LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : “Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine.” Montaigne

La mort politique de Laurent Gbagbo ne résout pas la crise ivoiro-ivoirienne. (2/3)

Publié le vendredi 24 décembre 2010 à 16h01min

PARTAGER :                          

De Dakar à Paris, en passant par Casablanca, je ne trouve personne pour penser que Laurent Gbagbo est l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Mais, dans le même temps, j’entends les exaspérations des uns et des autres (notamment en Afrique centrale et particulièrement du côté de mes amis camerounais, toujours chatouilleux pour ce qui est de leur « souveraineté »).

On se lasse d’entendre les responsables ivoiriens, chaque fois, appeler au secours la « communauté internationale ». Je le répète, personne ne peut être surpris par ce qui se passe à Abidjan. « Il est évident que c’est une situation tout à fait singulière et inédite, et qu’elle ne peut pas perdurer très longtemps », affirmait Jean-Marc Simon, ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, à Philippe Duval (Le Parisien du 21 décembre 2010). Je rappelle à son excellence que cela fait plus de cinq ans que Gbagbo est président de la République de Côte d’Ivoire sans avoir été élu ; alors six mois ou cinq ans de plus cela est sans importance pour lui. Simon note d’ailleurs que « des négociations, des accords, il y en a eu de très nombreux depuis 2002 ».

C’est dire que celui qui a des illusions sur Gbagbo est un fieffé imbécile. « Existe-t-il une solution pour sortir de cette impasse ? » interroge Duval. Réponse de notre ambassadeur : « Il y en a plusieurs en réalité et elles sont connues ». O.K.! Sauf qu’il ne dit rien de plus et quand Duval lui demande : « Quelles initiatives avez-vous prises ou prendrez-vous pour tenter de trouver une solution ? », Simon répond : « Moi, je n’ai pas d’initiative à prendre ». Ce qui se comprend. Voilà huit ans que les Français financent sans broncher l’opération « Licorne » pour en arriver à cette situation où notre président de la République, Nicolas Sarkozy, « essaye en vain de lui [il s’agit bien sûr de Laurent Gbagbo] parler à nouveau. Il lui a écrit. Je crois que tout a été dit de notre côté ».
Bon, alors « foutons le camp » et laissons les Ivoiriens se « démerder » entre eux ! Sauf que sur cette question, il convient d’écouter le reggae-man Tiken Jah Fakoly : « Je suis sous le choc, déclare-t-il à Patrick Labesse dans Le Monde (daté du 23 décembre 2010). C’est l’effort de plusieurs années qui vient d’être mis à l’eau ». Au sujet de l’intervention de la communauté internationale dans la crise ivoirienne, il précise : « c’est nous-mêmes [c’est-à-dire l’ensemble de la communauté ivoirienne] qui avons fait appel à elle pour venir arbitrer ces élections. Je me suis toujours opposé à l’ingérence des pays occidentaux dans nos affaires [mais] l’arbitre que nous avons sollicité pour ces élections a sifflé la fin de la confrontation et le score final. Respectons ce score ! ».

Tiken Jah Fakoly, originaire d’Odienné, dans le Nord, à la frontière avec le Mali et la Guinée, s’est « exilé » au Mali après les événements de 2002 ; il n’a jamais été en accord avec Gbagbo. Mais Alpha Blondy, l’autre reaggae-man ivoirien, qui, lui, a animé les meetings du président sortant, a depuis pris le large : il est aussi pour le respect du choix des électeurs. C’est dire que même les stars les plus populaires de la musique ivoirienne ne sont pas en adéquation avec ce qui se passe dans leur pays. C’est, sans doute, le point faible de Gbagbo. Sauf que Gbagbo n’en a rien à foutre. Ni des Ivoiriens ni de la « communauté internationale ».

Il faudra bien que quelqu’un se décide à faire quelque chose pour sortir de l’impasse dans laquelle se trouve à la Côte d’Ivoire. Un fantoche au pouvoir ; un président élu dans l’incapacité d’exercer ses fonctions. Le diplomate français Alain Leroy, secrétaire général adjoint des Nations unies, chargé des opérations de maintien de la paix, dans un entretien avec Adèle Smith à New York (Le Figaro du 22 décembre 2010), explique les limites de son intervention : difficultés d’approvisionnement y compris en gasoil, « harcèlement » des hommes de l’ONUCI « jusque dans leurs appartements pour les faire partir », « messages de haine et appels aux attaques contre l’ONUCI », absence de tout contact avec Gbagbo « qui ne nous répond plus », « exactions et enlèvements la nuit, qui se terminent parfois par des assassinats », « mercenaires d’appoint »… C’est dire que l’ONU ne peut pas faire grand-chose. Leroy dit même : « Nous ne sommes pas là pour faire la guerre. Et nous n’avons pas l’équipement nécessaire ». Thabo Mbeki, l’ancien président de l’Afrique du Sud, et Jean Ping, président de la Commission de l’Union africaine, n’ont pas fait mieux.

