Henri Lopes : plaidoyer pour une francophonie solidaire

mardi 23 mars 2004 à 08h06min

A la veille du IX e sommet de la francophonie qui s’est tenu en octobre 2002 à Beyrouth, beaucoup d’observateurs voyaient en lui le successeur tout désigné de l’Egyptien Boutros Boutros Ghali au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Sa candidature, présentée par son pays, le Congo, avait été approuvée lors du sommet de l’Union africaine en 2001 à Lusaka par plus de vingt chefs d’Etat et de gouvernement.

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Né en 1937 à Léopoldville, dans l’actuelle République démocratique du Congo, homme de culture, écrivain connu au plan international (1), Henri Lopes a aussi derrière lui une longue carrière politique et diplomatique.

Ambassadeur du Congo en France depuis octobre 1998, il a été Premier ministre de 1973 à 1975, plusieurs fois ministre, Sous directeur général adjoint de l’Unesco entre 1982 et 1998.
A l’occasion de la journée internationale de la francophonie, celui qui veut militer " pour une francophonie des peuples " a accepté de se confier à Lefaso.net. Entretien.

Selon vous, que représente la francophonie aujourd’hui ?

Pour moi c’est une réalité importante et vivante à laquelle, je crois, on n’apporte pas toute l’attention qu’il faudrait. Elle est importante d’abord pour la langue française car c’est la première fois dans l’histoire qu’autant de peuples parlent le français, ce qui confère le statut de langue internationale. On évoque parfois des périodes passées qui auraient été celles de la splendeur du français, ce qui n’est pas faux puisqu’il était la langue de la diplomatie en Europe. Mais on oublie qu’à cette époque, le français n’était pas parlé dans toute la France, qu’on trouvait des foyers où le français brillait, mais seulement dans des cercles extrêmement réduits. C’était le cas notamment vrai dans des Cours royales comme celle de Russie sous Catherine II (1762-1796), la Cour de Prusse sous Frédéric II ( 1740-1786), ou encore dans la Cour des souverains polonais. Mais les peuples de ces pays ne parlaient pas le français.

Aujourd’hui, il y a une quarantaine de peuples dans le monde qui parlent le français à des degrés divers et pas seulement dans les lieux de pouvoirs. Si le français est une langue internationale, cela est dû au nombre de pays qui l’utilisent. Je dis bien nombre de pays et non pas le nombre de francophones, car il n’y a que 200 millions de locuteurs dans le monde, c’est-à-dire à peu près la population de l’Indonésie. Or le bahasa indonesia, la langue de l’Indonésie ou le hindi parlé par plus d’un milliard d’Indiens ne sont pas des langues internationales parce qu’elles ne sont parlées que dans ces pays.

Si l’on veut que le français demeure une langue internationale, il faut absolument entretenir la francophonie dans ses soubassements. Ce sont des remarques qui prennent un relief aujourd’hui en Europe où, il faut le dire, le français est en position de faiblesse face à l’anglais. Si le français veut conserver son statut de langue internationale, il faut qu’elle s’adosse sur les pays de la francophonie dont les plus nombreux sont sur notre continent, c’est-à-dire en Afrique.

L’Afrique comme terre d’avenir du français ?

Bien sûr même si cela n’est pas reconnu. Les foyers originaires de la francophonie n’en ont pas conscience, et l’histoire peut évoluer dans un sens inattendu. Parce que les Africains ont deux langues sur lesquelles ils peuvent construire leur unité : l’anglais et le français. Fervent défenseur du français, je suis aussi fervent militant de l’unité africaine.

A mon avis, tout Africain doit avoir une bonne connaissance d’une de ces deux langues et au moins une connaissance passive de l’autre. Si les Africains francophones se rendent compte que leurs partenaires ne leur accordent pas l’importance qu’ils attendent, s’ils ne se sentent membres à part entière de la même famille, il n’est pas impossible que les générations futures optent pour la langue qui montre plus de vitalité et d’expansion à l’heure actuelle, je veux dire l’anglais.

Il n’y a qu’un pays où le français gagne du terrain par rapport à l’anglais : c’est l’Ile Maurice, grâce au créole. En Afrique, le français est la langue officielle, celle que nous utilisons à notre manière. Mais si demain les jeunes Africains s’aperçoivent que l’anglais leur ouvre plus d’horizon, je crains qu’ils ne se détournent de la pratique du français. Je ne suis pas critique, je suis lucide.

Est-ce vraiment une menace ?

C’est une tendance lourde, et si on laisse aller les choses, ça peut s’aggraver. Alors que peut-on faire ? Il faut que les francophones se sentent solidaires, interchangeables tout en gardant leur identité. Par exemple pour les déplacements, il est extrêmement difficile de voyager d’un pays à l’autre. Je ne veux pas esquiver ni traiter à la légère la question de l’immigration, mais je pense aux professeurs, aux créateurs, aux religieux, aux hommes d’affaires qui, pour des raisons diverses, ont souvent du mal à obtenir un visa pour aller dans un pays de la francophonie.

