Larlé Naba : « Je souhaite que mon rôle culturel et d’entrepreneur social soit plus mis en avant que mon côté purement politique ».

jeudi 1er mai 2014 à 10h25min

Dans le reportage diffusé au JT de 20 heures le 18 janvier 2014 sur la manifestation organisée par l’opposition et des associations de la société civile contre la révision de l’article 37 et la mise en place du sénat, les téléspectateurs voient défiler sur leur petit écran des images plutôt insolites. Dans la foule qui a transformé le podium en piste de danse, un homme capte particulièrement l’attention. Il porte un grand boubou brodé à bandes, un couvre-chef de couleur rouge bordeaux, et brandit de sa main gauche une canne, signes de son statut de chef traditionnel, dépositaire d’une autorité morale dans la société moaga. Ce chef atypique, qui esquisse des pas de danse au rythme de la musique reggae n’est autre que le Larlé Naba Tigré, Victor Tiendrebéogo à l’état civil, sans doute le ministre le plus médiatique du Mogho Naba Baongo, l’empereur des Mossés.

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Larlé Naba : « Je souhaite que mon rôle culturel et d’entrepreneur social soit plus mis en avant que mon côté purement politique ».

Elu en 1992 et réélu sans discontinuer député de la majorité présidentielle, il est le seul des 70 députés à n’avoir pas signé une déclaration de soutien au président Blaise Compaoré que ses collègues ont publiée début janvier. Pis, il a rendu son tablier en tant que député et membre du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) et a rejoint avec armes et bagages les anciens caciques du parti qui sont allés créer le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP).

A lui seul, il cristallise les débats sur la place et le rôle de la chefferie traditionnelle dans l’organisation et la gestion de l’Etat laïc et démocratique en construction dans notre pays. Citoyens entièrement à part, les chefs peuvent-ils être partisans sans saper leur autorité auprès de leurs sujets ? Le Larlé Naba a-t-il des ambitions ministérielles ? Est-il réellement harcelé depuis sa démission du CDP ? En s’engageant dans des partis politiques, lui et ses collègues ne mettent-ils pas à rude épreuve l’unité et la cohésion de la royauté moaga ? Autant de questions auxquelles celui qui est par ailleurs très actif dans l’entrepreneuriat social a répondu sans faux fuyants, en toute sincérité, durant près de deux heures, chez lui, sous un grand chapiteau faisant office de salle de réunion.

Lefaso.net : Quelle est la place et les fonctions du Larlé Naba auprès du Mogho Naba ?

Le Larlé Naba est le deuxième ministre du Mogho Naba, et c’est l’un des ministres chargés de la guerre. Dans l’état traditionnel moaga, il est le Dimtansoba, chargé de la guerre, pendant que le Tapsoba, qui est le Goungha Naba est lui, chargé de l’institution des armées et responsable de l’approvisionnement en armes, c’est-à-dire les flèches, les lances, etc. Il y a enfin le Tensoba qui est à Saba, dans la banlieue Est de Ouagadougou.

Le Larlé Naba est comme le chef d’état major particulier du président de la république. Dans les temps anciens, si le Larlé Naba ne périssait pas dans une guerre, le Mogho Naba pouvait être assuré de la pérennité de son trône. Quant il y a un conseil de guerre avec le Larlé Naba, le Tansoba, le Goungha Naba, le Mogho Naba dit : « Neeb beemè, tii ned bè », autrement dit, il compte sur tout le monde, mais il compte particulièrement sur le Larlé Naba.

Lors des cérémonies ou rencontres au palais du Mogho Naba, on remarque que ce dernier ne s’adresse pas directement aux gens. C’est vous qui lui transmettez les questions du public et c’est encore vous qui communiquez ses réponses au public…

Oui, c’est comme dans la politique moderne où le président choisit un ministre pour être le porte-parole du gouvernement. Je suis le porte-parole du Mogho Naba parce que tout simplement, il se reconnait dans ce que je dis. Je sais entrer dans sa pensée pour comprendre ce qu’il veut, parce que j’ai travaillé à analyser ses attentes et ses vœux. Et puis, je suis en contact avec les masses, ce qui fait que j’exprime leurs préoccupations. Il choisit qui il veut et ça peut être un autre ministre que moi, sachant que le Ouidi Naba est le doyen de la Cour, moi en seconde position, suivi du Goungha Naba et du Kamsaongho Naba.

