Quel urbanisme adapter à la ville de Ouagadougou face aux inondations récurrentes ?

vendredi 5 août 2016 à 20h10min

L’urbanisation est un phénomène vécu à l’échelle mondiale comme une préoccupation majeure, en termes d’équipements d’infrastructures et de superstructures, de gestion des zones à risque de catastrophes naturelles et technologiques. Au Burkina Faso, toutes les villes connaissent une forme d’urbanisme et d’urbanisation classique. Elle est à la fois source de risques et victime de catastrophes en cas de pluviosité exceptionnelle.

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Quel urbanisme adapter à la ville de Ouagadougou face aux inondations récurrentes ?

Les pluies diluviennes du 1er septembre 2009 où il est tombé 263 mm en moins de 12 heures, représentaient 37,21% de la moyenne pluviométrique annuelle. Celles-ci ont causé de nombreux dégâts matériels, infrastructurels et des pertes en vies humaines et restent encore gravées dans la mémoire des citadins. En cette année 2016, l’installation de la saison des pluies commence déjà avec des évènements catastrophiques : 10 juillet, 18 au 19 juillet (avec 97,6 mm d’eau de pluie).Cela atteste de la vulnérabilité de la ville aux aléas climatiques particulièrement aux inondations.

Les facteurs explicatifs

La survenue des inondations à Ouagadougou est la résultante de plusieurs facteurs isolés ou associés par les effets de domino. Ces facteurs peuvent être classés en deux groupes : les facteurs d’ordre naturel et les facteurs de nature anthropique. Les facteurs d’ordre naturel concernent le changement climatique à l’échelle mondiale, la nature du substratum géologique et pédologique sur lequel repose la ville et le réseau hydrographique.

Le substratum géologique de la ville est essentiellement constitué de migmatites et de granites ayant connu de nombreux épisodes d’altération et de rajeunissement. Cela a abouti à la constitution actuelle de sols ferrugineux tropicaux lessivés. Ces sols présentent un niveau induré imperméable (carapace ou cuirasse ferrugineuse) en surface limitant ainsi le processus d’infiltration de l’eau. Cette induration provoque une rapide saturation d’où un ruissellement important des eaux de pluie. Un tel ruissellement peut engendrer des inondations parfois très dévastatrices. En outre, Ouagadougou repose sur des sols de nature argileuse, sableuse, argilo-sableuse et limoneuse (sols de type hydromorphe à pseudo gley) dont la capacité de rétention de l‘eau varie entre 4 et 35%.

De plus, le profil topographique présente une altitude moyenne de 300 m avec une pente, d’une valeur moyenne comprise entre 0,5 et 9% orientée sud-nord-est. Les pentes les plus faibles (<1%) occupent 85,31% de l’espace urbain. Les gradients de pente étant propices à la formation de ruissellement des eaux, ceux-ci exposent les populations et leurs activités aux risques d’inondation.

Il faut également noter que Ouagadougou s’est bâtie sur un site marécageux parcouru par de nombreux talwegs qui constituent les canaux naturels d’écoulement des eaux de pluies. 88% de ces talwegs ne sont malheureusement pas aménagés pour faciliter l’évacuation des eaux vers l’exutoire principal constitué de la forêt Bangr-wéogo et de la rivière Massili. Jusqu’en 2011, seulement 3 000 ha de la superficie totale de la ville seraient équipés d’un réseau de drainage, soit moins du quart de la superficie lotie de la ville (Ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme, mai 2011). Or, l’insuffisance du réseau de drainage est en partie à la base des nombreuses inondations pendant les saisons de pluies et de la forte érosion constatée sur les bords des talwegs et dans les parcelles d’habitations.

Par ailleurs, les différents plans d’eau notamment les barrages sont envahis par la jacinthe d’eau en saison pluvieuse. Cette plante aquatique, en plus d’être une menace pour les ressources halieutiques, concourt à réduire la capacité de rétention des eaux dans ces barrages. Cela entraîne évidemment un débordement des eaux et partant des inondations dans les habitations riveraines.

Ces pratiques constituent effectivement des facteurs aggravants qui ont une influence fondamentale sur la survenue et l’augmentation des risques d’inondation et des catastrophes.

