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Jean R. Guion : « Il faut mettre en place un passeport francophone"

Accueil > Actualités > Documents > Sommet de la Francophonie > La Francophonie selon... • • vendredi 9 janvier 2004 à 09h33min

Jean R. Guion est conseiller diplomatique et président de l’Alliance francophone, une association créée en 1992 avec pour objectifs la promotion et le rayonnement de la Francophonie.
Dans cette tribune sur l’engagement politique de la Francophonie, un discours prononcé en mai dernier à Paris, il réclame un peu plus de "Liberté, Egalité et Fraternité" en Francophonie et insiste sur la nécesité de mettre en place un "passeport francophone".

Pour envisager ce que peut ou doit être l’engagement politique francophone, il est nécessaire à notre sens de recadrer les perspectives actuelles des relations internationales.

La chute du mur de Berlin, sans aucun doute possible, a précipité une ère et marqué un tournant dans l’histoire des relations internationales, avec les interrogations que cela suscite encore aujourd’hui en terme d’équilibre et de développement notamment.

Vers quel ordre mondial allons-nous ?

Vers quel ordre mondial serait-il souhaitable d’aller ?

Est-il réellement possible de concevoir un projet de société internationale ?

C’est en répondant à ces questions que l’on doit et peut tenter de définir l’engagement politique de la francophonie.

L’une des premières thèses, présentées à la fin de la Guerre Froide par les théoriciens des relations internationales, fut celle de la « Fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama.
Pour ce dernier la fin des confrontations idéologiques coïncidait avec la victoire du modèle occidental sur le modèle soviétique, et l’Histoire se jetait, enfin et sans heurts, dans « un long fleuve tranquille » libéral...

C’était faire fi de l’existence d’autres décalages, d’autres réalités !

Une multitude de conflits est venue d’ailleurs très vite infirmer cette thèse ou, pour le moins, dénoncer son caractère prématuré.

Les réflexions menées, dès 1993, par Samuel Huntington, ont justement attiré l’attention sur le fait que la confrontation est-ouest avait occulté ou masqué d’autres polarisations.
Sa mise en cause des civilisations et de leur concurrence souligne, de façon intéressante, l’importance accrue de la dimension culturelle dans le jeu des relations internationales, même si cette dimension est parfois exagérée ! .
Les blocs de civilisation retenus par Huntington sont caricaturaux et sans nuances. Ils ne correspondent en définitive qu’à des contingents homogènes, conquérants et exclusifs.
Cette prospective est réductrice et en définitive, trop simpliste.
Pourtant, depuis la tragédie du 11 septembre 2001, cette thèse simpliste, pour ne pas dire primaire, remporte un regain d’attention.

A travers ce prisme, une confrontation opposerait ainsi actuellement l’Occident et l’Islam : un Occident qui serait uniquement impérialiste, et un Islam uniquement terroriste…

Vue sous cet angle l’intervention de la coalition anglo-américaine en Irak se serait alors effectuée en vertu presque d’un droit naturel…Une sorte de mission évangélique, un élan pur de libéralisation…

Des chroniqueurs et des spécialistes des relations internationales, mais également des décideurs, soutiennent la pertinence de cette analyse.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette perversion de l’analyse ne touche pas que le monde anglo-saxon.

Le pourtant très éclairé Hubert VEDRINE, dans l’édition du Monde du 28 février 2003, se demandait ainsi « Comment nier le choc Islam-Occident ? » . Il constatait à cette occasion que : « Les occidentaux d’aujourd’hui -[ Européens et Américains ] - sont sincèrement convaincus de la valeur universelle, c’est-à-dire de l’absolue supériorité, de la démocratie occidentale sur tous les autres systèmes de valeurs et de l’urgence de sa propagation, notamment dans le monde arabo-musulman »
Selon lui, « Une partie de l’Occident est ainsi disponible, voire candidate, à exercer à nouveau notre séculaire mission civilisatrice, même s’il y a controverse sur les moyens ».

Dans ce courant il faut également signaler la vulgarisation médiatique des situations ainsi que la primauté du sensationnel, que mes amis journalistes ici présents me pardonnent, qui contribuent quotidiennement à la mise en scène de véritables westerns avec ses cow-boys et ses indiens modernes.
Une approche analytique, par l’image, pêche toujours par excès et par défaut tout à la fois : excès de sentiment, défaut de nuance.
C’est le prêche de l’amalgame et la grande distribution du sensationnel, si propice à l’alarme.
Le danger de la thèse du « Choc des civilisations » est double.

Tout d’abord cette thèse peut légitimer des actions civilisatrices.

Or ces actions, si elles ont lieu, seront, bien évidemment, ciblées en fonction des intérêts des « missionnaires », surtout si elles sont menées en marge de l’ONU.

Qu’on ne s’y trompe pas dès lors, tous les dictateurs ne tomberont pas !
Et la propagation de la démocratie sera bel et bien, ainsi, dessertie de son système de valeurs.

