Siaka Coulibaly, le Secrétaire exécutif du réseau des organisations de la société civile pour le développement : « nous voulons ramener la société civile dans sa vraie mission »

vendredi 5 décembre 2014 à 20h36min

Juriste et analyste politique, Siaka Coulibaly est le Secrétaire exécutif du réseau des organisations de la societé civile pour le développement. Au lendemain de la création de la coalition pour la contribution et le suivi de la transition qui regroupe une trentaine d’OSC, nous avons rencontré, ce mercredi jeudi 04 décembre, celui-là même qui pense qu’il faut redorer le blason des OSC terni lors la désignation de leurs représentants au CNT. Si « la politique du ventre » avait pris le dessus, désormais plus rien ne sera comme avant dans la societé civile, après ce triste chapitre qu’a connu le Burkina Faso. Lisez-plutôt !

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Siaka Coulibaly, le Secrétaire exécutif du réseau des organisations de la société civile pour le développement : « nous voulons ramener la société civile dans sa vraie mission »

Lefaso.net : Le 3 décembre 2014, a été créée la coalition pour la contribution et le suivi de la transition ; quelles sont les raisons qui ont poussé les OSC à former ce regroupement ?

Les raisons peuvent être regroupées en deux parties. D’abord, parce que la société civile a toujours été impliquée dans les luttes politiques pour la démocratie et le développement avant l’indépendance et pendant l’indépendance : la lutte contre l’autocratie le 3 janvier 1966, la lutte contre l’impunité avec l’affaire Norbert Zongo, la lutte contre la modification de l’article 37. La seconde grande raison, c’est que dans l’histoire très récente qui a conduit à la chute du régime de Blaise Compaoré et le début de la transition, la société civile y a joué un rôle très actif. Ce rôle très actif a d’abord été positif puisqu’il a joué la carte de la mobilisation et a contribué à la pression qui a précipité le régime. Mais ça s’est terminé durant les premières heures de la transition par une prestation peu enviable. Il y a eu beaucoup d’actes posés par certains acteurs qui se disent du domaine de la société civile…

Lefaso.net : Et qui sont ces acteurs ?

Ce sont des acteurs qui étaient originaires de partis politiques.

Lefaso.net : Pouvez-vous donner des noms ?

Je ne voudrais pas donner de noms pour des raisons stratégiques. On veut corriger une situation en faisant le moins de dégâts possibles. Sinon, on connait certains noms. Lors des désignations de ses représentants dans les organes de la transition, je veux parler du collège de désignation du président, du conseil national de transition, du gouvernement, la société civile a été traversée par des actes peu sérieux qui ont frisé même le vandalisme à certains moments. Et là, la société civile est sortie de ce processus très affaibli. Donc, on a vite vu que beaucoup de ces acteurs ne recherchaient pas des objectifs désintéressés, mais avaient en arrière-plan, l’ambition d’accéder aux institutions dans le but d’avoir des avantages. Et là, il fallait que la partie saine de la société civile réagisse en lançant un processus qui va permettre de corriger ce qui s’est passé, mais également de ramener la société civile dans sa mission originelle qui est de contribuer au processus politique, au processus de développement et à leur bon fonctionnement. C’est pour cela que nous avons regroupé des acteurs que nous considérions distants des remous qui ont eu lieu pour lancer une initiative dont le but sera à la fois de corriger les erreurs passées, mais également de remettre la société civile sur les rails de sa mission habituelle.

Lefaso.net : Combien d’OSC sont-elles réunies dans cette coalition ?

Hier [03 décembre 2014], nous avions 39 organisations qui étaient présentes. Beaucoup plus d’invitations avaient été lancées mais certainement pour des impondérables, et après le lancement également, nous avons reçu des messages de soutien d’autres organisations qui sont prêtes à rejoindre la coalition. Donc, à la prochaine rencontre nous pensons pouvoir être beaucoup plus nombreux que les 39 qui étaient là hier.

Lefaso.net : A quand cette rencontre ?

Nous nous sommes donné une semaine pour finaliser la feuille de route et pour écrire la charte minimale, le règlement général qu’on veut donner à la coalition et dès qu’on termine dans deux semaines, on pourrait convier les acteurs pour adopter les documents et lancer effectivement le processus.

Lefaso.net : Concrètement, quels seront les modes d’actions de cette coalition ?