Face à ce constat, quelle gestion territoriale des risques d’inondation adapter ?
Il faut noter qu’il existe plusieurs politiques et de stratégies en matière d’aménagement urbain et de gestion spatiale pour le développement urbain de Ouagadougou : Schéma directeur d’aménagement du Grand Ouaga depuis 1999, Code de l’urbanisme et de la construction adopté en 2006, Politique nationale de l‘habitat et de l’urbanisme élaborée en 2007, Plan d’occupation des sols, Décret n°2009-793/PRES/PM/MHU/MATD/MEF/MID/MAHRH/MECV du 19 novembre 2009, portant réglementation des servitudes des canaux primaires d’évacuation des eaux pluviales, des zones inondables inconstructibles et des zones submersibles… Mais celles-ci souffrent d’un manque d’opérationnalisation véritable à même d’insuffler un développement durable et harmonieux à la ville.
Or, gérer les risques d’inondation, revient à agir sur leurs effets et surtout intervenir sur les causes. Il faut donc agir sur les options et les techniques d’aménagement urbain, les mentalités collectives et individuelles, dans un souci de cohérence et d’efficience des mesures d’adaptation et de résilience urbaine.
L’organisation institutionnelle et communicationnelle de la gestion des zones à risque d’inondation

L’analyse de la situation révèle un système complexe d’aménagement et de gestion de l’espace urbain. Cela se traduit par l’intervention d’une pluralité d’acteurs et par une détermination approximative du rôle exact de chacun d’eux et une mauvaise articulation entre les diverses interventions. Cette analyse fait ressortir une insuffisance de mise en cohérence entre les différents instruments d’urbanisme existant et un déficit de communication sur ces mêmes instruments à l’endroit des populations. Il faut donc veiller à corriger les imperfections en amont.
La délimitation des zones inondables, submersibles et non a eficandi dans l’agglomération, déterminée par la prise du décret portant sur les zones inondables et submersibles, doit faire l’objet d’une communication de proximité auprès des populations afin que celles-ci puissent cerner les enjeux.

Il est à rappeler que la première responsabilité des pouvoirs publics en matière de réduction de la vulnérabilité de la ville en général et des populations et de leurs biens en particulier, est de maîtriser le type d’urbanisme et de construction architecturale dans les périmètres exposés aux risques d’inondation et au-delà. La réduction de la vulnérabilité des populations exposées aux inondations nécessite une articulation avec la revalorisation des zones à risque, qui passe par l’option d’un aménagement socio-écologique, c’est-à-dire en tenant compte du social et de l’environnement urbain.
La mise en place de cellules locales d’information et de concertation sur le risque d’inondation (CLICRI)
Les CLICRI pourront constituer des noyaux d’information, d’intervention proactive et réactive à la base, dans les différents arrondissements et secteurs de la ville. Elles peuvent être constituées de plusieurs acteurs notamment les conseillers municipaux, la société civile, le secteur privé, les autorités coutumières et religieuses, les urbanistes, etc.
La mission essentielle de ces CLICRI est de permettre la concertation et l’information sur les risques d’inondation en vue de mieux expliquer le bien-fondé d’un projet de prévention, d’aménagement ou de réaménagement d’un site à risque et la participation des populations pour faire face aux inondations et pour un développement urbain solidaire.

L’adaptation du bâti existant et futur

Les citadins doivent désormais agir sur la durabilité, la sensibilité intrinsèque des constructions, étant donné qu’ils sont supposés connaitre leur degré d’exposition aux risques d’inondation. Le véritable enjeu de la réduction de leur vulnérabilité tient en effet à la protection ou à la sécurisation de leurs biens immobiliers et de leur vie. Cela passe par la conception architecturale et structurelle des bâtiments qui doit tenir compte des caractéristiques physiques de la zone (hydrogéologique, nature du sol), des matériaux de construction et du niveau de fondation du bâti. Un recours à des urbanistes et à des architectes qualifiés est donc très important pour éviter les effets indésirables (pertes, dommages, traumatisme, récession économique…) en cas d’évènement pluvieux exceptionnel.
Outre l’adaptation du bâti, les citadins doivent observer des comportements d’urbanité, respectueux des ouvrages d’évacuation des eaux pluviales.
L’entretien et l’aménagement des collecteurs d’eaux de pluie, des caniveaux et des canaux.

