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Rama Yade, ex-« reine de coeur » du gouvernement français, n’est plus qu’un joker dans le jeu de Nicolas Sarkozy

Accueil > Actualités > International • • mardi 28 décembre 2010 à 01h26min

Il en avait fait un symbole ; mais le temps des symboles étant largement dépassé, il lui fallait en faire autre chose. Une potiche !? La voilà plantée à l’Unesco en tant que ambassadrice, déléguée permanente de la France. Ce qui n’est quand même pas négligeable pour une jeune femme de 34 ans (ce serait encore moins négligeable pour un jeune homme du même âge). Parcours exceptionnellement rapide : l’Unesco est, généralement, une récompense pour des personnalités qui ont déjà une longue carrière derrière eux.

Rama Yade, quant à elle, était encore totalement inconnue voici cinq ans. Son irruption sur la scène médiatique remonte au mois d’août 2005. Un immeuble du XIIIème arrondissement parisien brûle ; il est occupé par des familles africaines. Sous le blaze de Aminata Fall, la jeune Rama Yade - elle n’a pas encore trente ans ! - signe un papier que publiera Le Monde où elle s’insurgera contre une nation qui se refuse à cesser de regarder « ses enfants comme des gens d’ailleurs et [à] les reconnaître enfin comme les siens ».

Sciences-Po, fonction publique (administrateur à la commission des affaires sociales du Sénat en 2002 ; directeur adjoint des programmes puis directeur de la communication de Public Sénat), clubs de réflexion politique. Parcours classique. Sauf que la jeune musulmane a épousé un militant socialiste « strauss-kahnien », Joseph Zimet, fils d’un chanteur yiddish de réputation internationale, Ben Zimet, et qu’elle se situe à droite sur l’échiquier politique.

Elle se fera remarquer par Nicolas Sarkozy (c’est Emmanuelle Mignon, son ancien professeur à Sciences-Po, qui la lui présentera), alors ministre de l’Intérieur et patron de l’UMP, qui la nommera en mars 2006 secrétaire nationale chargé de la francophonie. Début 2007 - année électorale avec la présidentielle et les législatives - elle publiera Noirs de France chez Calmann-Lévy et sera invitée à s’exprimer, le 14 janvier 2007, à la tribune du congrès de l’UMP qui va investir Sarkozy comme candidat. Elle dénoncera une gauche « sans projet et sans vision » qui n’accorde aux enfants de l’immigration « que de la pitié plutôt que le respect » et où règne « l’infantilisme et le misérabilisme ». Elle devient la « reine de coeur » de la droite française ; Ce qui ne saurait étonner. « Elle est belle. Elle est brillante. Elle est noire », écrira Marion Van Renterghem dans Le Monde (daté du mercredi 7 mars 2007), premier grand papier que lui consacrera la presse nationale française. Alain Aufray, dans Libération (lundi 2 avril 2007) évoquera son « allure de princesse d’Afrique […] gracieuse avocate d’un sarkozysme humaniste et antiraciste ».

Le 19 juin 2007, elle est nommée secrétaire d’Etat aux Droits de l’homme. Sarkozy lui a promis qu’elle « représenterait la politique étrangère de la France ». Elle en accepte l’augure. Elle adopte comme devise une phrase de Aimé Césaire : « Ma bouche sera la bouche des malheurs de ceux qui n’ont point de bouche ». Elle ne sera pas muselée ; mais devra se contenter d’exprimer ses états d’âme. « Elle ne dit que des généralités, fait semblant de s’offusquer, joue la respectabilité outrée. Bref, elle est prête à une longue carrière politique. Hélas ! » commentera le chroniqueur de France 2, Eric Naulleau. « Elle incarne la révolte de la jeunesse et de la beauté contre un certain establishment », soulignera par contre le philosophe Pascal Bruckner.

On lui promettait le destin de Condoleezza Rice ; mais en affichant systématiquement son indépendance d’esprit et sa liberté de parole (pour l’action, c’est autre chose), elle va se mettre à dos son patron, Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères et européennes, et Sarkozy lui-même qui se lassera de son « manque de sens politique [et] de sens de l’engagement ». Mauvais procès fait à un icône qui n’avait d’autre mission que d’être cela et qui a, dans ce domaine, assuré médiatiquement (à tel point que la popularité de Rama a été un atout majeur pour sa survie au sein du gouvernement).

