Projet de cimenterie à Noumoundara : Comment l’argent et les terres divisent les populations

lundi 30 janvier 2012 à 00h45min

C’est une affaire préoccupante dans ce petit village de la commune rurale de Peni, dans la province du Houet. Le village de Noumoundara va-t-il abriter l’usine de fabrication de ciment, la deuxième du genre au Burkina ? Le projet est arrivé dans le village il y a au moins deux ans mais les promoteurs se heurtent à une opposition d’une partie de la population. Du coup, la population de Noumoundara est divisée entre ceux qui sont acquis au projet et ceux qui sont décidés à ne pas céder leurs terrains. Les derniers ont avec eux l’Association de Développement Tiefo Amoro (ADTA), une association de développement du village alors que les chefs coutumiers ont rejoint le groupe des personnes favorables au projet. Dans les tractations et dans le souci de rallier le maximum de gens du village à la cause, les promoteurs ne lésinent pas sur les moyens. Une vraie opération de charme avec comme arme redoutable, l’argent.

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Le mardi 21 décembre 2011, nous foulons le sol de Noumoundara. Situé sur la route nationale numéro 7, sur l’axe Bobo-Banfora, le village de Noumoundara est d’accès facile. On s’y rend en voiture, à moto ou même à vélo. 25 km de chemin rallient Bobo à Noumoundara. Dans le village, il est presque 11h et les rayons du soleil en ascension chassent progressivement le froid du matin. Et pourtant, le village donne l’impression de dormir toujours. Les habitations, situées de part et d’autres de la voie bitumée, sont éparses par ci, agglutinées par là. Nous sommes au cœur du village- le village du légendaire Tiéfo Amoro- et au milieu de batailles rangées. Dans ce village, une importante usine est en gestation. Le projet est encore au stade d’embryon mais déjà nul n’ignore le projet dans le village, du moins depuis qu’il y a la bagarre entre les fils sur le sujet.

Le projet tangue au milieu de vagues d’approbations et de désapprobations. Il coulera ou il passera. En accostant les habitations, les femmes que nous rencontrons les premières témoignent qu’elles sont au courant du projet mais leur attitude de réserve montre que non seulement le sujet est sensible mais en plus, ce sujet là, ce n’est pas leurs assiettes. Le dossier est gros et il ne peut se discuter que sous l’arbre à palabre. Les premières autorités du village, à savoir le chef de village et le chef de guerre des Tiéfo (ethnie majoritaire) tiennent le dossier de mains d’hommes, ce qui leur vaut d’être au centre de la contestation et des jeux d’intérêts. Le terrain que convoite le projet est situé à un jet de pierre du centre du village. Avant de retrouver le chef de village sous le grand arbre de sa cour, nous allons visiter le terrain. Arpentant les champs, un sentier nous y conduit.

L’espace s’étend en partie sur des terres rocheuses non cultivables tandis qu’une autre partie couvre des champs en exploitation (cultures cotonnière et céréalière), fraichement sortis des récoltes. Un propriétaire terrien, Dibi Ouattara, muni d’une hache sur chaque épaule, fait la ronde de son champ. Depuis que le problème de la cimenterie a éclaté, les terres sont très surveillées par les protagonistes et toute présence suspecte est vite mâtée. Karim Barro, le maire de l’arrondissement de Konsa à Bobo, dans son rôle de facilitateur des promoteurs de l’usine auprès du village de Noumoundara, a déjà vécu un incident. Au cours d’une de ses premières visites de sondage du terrain, il a été pris à partie par Sankoumba Soungalo Ouattara, un propriétaire terrien mécontent de le voir arpenter son champ avec, selon des témoins, un GPS en main. Le maire a été menacé avec une arme à feu.

