IL FAUT LE DIRE : Le port des masques par les profanes, un danger public

mercredi 18 avril 2012 à 02h08min

Les masques représentent encore, un trésor des us et coutumes de notre culture. Pour preuve, au musée provincial « Sogossira Sanou » de Bobo-Dioulasso, l’une des salles où sont exposés les masques des régions, est consacrée aux masques de l’Ouest du pays. Le masque dans la société traditionnelle, a ce côté mystique qui lui confère un caractère sacré. Accessible aux seuls initiés, le masque remplit plusieurs fonctions et impose des règles strictes qu’il faut respecter. Objet de culte, il est un trait d’union entre la brousse et le village, les morts et les vivants, le monde visible et invisible. Si bien que le surnaturel entoure toujours le masque. Il peut être sollicité pour la réalisation d’un vœu : désir d’enfanter pour un couple stérile, de santé en cas de maladies graves par exemple, mais avec la promesse de lui offrir en retour en sacrifice un animal (mouton ou bœuf).

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Par ailleurs, il règle la vie sociale et même bénit les céréales pour les semences. Le masque dans la société traditionnelle est souvent même l’âme du village ou de la localité.

C’est pourquoi, les masques font partie de la grandeur et la profondeur de la connaissance de la culture africaine consacrée intacte à travers les âges et transmise de génération en génération par les initiés au sein des groupes ésotériques appelés société des masques. C’est pourquoi également, même si le masque sert d’élément de réjouissances populaires (autre fonction qui lui est reconnue), le musée Sogossira Sanou a fait une prescription devant tous les pavillons qui renferment des masques et objets de cultes sacrés : les hommes sont tenus de se décoiffer (les femmes peuvent garder leur foulard) en signe de respect à ces expressions et expositions de notre culture.

Le masque est aussi utilisé pour l’initiation des jeunes à la vie et participe aux funérailles des personnes âgées. Si dans les villages reculés, le masque garde encore tous ses traits de caractère, tel n’est pas le cas dans les grands centres urbains, comme Bobo-Dioulasso où il est influencé par la vie citadine. Même si ce n’est pas le cas à Bobo-Dioulasso, des masques portent des chaussures, des montres-bracelets communiquent avec le téléphone portable. On en a même vu se faire transporter à vélo ou à mobylette. Toutes choses qui, à notre avis, vident le masque de son contenu sacré et donnent lieu à certaines dérives. Les grandes funérailles bobo à Kuinima (secteur 6) marquées par la sortie des masques la semaine dernière ont été émaillées d’incidents, comme on le constate de plus en plus dans la ville de Sya. A cette occasion, les masques ont perturbé la circulation, frappé des gens, allant jusqu’à défoncer des portes de maison d’habitation et blesser des citoyens. Un sexagénaire a été battu et blessé par les masques devant sa porte.

Certains expliquent cette violence et cette brutalité par le fait que les masques sont portés par des non initiés et même des personnes qui n’ont rien à voir avec la culture bobo. Ces profanes, semble-t-il, ont accès au masque-objet, moyennant de l’argent. Autrement dit, des initiés permettent à des individus d’autres ethnies d’accéder à cet attribut propre à la culture bobo, en contrepartie de l’argent. Ces non-initiés, sous le couvert du masque se vengent par le fouet, de leurs adversaires, souvent pour des histoires de filles. Ainsi, ils instrumentalisent le masque pour assouvir des desseins inavoués.

C’est pourquoi, au lieu des espaces délimités par la commune et les anciens, on retrouve des masques dans les cabarets, dans les domiciles et dans des endroits privés qu’un vrai initié n’oserait franchir. Et bonjour les dégâts. Comment comprendre que le masque supposé être bénéfique pour la société devienne un instrument de vengeance et pire, se monnaye comme une vulgaire marchandise ? Faut-il vraiment que les masques se mettent à frapper et à bastonner à tue tête ? On se rappelle qu’en mai 2011, la sortie de masques à Solenzo a été le théâtre d’affrontements entre populations. Tout est parti d’un incident entre des masques en feuilles et un policier qui a traversé le cortège de masques à moto.

