Mamadou Tapsoba psychologue : « la gratuité et la disponibilité des ARV participe de l’équilibre psychologique du malade »

dimanche 9 septembre 2012 à 23h43min

Installé en France depuis plus de deux décennies, Mamadou Tapsoba est un psychologue dévoué à la prise en charge des malades du Sida. Très fréquent au Burkina, son pays natal, il reste au parfum de la vie de ses compatriotes. Dans cette interview qu’il nous accordée le mercredi 5 septembre 2012, il parle de son parcours, de son travail et de la nécessité de prendre en charge psychologiquement les patients souffrant d’une pathologie chronique.

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Mamadou Tapsoba psychologue : « la gratuité et la disponibilité des ARV participe de l’équilibre psychologique du malade »

Lefaso.net : Vous vivez en France où vous exercez le métier d’écoutant. Comment y êtes-vous arrivé ?

Mamadou Tapsoba : Je suis socio-anthropologue de formation. J’ai aussi fait des études en philosophie et en Relation d’aide qui est une discipline de la philosophie qui consiste à écouter de façon active des personnes qui ont des pathologies chroniques principalement virales. Je travaille depuis de nombreuses années en France où je suis installé depuis un quart de siècle. Parti pour des études de Sociologie, j’ai choisi de compléter ces études avec la philosophie et la psychologie. J’ai enseigné pendant de nombreuses années à tous les échelons du système éducatif français (collège, lycée et université). En tant que sociologue, j’ai été chercheur dans une division du Centre national de recherche (CNRS) qui s’appelle l’IRESCO (Institut de recherches et d’écriture sur les sociétés contemporaine). J’ai également été chargé d’études sur les sociétés africaines principalement sur les constitutions africaines et le travail informel africain.

En quoi consiste le travail d’un socio-anthropologue ?

La sociologie est la science de l’étude de la société. Ajoutée à la sociologie, l’anthropologie vient asseoir le principe de l’homme dans la société. Qu’est-ce que l’homme dans la société ? Et quels sont les rapports que l’homme entretient avec sa propre société ?

Dans un de vos travaux sur l’ethnopsychiatrie, vous vous êtes intéressés au thème : « la consultation d’ethnopsychiatrie, une modalité d’approche des migrants ». Est-ce à dire que les migrants présentent des pathologies spécifiques ?

Au-delà de la pathologie elle-même, il s’agit d’étudier la maladie dans un parcours migratoire. Que signifie la maladie chez un migrant ? Quand on fait une ethnopsychiatrie chez les migrants, cette approche permet de développer la dimension culturelle de la maladie chez le migrant. Ce module m’a permis de voir que le migrant ne conçoit pas la maladie de la même manière que ceux qui sont restés au pays. Car pour lui, la maladie représente un échec. Dans son parcours, le migrant n’admet pas la maladie parce que selon lui elle touche à sa famille et ses parents restés au pays.

Donc dire que je suis malade signifie pour le migrant l’échec de la famille, du clan. Ce qui fait que lorsqu’ils sont malades, les migrants ne disant pas qu’ils sont malades, font de l’automédication. Ils ne se rendent donc pas à l’hôpital de peur que les parents apprennent qu’ils ont eu un échec. Comment donc prendre en charge quelqu’un qui est dans le dénie permanent de sa maladie parce que des gens ont investi sur lui afin qu’il aille en aventure ? C’est en cela que consiste la prise en charge des migrants qui tombent malades et refusent de se soigner.

Comment se fait la prise en charge de ces cas ?

Nous leur faisons comprendre qu’ils sont des êtres humains à l’intérieur d’un système de santé en France. Ce système de santé est très performent et qu’il faut qu’ils se prennent en charge. Nous leur demandons, non pas d’oublier le clan qui les envoyés, mais de faire en sorte que ce clan disparaisse un peu afin qu’ils puissent s’assumer parfaitement.

Vous avez aussi été écoutant à Sida-Info-Services. En quoi a consisté votre travail ?

Mon travail consistait à faire de l’information sur le VIH-SIDA et toutes les maladies virales dont les hépatites, le diabète et autres cancers qui sont des maladies opportunistes liées au Sida et qui fragilisent les patients. Nous avions donc pour tâche d’informer, de soutenir et d’orienter les malades vers les dispositifs sanitaires existants en France. Pendant 6 ans, j’ai travaillé comme écoutant généraliste et j’ai par la suite rejoint une équipe beaucoup plus spécifique et nous faisions du soutien psychologique de patients qui avaient besoin de construire un projet psychologique, pédagogique, d’insertion sociale après les effets bénéfiques des multi thérapies qui sont arrivées à un certain moment en France et qui ont permis, dès 1996, d’avoir une santé moins mauvaise que celle qu’on avait avant cette année.

Il faut relever que dans l’histoire du Sida, il y a eu deux périodes. Celle appelée période noire 1980 à 1996 où il n’y avait pas de médicaments. Pour un patient atteint de la maladie, on voguait un peu à vue. Et en 1996, il y a eu l’invention des multi thérapies communément appelées ARV. Cela a complètement changé la face du VIH-SIDA en France.

vec toutes ces prises en charge, avez-vous l’impression que le taux de séroprévalence est en baisse en France ?

