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Performance académique des étudiants dans les universités publiques au Burkina Faso : La pédagogie universitaire en cause ?

Accueil > Actualités > Opinions • Point de vue • vendredi 5 octobre 2018 à 16h30min
Performance académique des étudiants dans les universités publiques au Burkina Faso : La pédagogie universitaire en cause ?

L’enseignement supérieur est de plus en plus confronté à un challenge : former avec succès des étudiants dans un contexte de rareté de ressources, mais aussi face à une exigence de plus en plus accrue de la part des apprenants et des acteurs du monde professionnel.

Jusque-là, le doctorat est considéré comme passeport pour l’enseignement à l’université. Mais, peut-on transmettre efficacement le savoir sans au préalable maîtriser l’art d’enseigner ? En d’autres termes, peut-on être un bon enseignant au supérieur sans un minimum de formation en pédagogie universitaire ? Le très fort taux d’échec qu’enregistrent nos universités publiques semblent avoir un lien intrinsèque avec l’approche pédagogique universitaire. Elle ne justifie pas à elle seule la problématique, mais semble occuper une place prépondérante. Pour relever le défi de la contreperformance académique, une nouvelle approche pédagogique s’avère nécessaire.

Dans une perspective d’analyse de la formation pédagogique des enseignants d’université et de conception de l’enseignement, Loiola et Tartif (2001) dégagent six (6) conceptions de l’enseignement universitaire (ou de la pédagogie universitaire) qui seront un fil conducteur dans notre analyse :

+ l’enseignement universitaire comme présentation d’une information : dans cette démarche, l’enseignant est le détenteur de l’information et reste omnipotent. Celui-ci se charge de présenter l’information scientifique ou conceptuelle et l’étudiant est cantonné à un rôle de récepteur passif. Il s’agit là d’une augmentation quantitative du savoir à partir d’une simple présentation de l’information. Cette approche occulte, par conséquent, le savoir-faire, le savoir-être et le savoir-faire-faire, si chers à la pédagogie universitaire. Il n’existe donc pas de communion entre étudiant-enseignant, le dernier s’érige en maître détenteur du savoir et le premier se doit de bien l’assimiler.

+ l’enseignement universitaire comme transmission de l’information : ici l’enseignant met l’accent sur ses propres ’’structures de savoir’’, c’est-à-dire qu’il procède à une sélection des informations qu’il juge importantes et les expose aux étudiants pour rétention. Comme dans la perspective précédente, la ’’participation attendue de l’étudiant’’ reste très minime, voire insignifiante.

+ l’enseignement supérieur comme une illustration de l’application de la théorie à la pratique : à la différence des deux premières approches, l’enseignant intègre le lien théorie-pratique. Une attention particulière est portée sur l’application des théories apprises à des situations réelles et pratiques de la vie courante. L’enseignant aide les étudiants, non seulement à maîtriser les concepts théoriques, mais aussi et surtout à les appliquer dans des situations concrètes. L’apprentissage est, ici, conçu comme l’acquisition de compétences jugées nécessaires pour résoudre des problèmes spécifiques dans un environnement bien déterminé. Autrement dit, ‘’à quoi ça sert dans la vraie vie’’ comme on aime se demander dans l’espace universitaire nord-américain. Permettre à l’étudiant de cerner l’utilité de ce qu’il apprend est une source de motivation qui incite celui-ci à s’intéresser à ce qu’on vous lui transmet comme savoir.

+ l’enseignement universitaire comme développement de la capacité des apprenants à être des experts. Ce processus d’enseignement-apprentissage vise essentiellement l’autonomisation des étudiants. L’enseignant joue un rôle d’accompagnement et de facilitateur et aide les apprenants à apprendre par eux-mêmes et à transférer leurs connaissances dans la résolution de problèmes concrets de la vie.

+ l’approche de l’enseignement universitaire comme l’exploration pratique des manières de comprendre à partir de perspectives particulière : cette méthode recherche le développement d’une nouvelle compréhension axée sur « l’appréciation contextuelle de la compréhension ». L’apprentissage est perçu comme un processus interprétatif visant à cerner la réalité contextuelle. En quoi les mathématiques, la philosophie, les langues, le droit, l’économie,… sont-elles utiles dans un contexte burkinabé ? Que peuvent-elles apporter comme valeur ajoutée dans l’environnement socioéconomique et culturelle où vit l’étudiant ? Cette façon de faire rend la transmission du savoir plus factuelle et créé un environnement motivant.

