Docteur Moussa Guiro, chirurgien réparateur de fistules obstétricales : « Plus de 11% des interventions à Yalgado sont concernées »

lundi 18 novembre 2013 à 00h59min

La fistule obstétricale, maladie honteuse qui touche des centaines de femmes au Burkina Faso est peu connue par les populations. De quelle pathologie s’agit-il ? Comment la prévenir ? Peut-on en guérir ? Autant de questions auxquelles le docteur Moussa Guiro, chirurgien réparateur de fistules obstétricales a bien voulu apporter quelques éléments de réponses. La rédaction du quotidien en ligne lefaso.net lui a rendu visite à Paul VI, ce vendredi 15 novembre 2013. Interview.

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Docteur Moussa Guiro, chirurgien réparateur de fistules obstétricales :   « Plus de 11% des interventions  à Yalgado sont concernées »

Lefaso.net : Pouvez-vous vous présenter ?

Docteur Moussa Guiro : Je suis docteur Moussa Guiro. Je suis chirurgien. Je prends en charge les femmes victimes de fistules obstétricales. Je suis au Fonds des nations unies pour la population (FNUAP). Et en tant que technicien, j’interviens dans les structures sanitaires surtout confessionnelles (telles que Shiphra, Paul VI, Nanoro…) pour la prise en charge chirurgicale des femmes victimes de fistules obstétricales.

Qu’est-ce qu’une fistule obstétricale ?

La fistule obstétricale est une infirmité qui touche les femmes et notamment les adolescentes lors d’un accouchement difficile et prolongé, sans aucune assistance qualifiée, au cours duquel elles mettent au monde un enfant mort-né généralement.

Lors de cette obstruction prolongée, les tissus se déchirent, créant un orifice qui peut mettre en communication les voies urinaires et le vagin ou entre les voies digestives et le vagin. Cela entraine une incontinence (perte involontaire d’urine et/ou de selles) plus ou moins sévère.

La fistule obstétricale est une pathologie courante au Burkina Faso. Elle s’exprime par la perte permanente d’urine ou de selles chez la femme atteinte. La femme atteinte peut également perdre et les urines et les selles permanemment. Ce qui provoque une odeur nauséabonde chez elle.

Vous dites bien qu’elle survient après un accouchement difficile…

Oui. La fistule survient après un accouchement difficile et prolongé sans assistance de personnel qualifié. Elle se caractérise par une compression de tout ce qu’il y a comme tissu mou entre la tête de l’enfant et le bassin osseux de la maman. Cette compression est à l’origine d’une non vascularisation des tissus.

Les tissus n’étant pas vascularisés vont mourir et à la place on va voir un orifice. Cet orifice lorsqu’il se trouve en avant laisse passer les urines et lorsqu’il se trouve en arrière laisse passer les selles continuellement. La femme sera donc complètement souillée tout le temps et aura des problèmes à se maintenir propre.

Quelles sont les différentes formes de fistules que vous rencontrez ?

Ce sont des lésions, des destructions qui causent les fistules. Ces destructions peuvent se situer à plusieurs niveaux. Et en fonction du siège de la lésion, on peut avoir plusieurs types de fistules.

Nous pouvons avoir des fistules vésicaux-vaginales c’est-à-dire des pertes permanentes d’urines de la vessie vers le vagin. Aussi, avons-nous des fistules recto-vaginales. Ce sont des pertes permanentes de selles qui souillent constamment les femmes atteintes.

En fonction du siège du dysfonctionnement (l’origine de la fistule) nous avons un classement qui a un intérêt pour le traitement. Mais pour la malade, c’est soit les urines qui s’écoulent, soit les selles ou soit les deux.

Quelles sont les conséquences liées aux fistules obstétricales ?

Les conséquences sont de plusieurs ordres. Nous avons les conséquences purement médicales. En effet, la femme est souillée tout le temps. Ce qui va occasionner des lésions au niveau de la région péridurale qui vont l’handicaper et l’empêcher de marcher correctement. La victime aura régulièrement des infections génitales, urinaires.

Les infections urinaires peuvent toucher la vessie et remonter au rein. Ce qui peut entraîner une insuffisance rénale. L’infection de la vessie va induire des douleurs permanentes. Ainsi, la femme va beaucoup souffrir.

A cela, nous pouvons ajouter le problème de la déshydratation. Comme les femmes atteintes par les fistules ne veulent pas perdre constamment les urines, elles s’abstiennent de boire. Ce qui entraîne une déshydratation de la femme. Cette déshydratation peut causer d’autres problèmes.

Enfin, nous avons les conséquences psycho-sociales. Les femmes atteintes de fistules, à cause des pertes permanentes d’urines et / ou de selles dégagent une mauvaise odeur qui fait qu’elle est humiliée, elle a honte de se retrouver au milieu des gens.
Donc elle va s’isoler des gens. Et si elle ne le fait pas, c’est sa communauté qui va de plus en plus l’exclure, son mari va l’abandonner… Dès ce moment, elle vit en marge de la société car ne pouvant plus fréquenter sa propre famille, les marchés, les lieux de culte, les endroits publics…

Généralement, les femmes souffrant de fistules obstétricales vivent dans les villages. Et dans les villages, les populations ont une explication « mystique » concernant cette maladie. Elles pensent que c’est une malédiction due au fait que la femme victime ait insulté une vieille personne, ou manqué de respect à son mari, qu’elle est une sorcière ou encore qu’elle a mangé son propre fœtus… Comme ces populations sont convaincues du fait que la femme victime est à l’origine de son propre malheur, personne ne va à son secours, personne ne l’aide. Tout le monde pense que la femme mérite son sort.

Que faut-il comme traitement pour guérir de la fistule obstétricale ?