Beaucoup de Burkinabè estiment que les chefs traditionnels incarnent l’autorité morale et de ce fait, ne doivent pas s’engager politiquement. Quel est votre avis sur la question ?

C’est l’occasion de vous dire que l’actuel Mogho Naba Baongo, le 37e empereur des Mossés n’est pas partisan et il l’a clairement dit devant tous les notables. Il n’appartient à aucun parti politique, ni de l’opposition, ni de la majorité. Cependant, il n’interdit pas ses ministres et les chefs d’être partisans. La seule chose qu’il leur demande, c’est de travailler à consolider la paix et ne pas se manquer de respect.

C’est ainsi que je suis un des membres fondateurs de l’ODP/MT puisque j’étais à la création de ce parti en avril 1989 pendant que j’étais salarié à la Banque internationale du Burkina (BIB). En 1990, j’ai été nommé ministre du Mogho Naba et en 1991, j’étais engagé dans la campagne présidentielle pour Blaise Compaoré.

Au palais, on m’appelait « seul contre tous » parce que j’étais le seul engagé derrière Blaise Compaoré et on me reprochait d’ailleurs d’être sympathisant d’un assassin. « Comment peux-tu demander aux gens d’être derrière le parti d’un assassin », m’interpellait-on à l’époque. J’ai dit que ce qui s’est passé était quelque chose d’assez complexe, un problème qui est arrivé et contre lequel on n’y pouvait rien. J’ai expliqué que j’étais derrière Blaise Compaoré parce que j’estimais qu’on lui collait une étiquette qui ne correspondait pas à la réalité. C’était un vrai débat entre nous chefs coutumiers parce que tous les ministres du Mogho Naba étaient, soit au Rassemblement démocratique africain (RDA), soit à la Convention nationale des patriotes progressistes (CNPP), et j’étais le seul de l’ODP/MT. Progressivement, tout en les respectant, je suis arrivé à les convaincre de nous rejoindre dans le camp du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP).

Mais pour répondre clairement à votre question sur l’engagement politique des chefs traditionnels, je ne vois pas où est le problème. Un chef traditionnel est par essence un homme politique dans le sens où la politique est l’art de gérer la cité. Or, c’est ce que les chefs ont toujours fait depuis la nuit des temps ! Avant la colonisation, chaque ministre du Mogho Naba avait en charge la gestion d’un territoire bien particulier. Le chef de terre avait la mission de faire des sacrifices pour le bien de l’administration des hommes. Donc, de la politique traditionnelle à la politique moderne, il y a une différence qui est que dans la politique moderne, les responsables sont des élus pour une durée déterminée et non désignés pour une durée à vie.

Qu’est-ce qui vous a poussé à entrer dans la politique moderne et à devenir député ? Etre chef du Mogho Naba ne vous suffisait pas ?

Il faut rendre à César ce qui est à César : J’ai été élu pour la première fois en 1992 par la volonté du président Blaise Compaoré. C’est lui qui a dit à Roch Kaboré qu’il souhaitait que je sois candidat à la députation ; j’ai dit à Roch que ça ne m’intéressait pas, mais que s’il s’agissait de la mobilisation des citoyens, il pouvait compter sur moi. Trois jours avant le dépôt des listes, Roch Kaboré m’a demandé si j’avais déposé ma candidature ; j’ai dit non, parce que ça ne m’intéressait pas vraiment et en plus, je ne suis pas un universitaire. Il a rétorqué en disant : « Ecoute, il y a des commerçants, instituteurs, qui n’ont pas un niveau supérieur à toi qui es banquier. Ce n’est pas une histoire de diplôme, mais de capacité de mobilisation et de conviction. Les gens font la courbette pour être candidat, toi on te donne ça et tu dis que tu ne veux pas ? ». Il a insisté pour que j’aille voir Albert Millogo qui était juge pour faire mon casier judiciaire et joindre mon dossier et déposer. Voilà comment ça s’est passé. Finalement, je me suis présenté, j’ai été élu et réélu cinq fois, et je suis le seul dans la région du Centre à avoir fait cinq mandats successifs, et c’est grâce au président Blaise Compaoré et aux militants qui m’ont soutenu.

