Et ce n’est pas la visite d’Obama qui changera la situation économique et sociale d’un pays dont la première des ressources (hormis des hommes et des femmes de qualité qui, par ailleurs, n’hésitent jamais à s’expatrier pour mieux se former) est d’avoir un positionnement géopolitique exceptionnel à l’extrême Ouest du continent africain.

* Il faut souligner que, si de l’aéroport international de Dakar jusqu’au centre ville en passant par, justement, la corniche, la capitale sénégalaise ressemble désormais à une ville moderne et non pas à une ville du tiers-monde, elle le doit à Abdoulaye Wade alors que sous Léopold Sédar Senghor et Abdou Diouf elle était asphyxiée par un schéma urbain qui n’avait pas notablement évolué depuis la période coloniale.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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