L’incident a été maîtrisé mais la mission d’inspection du maire et ses deux compagnons a été écourtée. Cet accroc a failli coûter le projet mais les promoteurs ont vite et bien fait pour se rattraper. Après avoir reconnu qu’ils s’y étaient mal pris, le maire est passé par le Comité villageois de Développement (CVD), dont le vice-président est le fils du vieux Sankoumba Soungalo Ouattara, pour demander pardon au vieux. Le fils, Soma Ouattara, a joué de ses relations pour dissiper la brouille. Une demande de pardon a été organisée. « Il (ndlr : Karim Barro) est venu ici (ndlr : dans la famille de Soungalo) se mettre à genoux devant le vieux et demander pardon », témoigne Soma Ouattara, le fils du père offensé. De source digne de foi, le pardon a été scellé au prix de 75 000FCFA que le maire a donné au vieux en signe d’excuses.

Un de gagné. L’un des premiers réfractaires au projet a compris à présent l’importance d’une cimenterie pour le village. Sakoumba Ouattara Soungalo fait depuis équipe avec le chef de village et le chef des Tiefo dans le groupe qui prône le projet. Ce n’est pas encore le cas de Dibi Ouattara. Quand nous l’avons trouvé dans son champ, il a fait le tour de son terrain pour indiquer les cailloux sauvages qui auraient été, selon lui, placés par les promoteurs pour servir de repérage au site d’implantation de l’usine. Il dit ne pas savoir qui a placé les cailloux et à quel moment. Il soupçonne les responsables du projet d’avoir mordu sur son champ, mais il soutient que son champ ne sera pas mis en cession ni même en vente. C’est une position qui est tout le contraire de ce que le chef du village pense.

Selon le chef que nous avons rencontré sous l’arbre à palabre et au milieu de ses collaborateurs, toutes les terres du village lui appartiennent et les exploitants actuels ne sont que des propriétaires délégués. Le chef soutient qu’au départ, il était entièrement étranger au dossier et qu’il a été mis au courant au même moment que tout le monde. Alors qu’il était sceptique face au projet, c’est Sibidi Ouattara, un fils du village, résident à Ouaga, qui est venu le convaincre de l’importance et de l’utilité de la cimenterie. Ce dernier a visité Diamond Cement Ouaga et a amené au village un plan de l’usine. C’est à partir de là que le chef du village a été acquis au projet. Depuis ce jour, beaucoup de choses se sont passées chez le chef au sujet du projet, notamment des réunions de concertation entre résidents ou avec les promoteurs. Pour ce qui concerne la cession des terres, le chef affirme qu’il n’a pas été à la base de cette cession. Il a tout simplement entériné la décision des propriétaires terriens qui avaient déjà conclu un accord verbal avec le projet. Il restait à signer un accord en bonne et due forme.

La seule condition que le chef avait posée pour la cession des terres était le respect des lieux de cultes où il fallait continuer à honorer les rites coutumiers. Les deux parties étaient d’accord et le projet avait pris l’engagement de contribuer aux rites. Les autels ont finalement été épargnés par le projet.

Les promoteurs se couvrent avec un acte notarié

Les promoteurs de l’usine sont propriétaires de plus de 31 hectares à Noumoundara. Un « Acte de cession à titre gratuit de terrain d’une superficie de 31 HA 36 A 00 CA assortie de conditions » a été signé le 02 novembre 2011 entre les parties cédantes et le promoteur de l’usine. Les signataires de l’acte sont d’une part « Bobo Diamond cement SA » et d’autre part Ouattara Dougoutigui, Ouattara Soma (vice président du CVD), Ouattara Bassory (chef de village), et Ouattara Kalifa (président du CVD). Les deux derniers signataires sont des « intervenants » qui ont facilité l’accord. L’un en tant que chef du village et l’autre, président du CVD). Les cédants sont Ouatttara Dougoutigui et Ouattara Soma, respectivement le neveu de Ouattara Djina et le fils de Ouattara Sankoumba Soungalo. Les pères sont considérés comme les propriétaires terriens et c’est avec leur accord que les fils ont signé l’acte notarié.

L’acte de cession est assorti de conditions et de modalités. Au titre des modalités, l’accord fixe que « la présente cession est consentie à titre gratuit. Cependant, un don de NEUF MILLIONS QUATRE CENT CINQUANTE MILLE (9 450 000) FCFA sera reparti entre les différents propriétaires. » C’est exactement la somme qui a été donnée aux deux familles signataires de l’acte. L’acte notarié émane du cabinet de Maître Solange Rachel Agaleouè/Ouédraogo. La signature de l’accord a eu lieu au domicile du chef. C’est également chez le chef que l’argent a été distribué. Il était prévu de remettre des chèques aux bénéficiaires.