Mais je suis chef aussi et je ne suis pas un élu comme les autres. Vous savez que chaque chef choisit trois noms le jour de sa nomination : un pour remercier l’autorité qui l’a nommé, un pour remercier la famille qui le permet d’être candidat et un 3e pour annoncer son programme. Pour moi, le premier, c’est Naba Boulga ; Wend boulg lal Saaga, ta koom tond Saabo (le puits de Dieu est adossé à la pluie, son eau est inépuisable). Autrement dit, je suis adossé au Mogho Naba et je suis assuré que je serai chef jusqu’à ma mort. Le 2e nom est Naba Sanem ; je suis d’une famille qui s’est toujours distinguée par le travail, la bravoure, la dignité et je pense que je ne faillirai pas, mais serai comme mon père, Larlé Naba Abga, qui a fait la guerre d’Indochine, d’Algérie, et de mon grand père Pawidraogo, dont on parle toujours.

Je dois travailler à préserver l’image de cette famille. Enfin, le 3e nom est Naba Tigré. Tigré Yaam Zaaka, tii Koumbi laad mognaa, tii nikiem soosg leb nogo. (L’abondance règne dans la concession, les enfants rient de joie et les vieux se concertent dans la sérénité). Mais si on doit cultiver l’abondance et la sérénité, c’est qu’on a préservé la paix. Dans cette optique, j’ai créé dès les années 1992 des activités humanitaires en vue d’aider le peuple qui a faim, soif et a besoin d’écoles. C’est ainsi que j’ai offert des ambulances, des vivres et des véhicules qui servaient de corbillards dans le quartier. Je suis actif dans la microfinance depuis 2003 et aujourd’hui, près de 39 000 femmes en sont bénéficiaires. Depuis 2006, nous donnons des allocations scolaires à près de 45 élèves, et j’ai créé des activités novatrices contre la pauvreté, 10 poules deux coqs en 2010. C’est une initiative que l’état l’a copié en 2012 pour en faire un programme national sur 350 communes. Je suis le premier à donner des permis de conduire aux élèves et le ministre de la Jeunesse de l’époque, Justin Koutaba m’a dit : « Majesté, je vais prendre exemple sur vous et donner des permis de conduire aussi aux jeunes. Est-ce que je peux le faire ? ». Bien, évidemment, j’ai accepté. En plaisantant, le premier ministre Luc Adolphe Tiao a dit que dans une république normale, on devait me payer des droits de propriété intellectuelle. Malgré tout ça, on n’a pas estimé que je mérite un appui financier en dehors du soutien moral, alors que l’opinion pense que je suis aidé et que je n’ai pas de soucis d’argent !

Vous êtes membre du MPP et en même temps Larlé Naba. Comment pourriez-vous être juste et impartial si vous deviez départager deux protagonistes dont un de votre parti ?

En 2013, quand il était question de faire la contremarche du CDP, on m’a sollicité pour parler au nom des chefs à la place de la Nation et j’ai refusé pour une raison simple : la révision de l’article 37 et la mise en place du sénat divisent les Burkinabè, et si les choses s’exacerbent, on viendra chez le Mogho Naba lui demander de réconcilier les protagonistes. A ce moment-là, on dira que je suis partisan, donc je ne peux pas participer aux débats. On va m’exclure.