Cependant, en décembre 2008, Kouchner assurera que la création d’un secrétariat d’Etat aux Droits de l’homme avait été une « erreur ». Il est vrai qu’en matière de « marketing » et d’usage abusif des slogans, il a été largement débordé par Rama. « Marketing » et slogans seront le fondement de son dernier livre : Lettre à la jeunesse, publié à l’automne 2010 par Grasset. « Une société qui néglige sa jeunesse est une société condamnée au conservatisme ». « Vous êtes en jachère politique, l’angle mort de la société. On chuchote sur vous, mais qui vous parle de votre avenir ? ».

Poussée hors du Quai d’Orsay jusqu’au secrétariat d’Etat aux Sports (23 juin 2009), Rama Yade aura du mal à convaincre là encore. « Elle tousse, anticipe et capitalise » écrira Benoît Heimermann dans L’Equipe Mag (30 octobre 2010), qui notera « le perpétuel décalage entre les intentions et les réalisations ».

La reconduite de François Fillon à Matignon à la mi-novembre 2010 et la formation d’un nouveau gouvernement avec des têtes d’affiche RPR (Alain Juppé et Michèle Alliot-Marie sont nommés ministres d’Etat) vont lui être fatal. Un mois plus tard, elle annonce qu’elle rejoint le Parti radical (parti associé à l’UMP) de Jean-Louis Borloo, l’autre perdant du remaniement (il se voyait déjà à Matignon). « Il ne faut pas donner l’impression d’être une caution », dira-t-elle à Henri Vernet (Le Parisien du 16 décembre 2010). Trop tard ! Elle dénoncera un « manque de volonté politique » de l’UMP pour ce qui est « des questions de cohésion sociale, la promotion de la dignité humaine, la lutte contre les inégalités sociales, la prise en compte de la jeunesse ». Elle accusera le nouveau patron de l’UMP - candidat dès que possible à la présidentielle - Jean-François Copé, de pousser trop loin le flirt avec l’électorat du Front national.

Les infidélités de la « reine de coeur » ne sèmeront pas l’émoi à l’Elysée. Sarkozy sait que Rama Yade est un joker qu’il est important d’avoir dans son jeu (ce que Borloo a compris également mais pas Copé, encore trop jeune pour accepter qu’une femme lui fasse de l’ombre et trop à droite de la droite pour s’allier à une femme musulmane issue de l’immigration).

A la veille de Noël, le mercredi 23 décembre 2010, Rama Yade, qui ne manquait pas de propositions de reconversion dans le secteur privé, va être nommée ambassadrice, déléguée permanente de la France auprès de l’Unesco. Belle performance à 34 ans.

Catherine Colonna, qui occupait le poste jusqu’à présent, avait 52 ans quand elle y avait été nommée (cf. LDD Nations unies 008/Vendredi 28 mars 2008) et un long parcours intellectuel et professionnel. Avant elle, Joëlle Bourgois, diplomate de carrière, précédemment ambassadrice à Bruxelles, avait 62 ans. Toutes les femmes qui ont représenté la France auprès de l’Unesco étaient des femmes d’exception au parcours plus exceptionnel encore en un temps où la « promotion de la femme » n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui : Jacqueline Baudrier (1981-1985), ex-patronne de l’ORTF, Gisèle Halimi (1985-1986), avocate militante des droits de la femme, Marie-Claude Cabana (1986-1988), épouse de Camille Cabana et personnalité majeure à la Mairie de Paris sous Jacques Chirac, Françoise de Panafieu (1996-1997), fille de François Missoffe, et ex-candidate de l’UMP à la Mairie de Paris.

Du côté des hommes, la liste n’est pas moins prestigieuse : Pierre Maillard, François Valéry, François-Régis Bastide, Jean-Pierre Angrémy, Hervé Bourges, Claude Harel, Jean Musitelli, Jean Guéguinou. L’Unesco a toujours été une de ces « ambassades » où le clientélisme politique (ou la proximité intellectuelle sous François Mitterrand) a été de mise dans le choix de nos représentants permanents. Reste à savoir si, en y nommant Rama Yade, c’est son image ou l’image de la France que l’on entend rehausser. Réponse en 2012 !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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