Reportage : De Niangoloko, un raccourci pour arriver à HONG KONG

vendredi 24 février 2012 à 02h02min

La ville de Niangoloko a un destin partagé entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Et comme on le dit souvent, quand la Côte d’Ivoire tousse, le Burkina Faso s’enrhume. L’inverse ne serait pas faux non plus. La longue crise que la Côte d’Ivoire a vécue depuis le coup d’Etat manqué des Soro sur le régime de Gbagbo le 19 septembre 2002 a été âprement ressentie au Burkina. L’onde de choc semble avoir été plus forte à Niangoloko que nulle part au Burkina. Depuis les événements de Tabou, jusqu’à la guerre post-électorale de 2010, des milliers de Burkinabè n’ont cessé de rejoindre le « Bayiri » ou la terre patrie. Etablie à Niangoloko, une forte communauté de compatriotes a fondé le quartier ONG KONG. Dans ses labyrinthes, on découvre un quartier singulier.

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Niangoloko est une ville divisée en deux parties. Il y a « Niangoloko » même, et « la douane ». Avec sa situation de ville frontalière, l’installation de la douane sur la sortie Ouest de la ville en direction de la Côte d’Ivoire a donné lieu à une agglomération aussi importante que l’ancienne ville. Plusieurs commerces : bars, maquis, restaurants, boites de nuit, boutiques d’habillements, etc. ont ouvert dans cette deuxième ville (ou deuxième partie de la ville). Les deux villes sont concurrentes. Et quand la nuit tombe, la douane tente de ravir la vedette de l’animation à Niangoloko. Deux ou trois kilomètres de route séparent les deux agglomérations construites avec des normes plus ou moins modernes. Une troisième « ville » cependant se distingue nettement des deux premières. Plus à l’Ouest, à la périphérie de la douane, s’est crée la ville de « ONG KONG ». On aurait pu l’appeler la ville rouge.

Dans l’ensemble, les maisons sont non crépies et construites avec des briques nues moulées avec de la terre rouge. Elles sont pour la plupart bâties de la même manière et de la même matière. C’est-à-dire des maisons de formes rectangulaires ou rondes, des toitures de paille ou en tôle. On a nommé le quartier ONG KONG. Ong Kong ou Hong Kong, la différence d’écriture orthographique n’a pas d’importance pour les populations qui ont nommé le village. Le quartier a été érigé par des Burkinabè rentrés de la Côte d’Ivoire suite aux événements malheureux successifs enregistrés dans ce pays d’accueil. Le quartier a été baptisé en référence à Hong Kong. Un grand nom pour un quartier atypique. C’est un clin d’œil à la ville chinoise connue à travers les écrans de cinéma, une cité sans loi avec une grande population.

Le Ong Kong du Burkina n’est pas dangereuse. Pas de circulation d’armes, pas de drogue, pas de bagarres. Le visiteur de quelques heures n’a rien vu de tout ça. C’est surtout la forte concentration humaine dans ces taudis qui a valu au quartier son nom. Le quartier est entièrement logé dans une zone non lotie à la périphérie de la zone urbaine. On peut penser que c’est un choix que les « rapatriés » ont fait en s’installant hors de la ville mais ce choix les met quelque peu en marge de la vie de la cité. Dans le quartier Ong Kong, les constructions ne sont pas en dur pour deux raisons : la modestie des moyens de ceux qui y résident et le fait que les terrains ne sont pas définitivement acquis. Avec plus de moyens financiers, certaines personnes qui sont rentrées de la Côte d’Ivoire pour les mêmes raisons ont pu s’offrir des parcelles en ville dans les zones loties.