Il n’y a pas longtemps, un groupe de danseurs congolais devaient se produire dans plusieurs villes de France durant une quinzaine de jours. Mais très curieusement, ils n’ont obtenu qu’un visa de 72 heures, les obligeant à annuler des engagements déjà pris. Ils ressentent ces difficultés comme autant de gifles et d’humiliations et d’aucuns s’interrogent, avec raison, sur l’utilité de la francophonie. Même si c’est aussi un problème bilatéral entre les deux pays, la francophonie pourrait faciliter les choses en s’impliquant davantage.

Au sommet mondial sur la Société de l’information qui s’est tenu du 10 au 12 décembre 2003 à Genève, en Suisse, certains ont estimé que les nouvelles technologies pourraient être un facteur important du développement du continent noir. Y croyez-vous ? Et que doit faire la francophonie ?

Personnellement j’y crois. Jusqu’à une date récente, un illettré était celui qui ne maîtrise pas l’usage de l’écriture, de la lecture et du calcul. On est en train de dépasser cette définition. Désormais l’illettré sera celui qui ne saura pas manier l’outil informatique dans ses différents aspects. Cela va du traitement de texte, à la communication et au courriel. L’outil informatique est devenu fondamental pour consulter et échanger des informations, faire des transactions, maîtriser et mieux gérer des situations de plus en plus complexes.

D’ailleurs d’un point de vue populaire, les choses vont dans le bon sens. Au Congo par exemple, pays dont l’infrastructure a été ravagé par plusieurs guerres, il y a une formidable explosion des cybercafés, parfois à haut débit, sans que l’Etat ne soit intervenu. Le plan d’action de l’Organisation des nations unies (Onu) élaboré à Genève lors de ce sommet et qui prévoit de connecter les villages du monde entier à Internet d’ici 2015, doit être respecté. Les décideurs de la francophonie doivent résolument s’y impliquer, sinon d’autres le feront.

Quel jugement portez-vous sur la pratique de la bonne gouvernance et le respect des droits de l’Homme dans l’espace francophone quatre ans après la déclaration de Bamako ?

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H. Lopès et A. Diouf

Je n’ai pas tous les éléments pour porter un jugement sérieux sur ce qui s’est passé depuis cette déclaration. Ce que je peux dire, c’est que tout le monde est d’accord sur cette déclaration. A mon avis, au-delà de l’observation des consultations électorales, la francophonie devrait effectuer surtout un travail en amont, c’est à dire, préparer culturellement l’homme africain francophone à devenir un citoyen, celui qui a un esprit démocratique dans tous ses aspects : démocrate au pouvoir et dans l’opposition, mais aussi dans la gestion quotidienne des affaires publiques. C’est une culture qu’on n’acquiert pas en quelques mois. Les services politiques de la francophonie, qui font un formidable travail disposent-ils suffisamment de moyens pour relever ce défis ? Sans doute pas.

Pour les situations de crise, la francophonie ne peut pas faire grand chose, d’autres organisations qui disposent de plus de moyens s’en occupent. En Haïti par exemple, on sait quels ont été les principaux acteurs ! La francophonie peut à la limite venir en soutien comme facilitateur, mais elle ne peut pas être celui qui va mettre de l’ordre car elle a, en face d’elle, des forces, des puissances qui la dépassent. C’est pour cela que la francophonie doit être une force qui travaille en amont, dans la construction et la défense de la paix dans l’esprit des hommes.

Ce qui m’apparaît surtout important, c’est qu’il faut développer la vitalité de la langue, et de ce point de vue, il faut que nous soyons plus exigeants vis-à-vis de nos partenaires. Je m’explique. En Afrique par exemple, les pays de la francophonie ont le français comme langue officielle. Mais dans certains pays qui ont rejoint la famille, on ne parle pas le français tous les jours, en tout cas pas à la même échelle qu’en Afrique.

Sans tomber dans une sorte d’ostracisme, je souhaite néanmoins qu’il y ait des exigences vis-à-vis de ceux qui veulent intégrer la francophonie. Savoir par exemple, quelle est la place du français dans l’enseignement dans les pays candidats. Le français est-il la première langue étrangère obligatoire ? Car la francophonie n’est pas un club, mais une famille, une organisation où il doit y avoir plus de devoirs que de droits, comme cela se passe dans la famille africaine

Vous faites allusion à certains pays de l’Europe de l’Est ?

Je ne fais allusion à personne !

L’Unesco souhaite faire adopter un texte international sur le thème de la diversité culturelle. Quel est votre avis sur cette question, et que doit conserver l’Afrique ?

Il faut rendre à César ce qui est à César. C’est la francophonie qui, la première s’est penchée sur ce thème, -c’est un ancien directeur général adjoint de l’Unesco qui le dit-. Le débat a ensuite été porté à l’Unesco où il a été bien accueilli parce qu’il correspondait aux intérêts de tout le monde.