Sauf que la situation qui prévaut en Côte d’Ivoire est inacceptable pour la communauté internationale, certes, mais aussi pour l’Afrique de l’Ouest et le continent tout entier. Ne pas y mettre un terme, ce serait autoriser toutes les dérives post-électorales dès lors que le résultat ne convient pas au sortant qui dispose, pour faire prévaloir son pouvoir dictatorial, de l’armée, de l’administration, des banques, etc.

Certes, les leaders « francophones », à l’exception de Blaise Compaoré à Ouagadougou et de Abdoulaye Wade à Dakar, paraissent ne pas être préoccupés par ce qui se passe à Abidjan. Il est vrai qu’ils sont, généralement, mal placés pour se poser en donneurs de leçons. On se souvient de la façon dont Omar Bongo Ondimba s’est fait « ramasser » par Gbagbo, au début de la crise ivoiro-ivoirienne, quand il a voulu lui expliquer jusqu’où il pouvait aller. Mais Ouaga et Dakar (à l’instar de Paris) sont mal placés, eux aussi, pour trop en dire : il y a 4 à 5 millions de Burkinabè en Côte d’Ivoire, pas loin d’un million de Sénégalais (et 15.000 Français) !

Quant aux Forces nouvelles (FN), occupées trop longtemps à mettre en coupe réglée les zones « occupées », elles n’ont ni les hommes ni les équipements suffisants pour affronter les troupes « loyalistes » dont l’armement a été modernisé et renforcé. Les FN pourraient occuper Yamoussoukro, la « capitale » du pays ; mais ce serait entériner un partage du territoire dont Gbagbo pourrait se satisfaire : le Nord, sans débouché maritime, aurait bien des difficultés à « fonctionner » tandis que Gbagbo pourrait continuer à ponctionner le Sud !

Pour le reste, il ne faut compter ni sur les syndicats ni sur les partis politiques, encore moins sur la « société civile » pour faire bouger les lignes. La « guerre des chefs » ne concerne pas les Ivoiriens (même s’ils en sont les premières victimes) qui estiment avoir fait ce qu’ils avaient à faire : aller voter en masse lors de la présidentielle du 31 octobre 2010. Depuis qu’on leur vante les bienfaits du multipartisme et les vertus de la démocratie électorale, ils y ont cru. Il n’est pas certain qu’ils y croient encore longtemps.

Une « communauté internationale » qui se contente de dénoncer les exactions parce qu’elle ne peut pas faire autre chose, des partenaires bilatéraux (avec, au premier rang, la France) qui fustigent le pouvoir en place et posent des ultimatums qui ne font ni chaud ni froid, je ne sais plus qui évoquait, voici quelques années déjà, au sujet de la situation ivoirienne le « bal des baisés ». La musique ne s’est pas interrompue et le DJ tient la distance.

S’il y a la volonté de virer Gbagbo, il n’y a donc pas d’autre solution qu’une intervention armée menée par la Cédéao sous la conduite des Nigérians. Une action collective à laquelle participerait chacun des pays membres. C’est une proposition. Encore faudrait-il qu’une volonté politique s’exprime en sa faveur. Le premier ministre kenyan Raila Odinga - qui s’est trouvé confronté à une situation identique dont il n’est pas sorti vainqueur - proposait que les pays frontaliers de la Côte d’Ivoire, le Liberia et le Ghana, mais également les FN de Bouaké et des forces maritimes assurent le blocus du pays avant de l’envahir si Gbagbo résistait à la pression militaire.

A suivre

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique


Lire aussi : La mort politique de Laurent Gbagbo ne résout pas la crise ivoiro-ivoirienne. (1/3))

La mort politique de Laurent Gbagbo ne résout pas la crise ivoiro-ivoirienne. (3/3)

PARTAGER :                              

Vos réactions (8)

 LeFaso TV
 Articles de la même rubrique
Tidjane Thiam en successeur de Henri Konan Bédié. Jusqu’où ?
Côte d’Ivoire : Robert Beugré Mambé nommé Premier ministre
Côte d’Ivoire : L’étrange destin de Marcel Amon Tanoh