Comme je l’ai dit, l’objectif c’est à la fois de corriger les erreurs passées et aussi de ramener la société civile dans sa vraie mission. Les insuffisances que l’on a constatées lors des premières heures de la transition, c’est qu’on avait à faire à des acteurs qui n’étaient pas vraiment contributifs de l’action de la société civile, qui n’avaient pas un vrai vécu associatif. Là, nous avons limité l’action de la coalition à la contribution et au suivi de la transition. Pour la contribution, nous avons mis en place neuf commissions qui vont se charger de toucher les différentes dimensions de cette transition et faire le suivi. Je vais vous citer quelques exemples. Vous avez la commission « constitution » dans laquelle la société civile va proposer sa vision de la société démocratique. Il y a aussi une commission « élection » qui va proposer des réformes pour le code électoral ; une commission « contrat social » pour discuter de toutes les questions de sociétés qui jouent sur la gouvernance politique. Nous avons aussi la commission « suivi de la transition », la commission « société civile » qui va discuter des réformes qu’on doit entreprendre dans la loi afin de corriger les erreurs qu’on a constatées dont une partie relève du cadre légal. Ces commissions vont enregistrer la participation des organisations membres de la coalition. C’est-à-dire que vous venez dans un cadre thématique et en ce moment on peut enregistrer votre contribution en tant que OSC et également vous suivre à partir de là. Ce sont des méthodes de travail qui vont permettre d’améliorer le rendu que la société civile doit avoir dans la transition.
Ensuite une autre dimension de la coalition sera la communication. A tout moment nous allons faire le plaidoyer, dénoncer, interpeller sur le constat que nous allons faire à partir du suivi. Déjà hier après les travaux, plusieurs questions ont émergé et ont immédiatement fait l’objet d’interpellation. Je vais citer la question du strict respect de la charte. Nous avons demandé que le Premier ministre mette en place le plus rapidement possible la commission nationale de la réconciliation et des réformes qui faisait partie de l’agenda de mise en place des organes de la transition qui a été annoncé le 16 novembre. Et le décret devait être publié le 21 novembre à 10h. Mais jusqu’aujourd’hui, nous n’avons pas cette commission. Or si vous analysez, vous verrez que cette commission est extrêmement importante pour le travail de la transition parce que c’est à travers elle que toutes les actions passées sous l’ancien régime vont passer au crible de la justice. Les choses seront traitées de façon vraiment équitable pour situer les responsabilités et engager les actions idoines. Et le fait de ne pas avoir créé cette commission, est déjà une sorte d’insuffisance que le gouvernement présente par rapport à cette transition.

Lefaso.net : Le Burkina Faso compte une multitude d’OSC. Pensez-vous que cela soit une force pour le pays ?

Dans l’absolu, le nombre d’associations est une force puisque c’est en même temps la mobilisation des citoyens pour le travail collectif. A priori, c’est une force que d’avoir autant de personnes qui sont engagées. Si on prend les chiffres officiels disponibles au niveau de MATS, en 2014, nous étions autour de 12 000 associations qui sont enregistrées. Je ne dis pas qui ont été créées parce que beaucoup ont été créées mais au moment des enregistrements ne l’ont pas fait. Si vous imaginez 12000 associations avec des bureaux d’au moins 5 personnes, cela constitue déjà un énorme public. Tout ce public engagé dans l’action communautaire constitue une force. Maintenant il y avait un travail de classement, d’organisation, de mobilisation et de renforcement qui devrait être fait et qui n’a pas été fait sous l’ancien régime qui a plutôt profité de cette pléthore d’organisations pour un jeu d’accompagnement de l’action partisane. Vous avez vu des associations créées sous le régime « associatif » mais qui faisaient purement et simplement de la politique.

Lefaso.net : Et quelles sont ces associations-là ?

Vous avez le cas de la FEDAP/BC, le cas des « amis » de Blaise Compaoré, ainsi de suite. Au lieu de travailler à avoir une société civile structurée, forte, le régime avait alors permis une situation qui n’était pas bien organisée, qui lui profitait en tant qu’acteur politique. Nous allons travailler à organiser cet aspect-là.

Lefaso.net : Adama Sagnon nommé Ministre de la culture et du tourisme a présenté sa démission suite à des vagues de protestations. Pensez-vous, qu’il reste encore des ministres indésirables dans le gouvernement de transition ?