Il a fait son propre « Bayiri »

La famille Dianda réside au quartier ONG KONG de Niangoloko. Le chef de famille, Rassablaga Dianda est un vieillard de 70 ans. Ressortissant de la région du Nord du Burkina, l’histoire de l’homme témoigne qu’il a passé plus de temps au pays de Houphouët Boigny qu’au Burkina. Assis au milieu de sa cour dans le quartier paisible d’Ong Kong (les derniers moments de son séjour en Côte d’Ivoire étaient moins rassurants), il aspire aujourd’hui à une retraite en terre burkinabè. Les conditions dans lesquelles il a regagné le pays, sans être catastrophiques, ne lui ont pas laissé assez de possibilités. Il dit avoir eu le pressentiment qu’un drame se tramait contre sa communauté et il a eu le flair juste de mettre sa famille à l’abri avant le pourrissement de la situation dans son pays hôte.

Son retour au bercail a précédé l’opération officielle Bayiri que l’Etat burkinabè a organisé pour permettre à des milliers de Burkinabè de fuir les violences en Côte d’Ivoire. C’est ainsi qu’il a choisi Niangoloko pour déposer ses valises. Le choix de Niangoloko se justifie pour nombre de résidents d’Ong Kong, par la proximité de cette ville avec la Côte d’Ivoire. Pour certains qui possédaient des biens en Eburnie (des plantations comme c’est le cas de Dianda), l’objectif était de gagner la première ville sécurisée du Burkina. « Quand nous avons commencé à avoir peur pour nos familles, explique-t-il en langue mooré, j’ai pris une femme avec deux enfants et nous sommes venus au Burkina ». C’était comme une mission préparatoire. C’est à ce premier voyage qu’il a identifié le terrain où il est présentement installé avec ses trois femmes et une dizaine d’enfants. Effectivement la suite des événements lui a donné raison. Au moment où les exactions sur les Burkinabè étaient devenues effectives, il avait déjà construit son « Bayiri ».

Depuis une dizaine d’années, lui et les siens vivent au quartier Ong Kong de Niangoloko. Seule sa fille aînée est restée en Côte d’Ivoire pour s’occuper de la plantation du vieux, une source de revenus pour la famille. Deux autres fils gagnent leur vie dans le transit. Souleymane Dianda est le plus âgé des enfants qui vivent à côté de leur papa. Il était au cours moyen deuxième année (CM2) quand lui et sa famille sont rentrés au pays. C’est à Niangoloko qu’il a passé le certificat d’études primaires. Aujourd‘hui, le jeune garçon prépare son troisième examen au Burkina. Il est en classe de terminale. « Les cours suivent bien » et il espère mériter le grade de Bachelier au terme de l’année, a-t-il assuré. La famille a connu des moments difficiles, surtout le vieux est malade depuis trois ans. A cause de sa maladie, il a « beaucoup marché » depuis ces trois dernières années. Bobo, Nagréongo, Téma Bokin, Hôpital Yalgado, Saint Camille de Ouaga, etc. il a visité beaucoup de centres de santé modernes et il a connu plusieurs tradi praticiens.

Il se porte de mieux en mieux mais soutient que son mal n’a pas encore trouvé de remède. Ses trois femmes et les enfants, eux, ont moins de soucis. A voir leurs allures, on peut penser qu’ils ont réussi leur intégration et leur nouvelle vie. Selon le vieux Dianda, malgré « la pacification » de la Côte d’Ivoire, son âge et son état de santé lui interdisent de penser à y retourner. Ce n’est pourtant pas le même sentiment dans beaucoup de familles de Ong Kong. La plupart des gens valides qui étaient rentrés à cause de la crise et qui habitaient le quartier Ong Kong sont retournés sur leurs pas. La nouvelle situation en Côte d’Ivoire est prometteuse pour les habitués de l’aventure. Le quartier Ong Kong se vide lentement mais sûrement au grand bonheur des sociétés d’hévéas et autres plantations en Côte d’Ivoire.
Cédric Kalissani

MUTATIONS N. 6 de février 2012, Mensuel burkinabé paraissant chaque 1er du mois (contact : Mutations.bf@gmail.com)

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