+ l’enseignement supérieur comme une façon d’induire des changements conceptuels : ici, l’important c’est amener les étudiants à se servir de leur compréhension comme point de départ pour enclencher activement le changement conceptuel et contextuel. La vision du monde de l’étudiant (sa compréhension des choses) est prise en compte par l’enseignant et même valorisée de sorte à faciliter le changement de conception et de vision que les étudiants ont du monde. Une telle approche pédagogique créé une stimulation chez l’étudiant et transforme l’étudiant en canal ou facteur de transformation de la société.

Dans l’espace universitaire burkinabé, les deux premières approches semblent dominantes en ce sens que l’étudiant est considéré comme consommateur passif d’un savoir que détient son enseignant. Son rôle et ses intérêts sont peu ou pas pris en compte dans l’élaboration et la transmission des connaissances. Il ingurgite des savoirs plutôt que d’acquérir du savoir-faire nécessaires pour faire face au monde moderne, caractérisé par la compétitivité, la créativité et l’innovation très accrue. Cette approche traditionnelle de transmission du savoir ne favorise pas la performance des étudiants et constitue une source de démotivation et de dépression. On assimile des connaissances pour juste se sauver d’une situation : ne pas être ajourné ou exclu. En bout de ligne, sortent des diplômés complètement déconnectés du monde professionnel et réel. Ils ne sauraient dans ces conditions êtres proactifs, créatifs, innovateurs, inventifs, imaginatifs. Bref, être des agents transformateurs.

Enseigner, c’est faire un savant dosage entre le savoir, savoir-faire, savoir-être et le savoir-intéresser/motiver. Ce qui nous amène à penser qu’il n’y a pas de mauvais étudiants, il y a des mauvais ou des bons enseignants qui maîtrisent l’art de transmettre le savoir, le savoir-faire, le savoir-être et le savoir-faire-faire (la pédagogie universitaire).

Pour une université publique qui ‘’livre la marchandise’’, il est important que les acteurs (notamment enseignants de tout grade confondu) se remettent en cause pédagogiquement et, ce de façon continuelle. Le monde évolue et la pédagogie universitaire avec. L’étudiant aujourd’hui n’est plus celui de 1978, ce qui demande une transférabilité suivie d’une adaptabilité dans les approches pédagogiques. Même si les connaissances cognitives restent importantes dans l’enseignement universitaire, s’engager à les transmettre recommande une certaine maîtrise pédagogique. Autrement dit, on peut être excellent dans son domaine (théoriquement parlant) sans avoir les capacités nécessaires pour transmettre le savoir y afférent.

Ainsi, pour pallier ces insuffisances constatées dans le système éducatif supérieur, il semble urgent de prendre des dispositions idoines :

Ainsi, un enseignant d’université étant recruté pour enseigner principalement et accessoirement faire de la recherche, (le Burkina Faso disposant d’un centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST), les critères d’évaluation et d’avancement en grade doivent accorder une place importance aux compétences pédagogiques des enseignants et, non sur les compétences scientifiques (recherche) comme c’est le cas actuellement avec le conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (CAMES).

Aussi, faut-il que, comme il est de coutume dans tout système LMD, les enseignants soient évalués par les étudiants et les résultats de cette évaluation puissent être intégrés dans les critères d’avancement dans enseignants. Dans le même d’ordre d’idées, le nombre de mémoires et de thèses à encadrer soit revu à la hausse pour l’accès à des grades plus élevés. Cela aura pour conséquence que les enseignants intègrent l’étudiant comme une partie intégrante de leur mission académique et augmentera le devoir d’imputabilité de part et d’autre.

Subséquemment, l’étudiant et sa réussite doivent être au centre des préoccupations du système académique ; de sorte que l’échec de l’étudiant s’aperçoit comme l’échec du système académique dans son ensemble.

En somme, l’enseignement supérieur se doit de se focaliser sur une approche pédagogique orientée vers le développement de la capacité des apprenants (étudiants) à être des experts et à induire le changement conceptuel et la transformation de leur environnement. C’est, entre autres, à ce prix que les universités produiront des diplômés aptes à impacter positivement le développement du pays.

Bonne rentrée scolaire et académique à tou(te)s

Mahamoudou Kiemtoré,
Docteur en management de projets
Secrétaire exécutif,
African Project Management Institute (IPMA)

Vos commentaires

  • Le 5 octobre à 19:15, par Le Capitaine En réponse à : Performance académique des étudiants dans les universités publiques au Burkina Faso : La pédagogie universitaire en cause ?