Quand j’ai dit que je ne pouvais pas parler lors de ce meeting, on m’a rappelé que depuis 21 ans, c’est moi qui parle au nom des chefs au compte du parti au pouvoir. Mais j’ai dit que le sénat et l’article sont des sujets d’intérêt national et qui divisent les Burkinabè. Or, ce sur quoi je m’exprimais portait sur des questions partisanes qui n’avaient pas d’intérêt national. Tout cela pour vous dire que si deux citoyens ne s’entendent pas, mon rôle est de leur dire que la politique n’est pas la guerre et ne doit pas conduire à l’affrontement. Je dois m’élever au-dessus de la mêlée et préserver la cohésion sociale, ce qui ne veut pas dire absence de contradiction d’idées. Au contraire, il faut la contradiction pour que la vérité émerge. En mooré, on dit qu’il n’y pas de pouvoir sans le petit doigt ; quelqu’un doit pouvoir dire au chef : « Faites attention, car ce que vous faites peut conduire dans un ravin ». Dire tous les jours, chef c’est bien, c’est conduire à la ruine un pays parce que ça ne peut pas être bien tous les jours.

Après votre démission du CDP et de l’assemblée nationale, vous auriez été l’objet de représailles. Qu’est-ce qui vrai dans ce qui a été dit et écrit ?

Quand j’ai démissionné, François Compaoré a tenu une réunion des maires, de leurs 2 adjoints, plus 3 personnes ressources par arrondissement et il y avait entre 70 et 100 personnes au siège du parti. Voilà ce qu’il a dit : « On a dit que les gens ont démissionné mais ce n’est pas un problème. Bobo est acquis au président et sur les 70 députés, seul un vaurien a démissionné « Nee Yalga yé », mais il n’a qu’à rester là où il est, parce qu’on pourrait avoir besoin un jour d’un vaurien ». Je n’y étais pas, mais beaucoup de gens que j’ai soutenus y étaient et m’en ont informé. C’était en janvier. Début février, la directrice du FAPE est venue me voir un matin à 8h ; je croyais qu’elle venait me dire bonjour, mais elle a dit qu’elle est venue me dire qu’on leur a dit de quitter ma maison que sa structure louait. Je lui ai dit, madame, il y a un contrat de bail qui nous lie et vous ne m’avez pas envoyé un préavis. Elle m’a répondu en disant que c’est le ministère des Finances qui loue toutes les maisons pour les autres ministères. Je lui ai dit de m’envoyer une lettre pour signifier leur départ afin que je puisse moi aussi jouir des droits qui en découlent. Deux semaines après, je l’ai appelée, et elle a dit qu’elle a fait la lettre, mais le DAF a dit d’attendre pour voir si on va continuer à payer le loyer ou pas. Jusqu’à ce jour (L’entretien a eu lieu le 14 avril 2014), je n’ai pas reçu de préavis et je ne suis pas payé non plus.

Dans la même lancée, le 29 janvier, on est parti pour couper l’électricité dans mon usine Belwet à Kossodo. Mon directeur technique m’a appelé pour m’en informer et j’ai demandé au monsieur si on ne pouvait pas négocier avec son supérieur pour un sursis d’une semaine. Ce qu’il a accepté.

Après, on est allé arracher le compteur de la maison de ma mère à Larlé ici pendant que j’étais en réunion avec les gens du MPP. J’ai payé et ils ont rétabli le courant. Quand le DG de la Sonabel, qui était en mission est revenu, il m’a appelé pour s’excuser et je lui ai dit : DG, quand un citoyen comme moi a une position politique claire dans le contexte actuel, il faut faire attention parce qu’on va lier tout ça. Après, il m’a appelé pour me dire que les gens les interpellent partout et m’a demandé si je peux leur permettre de faire un communiqué, surtout que la Sonabel veut acheter mon carburant, l’huile de Jathropha pour leur centrale. Mais je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander de m’envoyer le projet de communiqué avant publication, et c’est ainsi que dans le communiqué, il y a des choses contestables. Ils disent par exemple qu’ils n’ont jamais coupé le courant de la maison de ma mère parce qu’il n’y a pas de compteur au nom de la mère du Larlé Naba, alors qu’ils savent que ça fait près de 70 ans qu’elle vit dans cette maison.