Le second danger est de faire croire que l’instauration d’une démocratie à l’occidentale permettrait d’encadrer toutes les réalités et garantirait, ipso facto, l’harmonie et le développement.

Tout cela est faux.

Sans éducation et sans dignité la démocratie n’est qu’une illusion, un alibi pour bonne conscience en mal de certitudes !

L’instauration de la démocratie, par exemple, ne permet pas en soi de conjurer les mouvements extrêmes, fondamentalistes, nationalistes ou autres.
L’avènement du national-socialisme a suivi le chemin démocratique.

Il est même arrivé qu’il faille arrêter certains processus démocratiques…

Les normes occidentales auraient pu ainsi, peut-être, permettre l’accession au pouvoir du F.I.S. après les résultats du 1er tour des élections interrompues en Algérie en 1990 !
Demain d’ailleurs, tout le laisse prévoir, des situations identiques, conséquences de certaines courtes vues occidentales, viendront déstabiliser le Moyen Orient.
La première « victime » risquant d’être la Jordanie lors des prochaines élections législatives...

La thèse du « Choc des civilisations » est donc, en définitive, à la fois hypocrite et fausse.

A notre sens elle constitue avant tout un formidable instrument de propagande, voire de légitimation.

Courrier International, dans une édition qui suivait les événements du 11 septembre 2001 et la définition d’un « Axe du Mal » par l’administration Bush, a eu ainsi raison de rectifier cette formulation tendancieuse et de titrer : « Le choc des ignorances ».

Car c’est bien une guerre des ignorances que viennent de mener les Etats Unis...Une ignorance dont on est bien loin encore de pouvoir estimer les conséquences.
Ghandhi prophétisait qu’à force de pratiquer la politique de l’œil pour l’œil, le monde deviendrait aveugle !

Il ne faut, dès lors, pas s’étonner de la montée des extrêmes fondamentalistes au contact de logiques occidentales, démocratiques certes, mais parfois par trop marchandes et opportunistes.
La Francophonie a ainsi eut raison d’opposer à l’opportune formule du « Choc des civilisations », celle plus intelligente et plus subtile de « Dialogue des cultures ».

Abordé lors du dernier Sommet de la Francophonie à Beyrouth, ce concept est sage et pertinent et, indubitablement, peut contribuer à la prévention des conflits qui est, rappelons le, la mission première de la francophonie (article 1 de la Charte).

Certains, dont nous sommes, auraient souhaité qu’elle s’engage plus dans l’actualité, qu’elle fasse entendre sa voix avec plus de force, et intervienne plus avant dans le jeu politique international, y compris dans l’urgence comme en septembre 2001 plutôt que de reporter le Sommet de Beyrouth !

La Francophonie en a les moyens.
A notre humble avis, elle ne les utilise pas suffisamment !

A Cotonou en décembre 1995, les chefs d’Etat et de gouvernement ont décidé d’élire à Hanoi en 1997 un Secrétaire Général qui devait être la clef de voûte du système institutionnel francophone. Cela fut fait.

La Charte de la Francophonie, telle qu’elle a été élaborée à Hanoi, définit à l’article 7 la mission du Secrétaire Général : « Le Secrétaire général est le porte-parole politique et le représentant officiel de la Francophonie au niveau international. Il exerce ses prérogatives dans le respect de celles du président en exercice du Sommet et du Président de la Conférence ministérielle. Le Premier Ministre canadien, Jean Chrétien, dans son exposé liminaire sur la francophonie politique, précisa alors que l’action du Secrétaire Général de la Francophonie contribuerait "à donner à la communauté la visibilité et la crédibilité dont elle a besoin".

L’article 6 de la Charte précise en outre que « Le statut du secrétaire général a un caractère international. Le secrétaire général ne demande ni ne reçoit d’instructions ou d’émoluments d’aucun gouvernement ni d’aucune autorité extérieure ». Cela démontre l’indépendance du Secrétaire Général et partant de là, sa marge de manœuvre.

Un peu plus de Liberté, d’Egalité et de Fraternité en francophonie

Peut-être faudrait-il aller plus loin et comme je l’évoquais au début de cette réunion insuffler un peu plus de Liberté, d’Egalité et de Fraternité en francophonie, en un mot un peu plus de démocratie...

Liberté réelle, même très contrôlée, de circulation au sein de l’espace francophone, comme c’est d’ailleurs le cas au sein du commonwealth, et pour que cette liberté devienne effective il faut que notre projet de « passeport francophone » devienne rapidement une réalité !
Une liberté de circuler sans avoir à subir de la demande de visa à l’arrivée aux postes frontières tracas et humiliations.
Egalité en instaurant enfin une véritable démocratie au sein de la francophonie, comme celle que l’on exige, à juste titre, de ses états membres, en faisant élire, par exemple, le Secrétaire Général de l’O.I.F., après une véritable campagne et un débat d’idées internes entre les candidats à ce poste.