La France a l’un des taux les plus faibles au monde. Mais c’est le taux le plus élevé en Europe occidentale. Parce que la France est le pays où les nouvelles contaminations sont les plus fortes. Six mille nouvelles contaminations par an en France. On y enregistre en fourchette basse 120 mille séropositifs et 150 mille en fourchette haute. Ce qui signifie qu’on a fait un test de dépistage et on a dénombré 120 mille séropositifs et on estime qu’il y a 30 mille qui n’ont pas fait de dépistage mais qui sont séropositifs. Raison pour laquelle il y a deux fourchettes. Sur les 120 mille qu’on connait, 50 mille sont médicalement pris en charge.

En quoi consiste vraiment la prise en charge psychologique d’un malade du Sida ?

En plus de la prise en charge médicale, l’OMS a développé, à travers l’ONUSIDA, la prise en charge psychologique et sociale. La santé est maintenant vue sur un plan plus global où on estime que pour atteindre une guérison générale il faut intégrer tous les aspects économique, social, psychologique et social. Pour ce qui est des migrants, il y a la dimension culturelle à prendre également en compte parce qu’on n’est pas malade de la même façon. Les migrants de l’Afrique subsaharienne ajoutent souvent aux traitements des décoctions que leurs parents ramènent du pays. Il faut donc se battre les convaincre à éviter les interactions médicamenteuses possibles entre ce qui n’a pas été contrôlé médicalement et ce qui provient de la pharmacie.

Quelqu’un disait que la prise en charge psychologique de quelqu’un qui souffre d’une maladie chronique est une manière de l’aider à accepter la mort. Est-ce vrai ?

Ce n’est pas pour accepter la mort. On meurt aujourd’hui de moins en moins du Sida. En France et même en Afrique, on meurt moins actuellement du Sida que du tabac, du cancer lié à l’alcool ou du paludisme. La prise en charge psychologique n’est pas un soin palliatif en ce sens qu’il ne s’agit pas d’accompagner le patient vers la mort. Je me rappelle que pendant la période noire, on accompagnait plus nos patients vers les cimetières parce qu’il n’y a pas de solution. Mais avec l’avènement des trithérapies, on a plutôt accompagné nos patients vers les centres de prise en charge et de réinsertion sociale. Nous les encourageons à aller vers les agences nationales pour l’emploi parce que nos patients reprenaient courage et avaient envie de travailler et vers les centres de sport qu’ils reprenaient gout à la vie. L’avènement des multi thérapies a été révolutionnaire dans le champ de la lutte contre le VIH-SIDA.

Loin de votre pays d’origine, vous vous êtes toujours intéressé à ce qui se passe au Burkina Faso notamment dans le domaine de la santé. Comment appréciez-vous les politiques sanitaires mises en place par le gouvernement burkinabè ?

Pour être venu au Burkina Faso dans le cadre des formations que je dispense en relation d’aide, j’ai rencontré des associations de lutte contre le Sida assez dynamiques. Je pense que toutes les politiques de santé que les différents gouvernements ont pu initier au tour du VIH-SIDA ont dues au lobbying des associations. Pour cela, je tire mon chapeau à certaines associations. Je ne les nommerai pas. Elles sont à Bobo-Dioulasso, à Yako, à Ouahigouya, à Ouagadougou, etc. Les responsables et les membres de ces associations ont beaucoup travaillé. Le Burkina Faso a été à un moment donné un modèle de la lutte contre le Sida en Afrique. Depuis la France, nous avions beaucoup d’admiration pour ce qui se passait au Burkina Faso.

Mais d’autres pays ont rapidement rattrapé et d’autres ont même dépassé le Burkina dans ce domaine parce qu’il y a eu beaucoup de freins. Je parle notamment de la polémique qui est née au tour de la gratuité et la disponibilité des ARV. D’autres pays voisins ou lointains ont rapidement fait de rendre disponibles les médicaments pour les patients comme le recommandaient l’OMS et l’ONUSIDA.

J’ai appris que depuis l’année dernière les ARV sont gratuits au Burkina. Tant mieux pour les patients. Mais je sais que pendant que l’Etat vendait toujours ces produits, des associations donnaient gratuitement ces produits à leurs membres.

Quel peut être l’avantage psychologique de la gratuité des médicaments pour les malades ?

L’accessibilité participe de l’observance. On est encouragé de savoir qu’on peut avoir les médicaments gratuitement mais lorsqu’on doit payer pour avoir les traitements, on peut être psychologiquement atteint. J’ai été avec d’autres personnes les apôtres de la gratuité des médicaments pour une meilleure accessibilité des ARV. En vous renseignant sur les médicaments, on vous dira qu’ils sont disponibles mais peut-être pour les habitants des villes. Et s’il faut rendre les médicaments accessibles, il faudra le faire matériellement et financièrement. Cela participe de l’équilibre psychologique de la personne. L’autre aspect que certains gouvernants oublient est la prise en charge des examens médicaux des malades. Parce que rien ne sert de gaver ces médicaments sans un suivi des patients.

Je voudrais ajouter que ce ne sont pas seulement les malades du Sida qui ont besoin d’un accompagnement psychologique. Les malades du diabète et autres pathologies chroniques ont besoin de cette assistance psychologique. Parce que ce n’est pas évident de devoir prendre les médicaments toute sa vie sachant qu’on ne va pas guérir. Pouvoir expliquer cela est le travail des médecins, des psychologues, des médiateurs en santé. Leur prise en charge psychologique consiste à leur parler du type de leur maladie et faire en sorte qu’ils ne s’auto-excluent pas par le fait des stigmatisations dont ils sont souvent victimes. Les autorités sanitaires gagneraient à développer ce volet psychologique dans la prise en charge des patients.

Jacques Théodore Balima

Lefaso.net

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