Pour atténuer les conséquences perverses des aléas climatiques notamment les inondations sur le bâti et leurs biens, les citadins doivent être plus disciplinés dans la gestion et l’évacuation des ordures domestiques. En d’autres termes, il faut éviter de transformer les collecteurs, les caniveaux et les canaux d’évacuation des eaux de pluie endépotoirs d’ordures. D’ores et déjà, il faut procéder au curage holistique des ouvrages de rétention et de drainage des eaux pluviales y compris la destruction de la jacinthe d’eau qui a envahi les barrages. En outre, la reconstruction des canaux endommagés depuis les inondations du premier septembre 2009 tel que celui de Wemtenga, doit trouver une solution définitive et durable.

Egalement, il est opportun de procéder à l’achèvement de la troisième phase du projet d’aménagement de l’exutoire de la forêt Bangr-wéogo où l’envasement entrave l’écoulement des eaux de pluie vers la rivière Massili ; et à l’allongement du canal situé après le pont Anayelé, reliant cette rivière jusqu’à son embouchure avec le fleuve Nakambé.

L’urbanisme de pavés drainants comme alternative

A défaut d’un bitumage intégral du réseau routier, le pavage des rues dans les différents quartiers de la ville peut constituer une solution alternative aux inondations voire au-delà, à d’autres intempéries comme la poussière en saison sèche. Cette technique d’urbanisme adoptée depuis longtemps dans les pays développés, présente un triple avantage : faciliter l’écoulement des eaux pluviales vers les ouvrages de drainage secondaires et primaires, éviter l’engorgement du sol par infiltration des eaux, rendre viable l’espace urbain. On peut noter qu’elle est déjà expérimentée en partie sur certaines artères de la ville (rue pavée dans le quartier Bilbalogho, rue 24.0 longeant le barrage n°3). La mise en œuvre de cette technique doit toutefois respecter certaines précautions d’usage pour que les pavés drainants remplissent pleinement leur fonction :
• déterminer au préalable la densité de drainage et le coefficient de perméabilité du sol ;
• adapter le type et la pose des pavés drainant en fonction du coefficient de perméabilité, le profil topographique du sol, la densité, la nature du flux ou de mobilité des citadins et le gabarit des véhicules ;
• accompagner les pavés drainants de caniveaux secondaires couverts et leur raccordement aux canaux primaires pour éviter la pénétration des eaux dans les concessions riveraines.
Certes ce type d’urbanisme peut paraître d’emblée coûteux en terme de ressources financières, mais il s’inscrit dans la durabilité du développement urbain dont il faut cerner l’Analyse-Coût-Bénéfice (ACB) sur le plan socio-économique et urbanistique dans le long terme. Il peut être appliqué suivant une planification triennale ou quinquennale dans les différents arrondissements et ce, en fonction des ressources financières disponibles.

Des outils d’aide à la décision sur le risque d’inondation

Plusieurs outils ont été élaborés par l’Etat et la municipalité de Ouagadougou afin d’assurer un développement harmonieux de l’agglomération et un bien-être des populations. Mais jusque-là, il n’existe pas d’outils spécifiques pour l’observation et la gestion territoriale à temps réel des risques d’inondation dans la ville. L’élaboration de tels outils est d’une importance capitale pour tous les acteurs parce que gérer les risques revient à définir des outils opérationnels pour les réduire, les maitriser, les contrôler,sur le long terme, en les intégrant aux autres enjeux territoriaux. Il s’agit là de proposer :
-  l’élaboration et la mise en œuvre d’un Plan de gestion des zones à risque d’inondation ;
-  le développement d’un Observatoire des zones à risque d’inondation devant servir de veille territoriale ;
-  le déploiement d’un projet de Système d’information géographique sur les zones à risque d’Inondation.
Cette réflexion suscitée n’a pas la prétention de fournir des solutions « miracles » pour résoudre définitivement la vulnérabilité de la ville de Ouagadougou aux risques d’inondation, étant donné que le risque « zéro » n’existe pas. Elle vise simplement à accompagner ou orienter les acteurs de la ville dans la gestion territoriale des risques d’inondation, pour un développement urbain harmonieux.

Georges COMPAORE, Professeur Titulaire de Géographie
gcompaore2005@yahoo.fr
Assonsi SOMA, Docteur en Géographie/Conseiller en aménagement du territoire et en développement local
somaas78@yahoo.fr

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