Bref, on fait une pression morale et économique sur moi parce que c’est la seule maison que j’ai et qui est en location. Pis, quelques jours après, quelqu’un m’a envoyé un message sur mon téléphone potable le 19 mars à 12h12 mn dont voici le contenu : « Naba, toi avec Roch, vous voulez tomber le pouvoir de Blaise, mais ça ne se fera pas devant vous. On va vous finir avant la chute de Blaise ; c’est toi-même le problème. Tampiran ! ». J’ai écrit au ministre de la Sécurité qui m’a donné l’identité de la personne. La police m’a envoyé les mêmes informations mais l’intéressé n’a pas encore été interpellé. Quelques jours après, « la belle-mère » m’a appelé pour m’enquiquiner parce que j’aurais mal parlé d’elle et de son gendre dans la presse. Je lui ai dit que si elle veut discuter avec moi, qu’elle vienne chez moi et on en parle. Elle a conclu par ces mots : « Wenda Songdo ; wenda song ned fan ». Ce n’est pas la première fois qu’elle me manque du respect !

Lors du meeting suivie de la marche organisée par l’opposition en janvier à la Place de nation, on vous a vu danser le Reggae sur le podium, en brandissant votre canne. Ne prenez vous pas le risque de désacraliser votre statut de chef en vous comportant comme un citoyen lambda ?

Il n’y a pas de problème à ça ! Ce que les gens ne savent pas, c’est que mon grand-père a été le premier chef à créer une troupe traditionnelle et à organiser des tournées de danse dans tout le pays, lui-même jouant à la guitare. Au début, ça été vécu comme un sacrilège par le Naba Kougri, mais à la fin, quand Naba Kougri sortait, c’est avec le Larlé Naba. Mon grand-père a fait danser les Voltaïques à l’époque, en Côte d’Ivoire, en Allemagne, en France avec sa troupe. Et c’est lui-même qui montrait les pas de danse à exécuter !

Pour l’instant, j’apprends à jouer la guitare et n’y suis pas encore arrivé, mais je communie avec le public. Quand je danse, les gens sont contents. Lors du congrès du MPP au stade municipal, quand je me suis levé, il fallait voir la joie du public. Où est le problème si ça fait plaisir au peuple surtout que ce n’est pas interdit ? Même le Mogho Naba danse avec ses promotionnaires chez lui, c’est un fan du Rock and Roll ! Vous savez, notre monarchie vient du Ghana et là-bas, il y a la danse des rois. J’ai accompagné le Mogho Naba en 1995 pour les 25 ans de règne du Roi Ashanti. Comme il était vieux, c’est l’ancien président Rawlings qui a dansé pour lui ! C’est pour vous dire qu’il y a des sociétés où il est interdit au chef de danser comme chez les Peulhs de Djibo par exemple, mais pas chez les Mossés.

Est-ce que le militantisme des chefs traditionnels dans des partis politiques n’a pas provoqué une déchirure dans la royauté moaga et miné sa cohésion ?

Non, il n’y a aucun problème à ce niveau ! Qu’on soit CDP, MPP, UPC, UNIR/PS, on a le même devoir, la même soumission au Mogho Naba. C’est dans la politique partisane qu’on n’est pas ensemble, mais une fois qu’on se retrouve pour les rituels chez le Mogho Naba, il n’y aucune polémique. Je vais aux cérémonies coutumières de mes collègues et vice versa. Mais je dois reconnaitre qu’il y a une suspicion sur certains qui n’ont pas ouvertement fait connaître leur position. Les chefs qui sont clairs dans leur choix n’ont pas de problème, ce sont les autres qui sont soupçonnés et les gens qui savent qu’ils jouent sur plusieurs tableaux les interpellent en leur disant de dire où est-ce qu’ils sont. Je pense que ce n’est correct qu’un chef soit l’objet de suspicion.

Est-ce que ça vous choque qu’on vous appelle par votre nom à l’état civil ?

