Quand les journalistes deviennent autorités politiques ou institutionnelles

vendredi 19 août 2016 à 23h32min

Dans son dernier éditorial, Newton Ahmed Barry écrivait : « Il arrive un temps pour tout…Une vie est une succession d’objectifs …Il me semble que c’est la fin d’un cycle et il est venu l’heure de passer à autre chose ». Hélène Fontanaud, l’ancienne journaliste de Reuters, de Europe 1, de La Tribune, entre autres, disait à peu près la même chose au moment où elle intégrait le cabinet de Michel Sapin, ministre français des finances : "Je me suis toujours dit que je n’aurais pas qu’un métier dans ma vie. C’est chose faite".

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Quand les journalistes deviennent autorités politiques ou institutionnelles

Ces derniers temps, le débat sur la nomination des journalistes à des fonctions politiques ou institutionnelles est ramené à l’avant-scène. Ce n’est pourtant pas une nouveauté ni chez nous ni ailleurs en Afrique ou dans les pays du Nord.

Pour le cas du Burkina, on peut convenir que Newton Ahmed Barry, Cherif SY, Alpha Barry, Rémis Fulgance Dandjinou (pour ne citer que ceux qui ont fait le pas) font partie des journalistes qui ont marqué, ces dernières années, le paysage médiatique du Burkina. De par le rôle que chacun d’eux a joué, ils ont eu une certaine sympathie du public. Et comme le disait Daniel Cornu, le journaliste « est le représentant du citoyen. A ce titre, il lui incombe de nourrir le pluralisme par ses activités d’information, de commentaire et de critique ». Les propos de Cornus ont appuyés par Dominique Wolton qui rappelle « aux journalistes que leur seule légitimité, la seule condition de leur liberté, c’est le public. C’est aussi leur seul capital ».

Le citoyen s’identifie personnellement au journaliste qu’il considère comme son représentant. Cette représentativité s’inscrit de façon implicite dans une approche contractuelle qui fait que le citoyen ne puisse pas souvent comprendre que « son » journaliste « abandonne » le stylo ou le micro pour un nouveau job. Le questionnement de notre citoyen est encore plus légitime quand il s’agit de journalistes qui ont fait leur preuve, qui ont à cœur l’intérêt des citoyens et qui mettent la colère et l’indignation de la population au cœur de leurs écrits. Il est permis de citer Newton Ahmed Barry (NAB) au nombre de ces journalistes. NAB s’est révélé comme journaliste d’investigation aux lendemains de l’assassinat de Norbert Zongo. Depuis lors, il est resté proche du peuple. La polémique sur ses critiques des actions de la Transition, compréhensible dans le contexte insurrectionnel, ne doit pas altérer cette qualité. Lui qui était habilité à dire la vérité aux autorités parce qu’elles avaient une haute responsabilité pour le bien être des concitoyens est désormais contraint, dans un changement de rôle, de s’exposer sous les feux des projecteurs.

Passer de l’observation à l’action

Il y a des motifs à penser que NAB à la tête de la CENI est une chance pour la démocratie burkinabè. Son équipe succède à celle de Kéré dont le travail a été apprécié positivement. En tant que défenseur inconditionnel de la vérité, de la liberté et de la démocratie, NAB n’a pas de choix que de poursuivre cet engagement pour lequel il s’est sacrifié des années durant et a exposé sa vie et celle de sa famille. Un bilan contraire de ce qui est attendu de l’actuelle CENI pourrait affecter l’image que NAB entend laisser dans l’histoire de la construction de la démocratie au Burkina.

Quid des organes qui ont pignon sur rue comme Radio Oméga dont le patron est ministre dans le gouvernement actuel ? L’Histoire retiendra que la Radio Oméga était devenue une « propriété » du peuple insurgé et le travail de ses journalistes était légitimé par ce même peuple tout comme le travail de ceux qui ont lancé la télévision en ligne Burkina Info. Le passage des patrons de ces deux organes dans la sphère politique ne devrait pas, en principe, impacter la ligne éditoriale si les règles du jeu sont respectées. Youssou Ndour, patron du groupe de presse futurs médias (TFM-Télévision, RFM-Radio, L’Observateur-Journal) fut ministre de la culture et est actuellement ministre conseiller de Macky Sall. Mais au Sénégal, jusqu’à preuve du contraire, on n’a pas l’impression de l’aliénation ou de l’alignement de la ligne éditoriale de ces organes aux intérêts du pouvoir en place.

Mais attendre d’un « ex » journaliste, devenu autorité politique, qu’il formate son discours dans les règles journalistiques, c’est attendre Godot. Il est vrai, le journaliste, tout comme l’autorité politique, sont, tous les deux, liés au citoyen par un contrat moral. Mais dans le processus d’ingurgitation et de régurgitation des éléments d’information, chacun se retrouve avec sa « vérité » fondée d’un côté sur l’éthique et la déontologie du journalisme et de l’autre côté sur les obligations que se donne chaque pouvoir public dans l’exercice de son mandat, dans le respect, bien sûr, de la constitution. Il arrive même que des confrères fassent cet amalgame dans l’interprétation des discours.