Vu que l’encaissement des chèques pouvaient prendre du temps, le maire de Konsa s’est proposé de régler les intéressés en liquidité et c’est ce qui fut fait. Pour sa part, Soma Ouattara dit avoir reçu huit millions huit cent milles (8 800 000) FCFA. Le terrain pour lequel il a signé représente la plus importante superficie du site du projet. C’est autour de ces terres que la contestation est plus vive. En effet, les terres cédées n’appartiendraient pas exclusivement à Sankoumba Soungalo Ouattara et encore moins à son fils. Les terres sont une propriété familiale d’une fratrie de 4 vieillards dont Sankoumba Soungalo est le benjamin. La décision de Sakoumba Soungalo de céder les terres est contestée par ses deux frères aînés, Sakoumba Domba Ouattara et Wobissié Kalifa Ouattara qui résident à Bobo. Wobissié Kalifa possède un verger sur les mêmes terres qu’il n’entend pas céder. Selon le fils de Wobisié K.

Ouatara, le jour de la signature de l’acte, une délégation composée du chef du village, de Hyppolite Diendéré, de Karim Barro, de Soma Ouattara, vice-président du CVD et un représentant du cabinet de notaire s’est rendu à Bobo pour voir Wobissié Kalifa. Avant eux, quatre autres personnes étaient venues du village passer la nuit chez le vieux pour négocier son accord pour la cession des terres. Le message n’avait pas pu être transmis puisque la nuit de leur arrivée, le vieux qui souffrait depuis plusieurs jours a été hospitalisé aux urgences de l’hôpital Sanou Sourou. C’est d’ailleurs à l’hôpital que la délégation de Hyppolite Diendéré a dû se rendre pour trouver le vieux. Une situation qui n’était pas propice aux affaires. Au nom du promoteur de la cimenterie, le chef du village a voulu remettre 50 000 franc au patient mais le geste n’a pas été accepté par le vieux, témoigne son fils Domba Ouattara. Certains affirment que les démarcheurs ont tenté de soudoyer le vieux malade mais Karim Barro réfute catégoriquement cette interprétation. Selon lui, leur geste avait un caractère social, ils avaient voulu contribuer à leur façon aux soins du patient.

Cédric Kalissani

MUTATIONS N. 5 de janvier 2012, Mensuel burkinabé paraissant chaque 1er du mois (contact : Mutations.bf@gmail.com)


A qui des Barro ou des Diendéré appartient la future usine ?

Le projet est arrivé à Noumoundara par l’entremise de Karim Barro et de Hyppolite Diendéré. Ce sont les deux hommes qu’on nomme au village comme les promoteurs du projet. Selon Karim Barro, en tant que maire, il n’a joué qu’un rôle de facilitateur dans le projet. A la lecture de l’acte notarié, il n’est mentionné ni le nom de Hyppolite Diendéré, le directeur commercial de Diamond Cement Ouaga, ni celui du maire de Konsa, Karim Barro. Le représentant officiel de « Bobo Diamond Cement SA », une société anonyme au capital de deux cent millions (200 000 000) de FCFA, est PRASAD Motaparti Siva Rama Vara, de nationalité indienne. En attendant que l’indien apparaisse au jour, c’est Hyppolite Diendéré qui agit en son nom. Au temps fort de la contestation, il avait organisé une excursion à Ouagadougou pour visiter Diamond Cement Ouaga. 15 personnes de Noumoundara dont le bureau du CVD avaient eu le privilège de prendre part à ce voyage. Les visiteurs avaient passé la nuit à Ouaga et étaient rentrés avec plus d’enthousiasme.

CK

MUTATIONS N. 5 de janvier 2012, Mensuel burkinabé paraissant chaque 1er du mois (contact : Mutations.bf@gmail.com)

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