Cette situation avait amené les habitants à incendier le commissariat de police qui fait office de direction provinciale de la police nationale des Banwa. Outre Solenzo, de nombreux sites de la ville de Bobo-Dioulasso ont été l’objet d’affrontements entre les populations et la société de masques qui se sont soldés, la plupart du temps, par des blessés et des destructions de biens privés. Suite à ces dérives, la commune de Bobo-Dioulasso a réussi ces dernières années à circonscrire un espace en délimitant, de concert avec les sages du village, une zone, un espace, un rayon où les masques doivent évoluer lors des funérailles. Mais cette mesure ne semble pas respectée, car les masques vont bien au-delà et font des dégâts. La dernière en date : les masques sont arrivés devant la Maison d’arrêt et de correction de Bobo-Dioulasso (MACB) où ils ont frappé et blessé à l’œil un passant.

Parfois, on assiste à une vraie bataille rangée. Les masques et leurs suivants d’un côté, les jeunes de la ville de l’autre, en train d’en découdre par jets de pierres. Pour la préservation de notre culture dans le respect des us et coutumes, il serait judicieux d’abord de voir qui peut et doit porter un masque. Ensuite respecter le rayon de délimitation pour que les masques ne perturbent, au nom de la tradition, les activités des populations à la recherche du pain quotidien.

Issa SOMA

Sidwaya

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Vos commentaires

  • Le 18 avril 2012 à 09:21, par Pat
    En réponse à : IL FAUT LE DIRE : Le port des masques par les profanes, un danger public

    Ce sont les initiés qui acceptent de l’argent qui sont les dangers publics, des escrocs et des corrompus. Honte à eux

    Répondre à ce message

  • Le 18 avril 2012 à 11:04, par Mozess
    En réponse à : IL FAUT LE DIRE : Le port des masques par les profanes, un danger public

    Votre analyse est bien. A mon avis il faut même des états généraux sur la sortie des masques au Burkina, notamment dans les centres urbains. Il faut que les notambles des villages situés à l’interieur des villes soient plus responsables dans le culte du masque. Qu’ils puissent connaitre tous leurs masques, ainsi que leurs lieux de passage. je suis moi même un bobo, un initié du masque, je sais de quoi je parle.

    Répondre à ce message

  • Le 18 avril 2012 à 15:04, par Akily
    En réponse à : IL FAUT LE DIRE : Le port des masques par les profanes, un danger public

    Merci pour l’analyse et surtout de l’opportunité que la question soit traitée même si ce n’est que de simples échanges d’idées.
    Si un masque ne veut pas respecter les décisions des anciens ou les coutumes, il faut que la communauté l’abandonne simplement. Déjà qu’on a des masques qui ne comprennent pas le langage des initiés, si en plus c’est un "dodo" ( c’est à dire quelqu’un qui s’est masqué, que je ne veux pas confondre avec un "masque") je crois qu’il ne faut pas lésiner sur les sanctions. Non seulement par la société de masque qui est salie, avec l’appui de l’autorité politique ou vis versa. C’est une solution pour la fin du sabotage culturel. Merci à tous pour vos contributions.

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  • Le 18 avril 2012 à 16:00, par Ousmane SAWADOGO
    En réponse à : IL FAUT LE DIRE : Le port des masques par les profanes, un danger public

    Je suis parfaitement d’accord avec l’intervenant Pat.

    Mais, juste un mot sur le fouet. Il faut savoir que le fouet est un attribut du masque, un objet rituel indissociable du masque. C’est un des outils de communication du masque avec le monde visible environnant ET avec le Sacré. En "pays" moaga, si vous assistez à une cérémonie de masques "soukou" (des "soukobsés"), ne vous étonnez pas si par hasard vous recevez un coup de fouet d’un masque sans la moindre explication. Cela fait partie du "jeu" complexe de leurs manifestations traditionnelles. C’est connu, et tout le monde l’accepte ainsi et en joue même allègrement. On ne le fait jamais avec l’intention de blesser physiquement ou moralement quelqu’un ou de régler je ne sais quel compte.

    Maintenant, qu’il y ait ici ou là des pratiques "désacralisant" le masque, son comportement ou ses manifestations rituelles, personnellement je le regrette profondément.

    Ousmane SAWADOGO

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