Non, à l’Assemblée nationale en 1992, le président Bongnessan Yé m’appelait Larlé Naba et appelait le Boussouma Naba par son nom à l’état civil, Salfo Théodore. A la fin de la première séance, je suis allé le voir et lui dire : Le Boussouma Naba est mon supérieur, c’est un roi et je suis un ministre du roi, je suis comme un de ses ministres. Soit vous nous appelez tous les deux Naba, soit vous m’appelez par mon nom à l’état civil et lui Naba, parce qu’il est mon supérieur. Il a dit ah bon, c’est comme ça ; dans ce cas, comme on est dans le temple de la démocratie, je vais vous appeler par votre nom à l’état civil. Depuis ce jour, on nous appelle par nos noms à l’état civil. Mais en dehors de l’hémicycle, on nous appelle Naba, mais ça ne me gêne pas quand mes promotionnaires qui ne sont pas mossi m’appellent Victor Tiendrebéogo, même si ça choque un mossi qui est à côté. Le Ouidi Naba a mis, « Cabinet Douamba Tinga » sur la plaque au bord de la route, mais c’est lui le doyen de la cour. Mais pour quelqu’un qui sait qu’après nomination on ne doit plus m’appeler par son nom mais qui le fait, il faut prendre ça comme de la provocation.

Quel niveau de responsabilité souhaiteriez-vous être si d’aventure le MPP arrivait au pouvoir ?

Au niveau du MPP, j’ai choisi volontairement de ne pas être dans l’exécutif tout simplement parce que je souhaite que mon rôle culturel et d’entrepreneur social soit plus mis en avant que mon côté purement politique. Je suis un ministre du Mogho Naba, ce qui est un honneur, et si j’arrivais à exécuter mon programme, c’est-à-dire, réaliser l’abondance pour mes administrés, ce serait déjà un motif de satisfaction. Un poste de ministre ne m’intéresse pas, et si un jour vous voyez que je suis ministre, c’est qu’on m’a obligé, mais je sais qu’on ne va pas m’obliger.

Je suis déjà occupé dans mes multiples activités : une unité d’eau minérale qui emploie 30 personnes, un verger de 10 ha de Moringa à Kombissiri, le Jathropha qui procure à 75 000 producteurs des revenus substantiels pour leurs familles. Je souhaite me consacrer plus à ces activités et à 54 ans, j’ai besoin de plus de liberté dans ce que je fais et être quelqu’un sur qui on peut compter.

Avez-vous des enfants ?

Oui j’en ai 7 enfants : 3 garçons dont deux jumeaux et 4 filles et je suis marié à une seule femme. J’ai hérité de 28 femmes de mon père qui en avait hérité de 33 femmes. Mon grand-père avait 55 femmes et quand il décédait, il restait 33. Elles sont 6 aujourd’hui et la moins âgée a l’âge de ma mère, 73 ans. Elles sont toujours dans la cour. Mon arrière grand-père avait 79 femmes !

Jean-Pierre Chevènement [Homme politique français] qui est mon ami était venu ici pour le 10e anniversaire de mon règne avec sa femme Lisa. Mes femmes étaient habillées en uniforme ; elle a demandé si c’était les femmes du village et j’ai répondu que ce sont les femmes de la Cour. Elle dit que c’est une tradition qui se perd, que je dois avoir beaucoup de femmes, ce à quoi j’ai rétorqué que c’était le progrès, une révolution et non un recul. Il faut être en phase avec la modernité.

Quand date votre engagement social ?

J’étais engagé dans le mouvement scout quand Mélégué Traoré en était président dans les années 74. Mais en dehors de ça, je n’ai pas milité dans les associations d’élèves. Après la Terminale, j’ai travaillé dans la pharmacie Tibo pendant trois ans et en 1986, j’ai fait le concours de la Banque internationale du Burkina (BIB), alors dirigée par Roch Kaboré. On se fréquentait depuis 1974 parce que lui et Simon Compaoré ont fait leurs études à Dijon avec un cousin à moi ; il habitait chez nous et pendant les vacances et les autres venaient à la maison. Mon grand-père et le père de Roch Kaboré ont travaillé au temps colonial ensemble et c’est chez Roch Kaboré que j’ai connu Blaise Compaoré en 1986 quand il était ministre de la Justice.