    Merci pour cet article.
    Il est important d’aimer enseigner et savoir se remettre en cause, ainsi que ses méthodes d’ enseingement.
    L’enseignant se doit d’être un éducateur, un éveilleur de conscience qui joue parfois même le rôle de père et mère au regard de la démission de certains parents.
    Les étudiants évoluent dans leur être et il est devenu indispensable de dialoguer avec eux et leur faire prendre conscience de leur rôle dans le présent et l’avenir de notre société.
    C’est une lourde responsabilité dont certaines personnes, qui ont eu cet honneur de pouvoir changer la mentalité des Hommes, n’en ont pas concscience.
    Du courage à tous !

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  • Le 5 octobre à 19:37, par Kab 1 En réponse à : Performance académique des étudiants dans les universités publiques au Burkina Faso : La pédagogie universitaire en cause ?

    Propre. ce qui resume a dire qu on a mis la charrue avant les beaufs avec le systeme LMD.
    Lorsqu on veut metre l accent sur la ressource humaine , il faut revoir l enseignement dans sa globalite avec une vision des Hommes de demain donc on a besoins pour le deveoppement.
    "On ne developpe pas, on se developpe" " L’éducation est le logiciel de l’ordinateur central qui programme l’avenir des sociétés. Pr Ki Zerbo

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  • Le 5 octobre à 21:23, par Mathieu En réponse à : Performance académique des étudiants dans les universités publiques au Burkina Faso : La pédagogie universitaire en cause ?

    Ah, le savoir-être, le savoir-faire, le savoir-faire-faire et autres joyeusetés telles que l’approche par compétences. C’est le grand credo des pédagogues qui ont commencé leur entrisme dans l’enseignement en France autour des années 80 et depuis les résultats de la France n’en finissent plus de chuter dans les enquêtes internationales. Avec un succès aussi éclatant, il n’y a pas de raison que les autres pays francophones n’en profitent pas... rendez-vous tous en bas très bientôt, les sciences de l’éducation vont nous offrir ce monde parfait où tout le monde est égal dans la médiocrité.

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  • Le 6 octobre à 14:50, par Hussein En réponse à : Performance académique des étudiants dans les universités publiques au Burkina Faso : La pédagogie universitaire en cause ?

    Je pense même que ceux qui portent un docteur de là-bas ne sont pas forcément des docteurs (les médécins si, peut-être), même dans la pure théorie qui est enseignée en morceau là-bas. Et surtout le fait de toujours se référer de facon méticuleuse à la France (qui est en récul partout) sans rien remettre en question est une des grandes erreurs historiques des africains francophones, qui eux apparamment semblent être heureux d’avoir été colonisés par ce pays. Il faut donc à tous les niveaux du système une nouvelle prise de conscience, pour apprendre à connaître son identité culturelle et apprendre à estimer et vivre les réalités africaines, si les africains pensaient un jour à changer le jeu en leur faveur. Autrement l’âme africaine sera perdue à jamais ! Mais c’est dans les familles d’abord que les bases doivent être posées pour une société meilleure, elle-même issue d’une éducation meilleure, vertueuse, progressiste, afin de pouvoir constituer des nations africaines prospères. Sans un énorme effort, sans dévouement et sans amour (de soi-même, d’autrui, du travail) nous n’aurons aucune chance de réécrire notre histoire, celle de la vérité qui nous a été cachée depuis toujours ! Merci de me lire.

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  • Le 6 octobre à 17:02, par zemosse En réponse à : Performance académique des étudiants dans les universités publiques au Burkina Faso : La pédagogie universitaire en cause ?

    Article très pertinent. Les critères du CAMES pour la promotion des enseignants est dépassés. Il faut mettre l’accent sur les critères pédagogiques. De nombreux enseignants de nos universités négligent les TP ,ne redigent pas des fascicules de TP pour les étudiants, se contentant de pondre des articles pour leur promotion au détriment du savoir faire des étudiants (TP). De nos jours les enseignants pondent des articles comme des oeufs qu’ils publient facilement dans des revues payantes. Ainsi, vous avez des enseignants qui peuvent pondre jusqu’à 40 articles en 3 ans, par contre, ils ne produisent aucun fascicule de TP pour les étudiants. Renseignez vous auprès des étudiants et vous serez édifiés.

    Répondre à ce message

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