À ce titre, on se souvient de cet écrit du directeur de publicationd’un journal sénégalais, adressé à Latif Coulibaly alors ministre chargé de la bonne gouvernance. L’écrit était titré : « lettre ouverte à un confrère devenu ministre : Reprends donc ta liberté Latif ». Latif Coulibaly c’est ce journaliste d’investigation reconnu et auteur de plusieurs livres critiques contre le pouvoir de Wade. La lettre ouverte était une réaction à une de ses interviews sur l’affaire Habré et dans laquelle le ministre demandait à l’intervieweur de ne pas faire d’amalgame entre sa casquette de journaliste et celle de ministre : « Ces questions-là, vous ne me les posez pas en tant que journaliste mais en tant que porte-parole du gouvernement qui ne peut pas avoir une autre position que celle du gouvernement » a fait remarquer Latif Coulibaly dans l’interview. Dans sa lettre ouverte, son ancien confrère ne voit pas la chose de la même manière : « Ta plume incisive, redoutable, trempée dans du fiel, ton courage à toute épreuve, ton talent journalistique incontestable, ta capacité d’indignation remarquable, ta voix qui portait si fort, tes accents de sincérité, tes élans Don quichottesques, tout cela manque beaucoup à ce combat que mènent actuellement les défenseurs de la dignité de l’Afrique .. Au lieu de quoi, te voilà, cher Latif, à te réfugier derrière la position gouvernementale. »

Un ministre qui critique l’action de son gouvernement a-t-il encore sa place dans ce gouvernement ? Il en va de même pour un journaliste nommé dans un cabinet ministériel comme communicant gouvernemental, et qui pense pouvoir continuer à penser et à agir en journaliste. Il existe une différence fondamentale entre journalistes et communicateurs.

Le « phénomène » est courant

Qu’à cela ne tienne, la question ici est de savoir si un journaliste doit occuper un poste politique. Aucun texte ne l’interdit même si cela nourrit les débats. Au Canada Québec, le « phénomène » des journalistes qui passent en politique a souvent fait l’objet de débat au sein du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). Lors d’une audience du CRTS, un des patrons de presse a eu ces mots : « On ne peut pas les empêcher de faire autre chose de leur vie ». Cependant, dans le contexte canadien, pour assurer la qualité et l’impartialité au service de l’information, il est arrivé que le travail de journalistes qui souhaitaient embrasser la carrière politique soit évalué pour voir s’il n’y avait pas eu de parti pris en faveur d’une formation politique.

En France, c’est par dizaines que « les cartes de presse » ont rejoint la sphère politique après les élections présidentielles de ces dernières années. Pour ne citer que quelques exemples récents qui ont fait la Une des journaux, l’ancien présentateur du "20 heures" de France 2, Claude Sérillon, a fait partie des premiers conseillers du président Hollande. Catherine Pégard du journal Le point a été, elle, conseillère du président Sarkozy. Comment faire fi du cas de l’ancien président de Reporters sans frontières. Le défenseur international de la liberté de la presse, Robert Ménard est devenu maire de Béziers « sous la coupe » du Front national. L’ancien journaliste de Europe1, François Baroin, est présentement le président de l’Association des Maires de France après avoir occupé plusieurs postes politiques dont le poste de ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, sous Fillon, en remplacement de Christine Lagarde.

Pour revenir en Afrique, l’ancienne journaliste Arlette Soudan-Nonault, a été nommée dans le nouveau gouvernement de Congo Brazzaville comme ministre du Tourisme et des Loisirs. La nouvelle ministre est l’épouse du directeur de la rédaction de Jeune Afrique, François Soudan, appelé, à tort ou à raison, par le journal Le Monde « le bel ami des présidents africains ».

L’enjeu principal : l’éthique journalistique et la crédibilité de l’information

Il est vrai que la frontière entre journalisme, communication et politique est souvent brouillée par la proximité réelle ou circonstancielle entre les journalistes et les hommes politiques. Il est également vrai qu’un journaliste est avant tout un citoyen qui a le droit de faire un choix politique sans altérer sa pratique professionnelle. Un sondage réalisé lors de la présidentielle de 2012 pour le magazine Médias révélait que 39% des journalistes interrogés déclaraient avoir voté pour François Hollande au premier tour de la présidentielle et 74% au second tour.

Cependant, tout ce qu’on demande au journaliste en activité c’est de suivre les règles et les vertus qui caractérisent le métier. Voltaire, dans Conseils à un journaliste, cite notamment : la clarté, le recoupement des sources et des faits, la limpidité du style, le refus de servilité, l’impartialité, l’objectivité, la véracité. Oui, il est demandé ici également rien que la vérité et toute la vérité. Mais cette assertion doit être complétée par la devise de New York Times « All the news that’s fit to print », traduit comme « toutes les nouvelles dignes d’être imprimées ». Le vocable « dignité » exclut du champ de référence, tous ces journalistes qui excellent dans la diffamation. C’est sans doute sous l’effet de diffamation et en homme blessé que Voltaire prend sa plume pour donner des leçons aux journalistes : « Soyez impartial…Le journaliste doit être objectif dans ses critiques…Le succès est à ce prix ».

En un mot comme en mille, un journaliste qui faiblira sur ces principes de base, pourra « survivre » dans le métier mais perdra toute crédibilité. Un organe de presse qui tentera de jouer avec les règles fondamentales de la gestion de l’information disparaîtra. Cela est vrai aujourd’hui plus qu’hier avec cette évolution vertigineuse de la société de l’information qui donne les manettes aux lecteurs, auditeurs et téléspectateurs pour séparer le bon grain de l’ivraie.

Aboubacar SY
Une contribution depuis Dakar

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