Pour moi, le gouvernement c’est l’équipe que le Premier ministre ou le Président se donne pour travailler par rapport à un programme pour lequel il s’est engagé. A mon avis, je pense qu’on ne devrait pas trop critiquer la constitution d’un gouvernement parce que c’est la liberté du chef du gouvernement de prendre qui il veut. Nous, nous l’attendons donc à la fin, au résultat pour voir s’ils ont bien travaillé ou non. Ça, c’est un schéma classique. Cependant, dans le contexte où on se trouve, le gouvernement qui est là n’est pas un gouvernement élu qui aurait reçu le soutien du suffrage universel. C’est un gouvernement issu d’un soulèvement populaire. A ce moment, il aurait dû veiller à être conforme avec l’esprit du moment. Et là, je pense que le gouvernement avait failli dans son casting en prenant des personnes qui ont finalement été décriées. Dans la foulée, il y a d’autres personnalités qui sont indexées. Si vous prenez le cas de Guiguemdé Moumouni, le Ministre des infrastructures, du désenclavement et des transports, pour être originaire de l’ADF-RDA, parti qui a été aussi responsable à 40% des évènements que nous avons connus. Je crois que s’ils n’ont pas encore modifié le gouvernement, c’est certainement pour voir si d’autres ne seraient pas dans le même cas afin de faire un changement global afin de travailler plus sereinement.

Lefaso.net : Le Conseil national de transition est en place. Que pensez-vous de sa configuration ?

Le schéma du CNT procède donc de la charte à laquelle j’ai contribué et dans laquelle nous avons voulu une démarche qui implique toutes les composantes de la société en faisant attention à ne pas entrainer ceux qui ont été responsables des problèmes qu’on a connus. Ce qui fait que nous avons même été ouverts à la participation de l’armée dans cet organe. Comme vous le savez déjà, c’est la désignation des représentants de la société civile au CNT qui a été le moment le plus noir de la contribution de la société civile à cette transition. Il y a eu des actes de violences si bien qu’au final les personnes qui ont été désignées dans le CNT au titre de la société civile, ne représentent pas nécessairement l’idéal de cette société civile-là. Vous avez une dizaine de personnes qui sont reconnues comme étant membres des organes dirigeants de partis politiques. Et ces partis, on peut les citer : c’est le MPP qui a quelques représentants de son bureau politique parmi les acteurs de la société civile au CNT. Il y a également l’UPC qui a des gens qui sont membres de sa direction et qui sont aussi dans la société civile. Et ça sera difficile pour que la société civile puisse contribuer à la hauteur de ce que nous voulons. C’est aussi une des raisons pour laquelle nous avons lancé la coalition pour que la societé civile produise ses orientations sur la transition et sur la nouvelle societé qu’on veut construire. Cela permettra aux représentants au CNT d’avoir des repères.

Lefaso.net : Après l’inhumation des martyrs le mardi 02 décembre 2014 au cimetière de Gounghin, pensez-vous qu’il faudrait passer à l’étape de justice ?

Bien sûr. La justice a été une revendication des forces vives au temps de Blaise Compaoré, mais surtout après. Je pense que si la question de la justice n’est pas engagée très rapidement par le nouveau pouvoir, il va avoir une rupture nette entre le pouvoir et la population parce que l’attente de justice est extrêmement élevée. Je crois qu’il n’y a plus de temps à perdre sur cette question et c’est pour cela que nous avons appelé à mettre en place la commission nationale de réconciliation et des réformes et qui inclut des sous-commissions qui portent sur la justice.

Lefaso.net : Les enquêtes menées au lendemain de l’insurrection populaire font état de 24 morts et 625 blessés. Ne pensez-vous pas que le nombre soit en réalité élevé que cela ?

Je ne peux pas les contester parce que je ne dispose pas aussi d’éléments pour le faire. Mais, ce qui est sûr, il me semble qu’il sera extrêmement difficile de préciser le nombre des personnes qui ont effectivement été victimes dans ces évènements. Vous avez des gens qui ont perdu la vie directement dans la confrontation avec les forces de l’ordre, il y a des gens qui sont décédés après par inhalation des gaz ou par le fait de s’être heurté à des obstacles. Je pense que pour éviter de faire des injustices encore, il faudrait ouvrir des investigations sur chaque cas afin de déterminer le lien réel entre ce cas et les évènements et rendre la justice à qui de droit.

Lefaso.net : Quel appel avez-vous à lancer à l’endroit des autorités de la transition ?

Nous demandons au gouvernement de mettre tout en œuvre pour se conformer à la demande populaire parce que les burkinabè ne veulent plus se laisser diriger comme c’était par le passé. Sur chaque dossier, sur chaque mesure, la population va avoir tendance à monter au créneau afin de s’exprimer. Donc, ça ne sert à rien pour le gouvernement de créer des situations de bras-de-fer entre la population et lui parce que le rapport de force n’est pas, à mon avis, de son côté. C’est vrai que les gens vaquent actuellement à leurs occupations mais très rapidement, ils sont en mesure de se réunir pour attaquer un dossier qui ne sera pas bien géré par le gouvernement. J’appelle celui-ci à beaucoup d’ouverture, de concertations et beaucoup de participations pour que cette transition puisse bien se passer.

Propos recueillis par Bassolé Herman Frédéric (Stagiaire)
Lefaso.net

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