Cette démocratie interne permettrait de renforcer le rôle et le pouvoir politiques du Secrétaire Général ainsi que sa légitimité et, par la même occasion, ceux de l’organisation.
Cette élection, même si elle devait être « mâtinée » d’une certaine forme de consensus, permettrait également de « décoloniser » la francophonie de ses grands parrains et de lui rendre ainsi une certaine souveraineté !

On objectera probablement à cette proposition que même le poste de Secrétaire Général des Nations Unies est attribué par consensus…

On vient dramatiquement de constater ce que cela donnait…

Fraternité et solidarité face aux épreuves nombreuses et diverses que subissent ceux qui partagent certes notre langue, mais qui sont si loin de partager nos niveau de vie...
Une fraternité qui nous fasse prendre conscience, un exemple parmi des centaines, que le terrifiant « SRAS-pneumonie atypique » a tué en 9 mois 5 fois moins que la méningite en Afrique de l’ouest en 3 mois...Alors que le vaccin contre cette méningite existe et qu’il coûte environ 4 euros ! ! !

La solidarité c’est aussi l’économie !
Et pour conforter le rôle politique de la Communauté Francophone, pourquoi ne pas envisager la mise en place d’une Banque Francophone en charge du financement des projets culturels dont le fonctionnement pourrait être associé au secteur privé sous réserve, bien entendu, d’éviter la « marchandisation » de la culture ?

Mais la Francophonie ne peut se contenter d’en appeler au dialogue des cultures ; elle doit favoriser le dialogue entre les acteurs réels des relations internationales, et se démarquer de l’amalgame et des fausses « transcendances ».

Monsieur le Ministre SALAME, Ministre libanais de la culture, a exprimé, avec beaucoup de clarté, le même constat : « La critique la plus radicale et, à mes yeux, la plus justifiée des thèses sur le choc des civilisations ne saurait se contenter d’appeler à leur dialogue en vue d’éviter leur choc. Elle devrait aller plus loin et contester le présupposé même que les cultures existent en tant qu’acteurs sur la scène internationale, acteurs qui pourraient dialoguer ou s’entrechoquer. Ce sont les hommes, les collectivités, éventuellement les Etats, qui sont les acteurs de telles entreprises, alors que les cultures sont d’abord des viviers où ces acteurs puisent leurs valeurs, leurs modes de vie et les ingrédients d’identités en reconstruction permanente ».

En dépassant la lecture culturelle des relations internationales, sans toutefois la négliger, la Francophonie se donnera les moyens de poursuivre l’ensemble de ses objectifs : aider à la prévention des conflits certes, mais également à l’instauration et au développement de la démocratie, au soutien à l’Etat de Droit et aux Droits de l’Homme.

Elle encouragera ainsi également le retour au respect du droit international qui, à l’heure actuelle, ne l’oublions pas, ne l’oublions jamais, codifie des valeurs communes aux pays et aux peuples de toutes cultures.

Toute progression vers la définition d’une société internationale, respectueuse des particularismes et des différences, doit emprunter la voie du droit international.

Il est important de relever que ceux qui se lancent aujourd’hui dans de soit disant missions civilisatrices comptent parmi les premiers détracteurs du droit international.

Par ailleurs, il ne me paraît pas du tout paradoxal, pour une communauté historiquement fondée sur une base culturelle, de dire que la seule référence culturelle ne suffit pas à décrire les relations internationales, ni à les organiser, ni à les conduire.

Louis Michel, Ministre des affaires étrangères belge, a raison de dire que « La Francophonie ne doit pas craindre d’afficher ses objectifs politiques, en particulier dans le domaine de la prévention des conflits et du maintien de la paix (…) Car la Francophonie n’est pas seulement une réalité humaine et culturelle fondée sur une langue. Elle doit devenir un véritable concept politique au service de la paix, du développement et des droits humains. Elle doit se positionner vis-à-vis de grandes questions économiques, sociales ou politiques. Il faudra une stratégie et des moyens, afin de donner à notre réalité une fonction d’acteur global, influent, critique et efficace ».

L’engagement politique de la Francophonie doit intervenir sur tous les plans, selon un principe de subsidiarité dont les paliers doivent être progressivement définis.

C’est l’essence même du politique, qui se donne comme tâche la gestion de la Citée.

Elle doit d’abord le faire au sein de son propre espace.

Elle doit ensuite intervenir sur la scène internationale, en tant que communauté importante d’Etats et de peuples, mais également en tant que plate-forme de valeurs.

Voici, Mesdames et Messieurs, Chers Amis, quelques réflexions et propositions qui, j’en suis sûr, feront débats.

C’est le rôle de l’Alliance que d’agiter des idées avec réalisme et modestie, mais aussi avec la force de notre indépendance et de notre représentativité.

Jean R. Guion
Président de l’Alliance francophone (alliancefranco@aol.com)

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