Pour revenir à l’Afrique, nous n’avons pas une identité mais des identités. Une identité traditionnelle, originelle que nous avons reçue par héritage et qui n’est pas liée à langue française. Au Congo, elle est téké, kongo, ou vili. Mais l’histoire moderne du Congo a fait que nous devenons maintenant plus Congolais que téké, kongo ou vili, sans oublier notre identité internationale. Toutes ces identités ne sont ni contradictoires ni exclusives, et aucune n’est plus importante que l’autre. Elles doivent au contraire se féconder les unes des autres si nous voulons avancer dans la modernité.

La pensée de l’extérieur m’est aussi utile que la pensée qui vient de l’intérieur. Si à l’heure actuelle le Congo n’est pas en mesure d’apporter une grande contribution originale dans le domaine de l’énergie atomique, la manière dont on conçoit la solidarité, la mort peut être utile pour les autres. Etre différent, c’est apporter et faire connaître des valeurs, des sensibilités méconnues qui peuvent enrichir chacun. C’est le fameux rendez-vous du donner et du recevoir cher à Senghor. C’est la version anticipée d’une mondialisation pensée avec sa version éthique.

On entend souvent des gens dire que les Africains francophones défendent plus la langue française que les Français...

C’est possible ! Et si c’est vrai, je ne puis vous dire pourquoi. Ce que je sais en revanche, c’est que le français est devenu une langue africaine et n’est plus seulement la langue des Français. Il faut souligner toutefois que si cette langue, que nos frères Français nous ont apportée à travers l’histoire dans des conditions sur lesquelles on ne va pas revenir, devenait maintenant notre trésor plus que le leur, alors ce serait quelque chose de paradoxal.

Le Xe sommet de la francophonie qui se tiendra en novembre 2004 à Ouagadougou, au Burkina Faso a pour thème " la francophonie : Espace solidaire pour un développement durable ". Comment les pays africains qui n’arrivent pas assurer l’autosuffisance alimentaire peuvent-ils concilier développement et préservation de la nature ?

Il n’est pas facile de répondre à cette question, mais je crois qu’en parlant de développement durable, on envoie un signal d’alerte contre le gaspillage, contre la dégradation de l’environnement et la pollution. Ceci dit, il ne faut pas que ceux qui sont pour la préservation d’un certain nombre de choses nous imposent aussi des diktats qui nous empêcheraient de faire les pas nécessaires pour nous développer.

Mon ancien patron à l’Unesco, Frédérico Mayor aimait à nous raconter que s’étant trouvé quelque part en Afrique, des pygmées l’avaient apostrophé en ces termes : " Ah, c’est vous qui voulez préserver les animaux, ce qui nous obligerait à nous laisser manger par eux ?". Ils avaient entendu parler d’une déclaration des droits des animaux !

Ce qui est important, c’est que la préservation de la nature ne doit pas se faire au détriment de l’homme et nous devons défendre nos intérêts dans le dialogue. Ceux qui se sont rendus compte que l’équilibre avec la nature est en danger ne doivent pas en tirer des lois et les imposer aux autres.

Il y a quelque temps, vous aviez proposé un passeport francophone. Maintenez-vous cette idée ?

Je n’ai jamais parlé de passeport mais d’un laissez-passer francophone. La nuance est importante, mais il n’est pas normal qu’un ressortissant de pays membre de la francophonie se voit refouler dans un autre pays membre de cette même francophonie comme un étranger parmi d’autres. Sinon beaucoup de gens se détourneront totalement de la francophonie.

Comment la francophonie peut-elle aider à la diffusion de produits culturels africains dans l’espace européen francophone ?

Il faut être lucide. La culture subit aussi la dure loi du marché, et l’espace francophone africain ne semble pas donner des garanties de rentabilité. Pour le livre, le disque, il est peut-être sage de s’orienter d’abord vers les ensembles régionaux, ensuite le continent avant de chercher à " conquérir l’Europe ".

Pourquoi les pays francophones ne décideraient pas par exemple de créer une ou deux maisons d’édition pour commencer ? Qu’elles soient privées ou publiques n’a pas d’importance. Ce serait sans doute déjà un grand pas vers la libre diffusion du patrimoine culturel africain.

Wahab Sidibé
Lefaso.net

1. Lire son dernier ouvrage Ma grand-mère Bantoue et mes ancêtres les Gaulois Ed. Gallimard, 2003

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Vos commentaires

  • Le 12 juillet 2006 à 23:28, par José KANDOT
    En réponse à : > Henri Lopes : plaidoyer pour une francophonie solidaire

    Information.

    Chers congénères noirs, j’ai l’honneur de vous informer que dans le cadre du Festival des Langues que nous organisons à Tours le 2 et le 3 décembre 2006 au Palais des Congrés (Vinci) j’ai proposé comme thème d’une des conférences l’humanisme dans les poèmes de Sanghor et dans la négritude.
    Si cela vous intéresse vous êtes les bienvenus.
    L’union fait la force. L’égoïsme a toujours causé du tort aux nègres.

    Militantement vôtre José KANDOT ( SAFRAAP).

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