Le traitement de la fistule se fait en plusieurs étapes. Dans un premier temps, il faut d’abord la prévenir. Au niveau de la prévention, il s’agit d’éviter les accouchements non assisté par du personnel qualifié, donc proscrire les accouchements à domicile. Il faut éviter les mariages précoces, les mariages qui surviennent avec des filles immatures dont le bassin n’est pas suffisamment consolidé pour supporter un accouchement. Et au moment de l’accouchement, il faut utiliser des pratiques qui sont sans danger pour la femme. Donc il faut mettre un accent particulier sur la prévention. Et il faut l’implication de tous. La communauté doit mettre au profit des femmes enceintes des centres de santé, des ambulances pour les évacuer à temps. L’Etat également doit réduire les entraves comme le mauvais état de certaines routes…

Malgré cela, si la femme contracte la fistule obstétricale, il faut que les gens sachent que ce mal se guérit par un traitement chirurgical. Le traitement chirurgical consiste à opérer la femme et à faire en sorte que ni les urines, ni les selles ne s’écoulent plus. Après l’intervention chirurgicale, la femme peut contenir ses urines et ses selles comme tout le monde, elle peut à nouveau avoir des relations sexuelles avec son conjoint et peut de nouveau tomber enceinte.

Après le traitement chirurgical, comme ces femmes avaient été exclues de leur société, nous nous adressons aux associations comme la fondation Rama ou l’ONG sentinelle pour le volet réinsertion.

La fistule est-elle une maladie connue des populations ?

La fistule est une maladie très répandue mais malheureusement très peu connue. Au Burkina si on prend le cas de l’hôpital Yalgado, nous avons une fistule pour cent vingt trois accouchements et au niveau du service d’urologie, plus de 11% des interventions concernent les fistules obstétricales.

Si nous prenons le cas du centre médical avec antenne chirurgicale (CMA) Shiphra en 2012 et 2013, plus de deux cents femmes ont été opérées des fistules. Pour la même période au CMA Paul VI, une soixantaine de femmes ont été opérées pour le même mal.

Malgré tout cela, la fistule obstétricale est une pathologie qui n’est pas très connue car honteuse et les femmes qui en sont victimes se cachent. Beaucoup de personnes ignorent ce qu’est ce mal malheureusement. C’est pourquoi, nous pensons que la sensibilisation est le meilleur moyen de faire connaître cette maladie auprès des populations et surtout des femmes pour qu’elles sachent qu’on peut en guérir et continuer à mener une vie normale.

L’intervention de l’Etat à ce niveau c’est faire en sorte de construire les centres de santé dans les zones où il n’en existe pas et de les rapprocher des femmes enceintes dans les zones où ils ont éloignés des populations.

Y a-t-il une couche sociale qui est la plus touchée par les fistules obstétricales au Burkina Faso ?

La fistule survient généralement dans l’ignorance, lorsque la grossesse de la femme n’a pas été bien suivie. En ville, elle n’est pas courante car les centres de santé sont proches des populations et les femmes y accouchent.

Cependant, dans les zones rurales très reculées où les centres de santé sont éloignés, rares ou carrément inexistants, où les moyens de transport sont dérisoires et où les formations sanitaires manquent de certains médicaments ou de personnel, la fistule sévit. Donc les femmes victimes de fistules sont surtout issues de ces zones où l’accès aux soins est très difficile.

Comment se fait la prise en charge des femmes victimes de fistules ?

La prise en charge des femmes touchées par la fistule obstétricale est gratuite au Burkina Faso. En effet, l’Etat avec l’appui de partenaires comme le fonds des nations unies pour la population (FNUAP) ont apporté leur concours pour que la prise en charge soit gratuite.

Actuellement, quand une femme atteinte de fistule arrive dans un centre de santé qui la prend en charge, elle ne débourse aucun sou. Autant pour les examens complémentaires pour préparer la femme à l’intervention chirurgicale, l’intervention elle-même, l’hospitalisation, la restauration et tout ce qui entoure la prise en charge de la fistule, tout est gratuit.

Y a-t-il des centres de santé qui sont répertoriés pour cette prise en charge gratuite des femmes souffrant de fistule obstétricale ?

Au niveau du Burkina, on a fait en sorte que tous les centres puissent prendre en charge ces femmes. Malheureusement, tous les centres de santé ne disposent pas de personnel qualifié. Sinon l’objectif à terme c’est de faire en sorte que les hôpitaux régionaux puissent prendre en charge gratuitement les fistules. Actuellement, quelques centres tels que l’hôpital Yalgado, l’hôpital Sanou Sourou, le CMA Paul VI, le centre médical Shiphra, le centre médical Nanoro, quelques hôpitaux de l’intérieur… font la prise en charge gratuite des femmes victimes de fistule.

Avez-vous un conseil à donner ou un appel à lancer ?

J’invite tout le monde à s’impliquer dans la lutte contre la fistule obstétricale. Il faut sensibiliser les populations sur cette maladie pour la faire connaître et surtout insister sur le fait que ce soit une maladie curable. Aussi, devons nous insister sur le fait que toute la prise en charge est gratuite qu’elle soit médicale, psychologique ou l’apprentissage des activités génératrices de revenus. Des associations existent pour accompagner les femmes tout au long de ce processus gratuitement.

Retenons également que quand la fistule survient, c’est une défaillance de tout le système. Travaillons donc à réduire les risques liés à ce mal en rapprochant les populations des centres de santé, en éduquant les femmes sur le suivi de la grossesse, en mettant un personnel sanitaire qualifié et disposant de tout le nécessaire pour bien travailler au service des populations.

Donner la vie est un bel acte qui ne doit pas être accompagné par autant de malheur.

Interview réalisée par Patindé Amandine Konditamdé

Lefaso.net

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