Avec le recul, vous arrive t-il de regretter d’avoir quitté le CDP

Non, pas du tout ! En posant le geste que j’ai fait, j’ai voulu montrer que, comme disait mon père, c’est sur le terrain du travail qu’un homme doit mourir et non en cherchant à manger. Je savais bien qu’en quittant le CDP, je n’aurai plus mes indemnités de député alors que mes activités me procurent des revenus qui sont pour l’instant maigres. Je ne retournerai pas non plus à la BIB même j’en ai le droit. Mais malgré tout ça, je préfère perdre tous ces avantages et être libre et digne que d’avoir de l’argent et être indigne. Comme le disait Sékou Touré, je préfère la liberté dans la pauvreté que la richesse dans l’esclavage.

Et puis, je sais aussi que les temps ont changé, qu’on ne peut plus se permettre d’assassiner des gens comme on a tué Norbert Zongo même si je suis conscient que je ne suis pas au-dessus de ceux qui sont morts. On peut me tuer aussi, mais je n’ai pas peur. On dit chez nous que la mort est le sommeil, le sang la rosée. Si je dois mourir, que ce soit pour l’intérêt général et comme il y a des menaces, je prends tout au sérieux.

Vous savez, un homme doit savoir faire trois choses ou à défaut des trois, au moins une : savoir parler, être utile à lui-même, à son prochain, à sa communauté ; savoir donner à lui-même, à sa communauté et à sa famille ; et savoir travailler pour être utile à ces trois niveaux. Quant on ne sait rien faire de tout ça, vaut mieux demander à Dieu de vous rappeler à lui parce qu’on devient un poids pour sa famille et sa communauté. Moi, je cherche toujours à donner à l’image de Jésus qui a dit que lui est venu pour servir et non se faire servir et je suis fier quand des gens viennent me remercier, surtout les femmes.

Le président Blaise Compaoré avait consulté les chefs coutumiers sur la mise en place du sénat et la révision de l’article 37. Vous qui étiez de la délégation, qu’est-ce que les chefs lui ont dit exactement ?

C’est vrai, j’ai eu la chance d’accompagner les musulmans, les chefs traditionnels et les catholiques chez le président en octobre dernier. Devant moi, tous lui ont dit de ne pas mettre le sénat dans un climat tendu. Tous les rois supérieurs étaient là, le Boussouma, Yatenga Naba, Tenkodogo Naba, le Koupiendiéli, le Mogho Naba, etc., et c’est ce dernier même qui était leur porte-parole. Ce jour-là, le roi de Fada a dit qu’il ne faut pas mettre le sénat sans prendre langue avec l’opposition.

Mes supérieurs ont parlé. Je vis avec le peuple et je connais les réalités qu’il vit au quotidien. Il ne faut pas mentir au président en disant qu’il n’y a pas de problèmes. Il ne faut pas trahir le président car j’ai la certitude que si on veut forcer et mettre en place le sénat, la situation deviendra difficile à gérer. Il n’y aura pas la paix dans notre pays. Et moi, mon programme à vie, c’est promouvoir et préserver la paix et c’est ce que les rois ont demandé. Si on laisse le président, qui a fait 27 ans à la tête de l’Etat prendre des décisions qui précipitent le pays dans la violence, sans le lui dire, il aura toutes les raisons d’être déçu par ses amis comme moi qui ne lui auront pas dit la vérité, préférant préserver leurs avantages. S’il y a référendum, vous verrez que ce ne sera pas facile pour lui et moi, je préfère que le président sorte par la grande porte, qu’il devienne un médiateur africain, en tout cas, qu’il occupe une fonction importante pour l’Afrique. Pour le Burkina, il a fait la preuve de son engagement pour le pays et maintenant, il faut que de nouvelles personnes puissent apporter du nouveau et régler les problèmes les plus visibles comme les classes sous paillotes qu’on voit partout dans le pays, y compris à Ziniaré, dans l’Oubritenga, la province du président.

Interview réalisée par Joachim Vokouma

Lefaso.net (France)

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