COHABITATION AUTOCHTONES ET ALLOGÈNES À LÉNA : Le jatropha de la discorde

mercredi 21 septembre 2011 à 02h31min

Les populations de la commune de Léna ont détruit, le 13 juin 2011, un verger de 8 hectares appartenant à un migrant à qui, ils reprochent de ne pas respecter l’usage, pour lequel la terre lui a été attribuée. Si la confrontation a été évitée, le climat est des plus tendus entre les deux communautés, sur fond de suspicion de parti pris par les autorités locales.

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« Je n’étais pas impliqué, mais j’ai suivi le problème de loin. J’ai été informé un jour que Saïdou Rouamba (NDLR : un migrant installé sur les terres de Léna), a mis le feu à des plants de néré dans son champ. Je suis allé faire le constat sur réquisition du préfet de la commune. Ce qui s’est passé est un crime en matière de foresterie », témoigne Moussa Evariste Nana, assistant des Eaux et Forêts à Léna. C’est la destruction des arbres fruitiers qui aurait entraîné la réaction des populations de Léna. Elles n’ont pas hésité à saccager à leur tour, le verger de plus de 8 hectares de M. Rouamba. En effet, un constat physique établi par l’Agence détective "Kaboré le Temps", fait état de 3 000 pieds de jatropha, 300 pieds d’anacardes, 100 pieds de manguiers, 100 pieds d’eucalyptus, 100 pieds de teks, 50 pieds de d’acassia, cinq orangers et deux goyaviers détruits par les populations de Léna, le 13 juin 2011.

Sur la base de ce constat, le propriétaire du verger a introduit un recours en justice contre ses tuteurs. L’enquête, à en croire les protagonistes, suit son cours. Mais comment en est-on arrivé à une telle attitude de défiance entre les deux parties, après plus de 13 ans de bon voisinage ? Le chef de terre de Léna, Zanki Millogo explique : « Saïdou Rouamba est venu solliciter un terrain, il y a 8 ans, comme tous les autres migrants déjà installés, pour se nourrir. On lui a donc cédé un champ d’une dizaine d’hectares à cet effet ». Le migrant a ainsi entrepris de planter du jatropha sur le terrain et en faire un verger. Ce qui n’a pas été du goût des propriétaires terriens. Ceux-ci sous-entendaient que la terre cédée allait servir à des cultures vivrières et non à du jatropha. Cette plante n’a pas bonne presse dans la localité.

Et le premier adjoint au maire de Léna, Marcel Millogo de préciser : « Nous nous sommes renseigné auprès d’un spécialiste de la foresterie sur cet arbre. Il nous a dit que les feuilles, la sève et les fruits sont potentiellement toxiques. La proximité du verger avec le marigot et les puits qui ravitaillent les hameaux de cultures environnants comporte des risques d’intoxication ». Ce qui, vraisemblablement motive le rejet de la plante par les autochtones. Mais fondamentalement, les autochtones ont d’autres griefs contre Saïdou Rouamba. Marcel Millogo, témoigne de ce que certains allogènes n’en font qu’à leur tête dès qu’ils obtiennent la terre. De graves accusations pèsent précisément sur Saïdou Rouamba : empoisonnement d’animaux, interdiction aux autochtones de cueillir le néré, destruction d’arbres fruitiers. Ce serait du reste, officiellement, pour cette dernière raison, que les populations auraient détruit son verger en représailles.

L’accusé se défend

Depuis lors, pas d’âme qui vive dans le champ. La famille Rouamba qui avait déjà entamé la saison des pluies, a abandonné les spéculations de riz, de haricot aux hautes herbes. Nous l’avons retrouvé dans le village de Makognadougou, sur la route nationale n°1, Bobo-Dioulasso-Ouagadougou. Pour sa défense, M. Rouamba a tenu à prendre à témoins tous les leaders d’opinion de la communauté moaga vivant à Makognadougou. La présence de Boukari Kaboré dit le Lion, président du Parti de l’unité nationale et de développement (PUND), ne passe pas inaperçue. M. Rouamba précise pourquoi il n’a pu répondre à plusieurs convocations du maire, absence jugée irrespectueuse et arrogante par les autochtones. « J’ai un autre champ en Côte d’Ivoire où je passe plus de temps. Ce sont mes frères qui s’occupent de celui de Léna. C’est pendant que j’étais à l’étranger que les autorités de Léna m’ont convoqué à deux reprises.

J’étais entrain de rentrer au pays lorsque j’ai appris en cours de route que mes tuteurs ont détruit tout mon verger », s’est justifié M. Rouamba, très indigné. Il s’étonne par ailleurs de la réaction des terriens, 13 ans après la plantation du jatropha et des manguiers, au vu et au su de tous au moment même où les arbres ont commencé à fructifier. Adama Ouédraogo est un témoin privilégié des événements. C’est lui qui a effectué toutes les démarches auprès des autochtones, pour l’octroi de la terre à M. Rouamba. C’est aussi lui qui a calmé sa communauté qui s’était ruée vers Léna, pour venger la destruction du verger. « J’ai remis quatre poulets et la somme de 15 000 F CFA aux autochtones de Léna pour le champ conformément à leurs coutumes. Ensuite, je suis reparti leur expliquer l’intention de M. Rouamba d’en faire un verger et non un champ. Ils ont demandé 30 000 F CFA de plus pour le changement de destination », a expliqué M. Ouédraogo. Les migrants disent attendre beaucoup de la justice qui a commencé les auditions des parties en présence. Ils décrient tous pourtant le rôle « trouble des autorités locales ».

A ce propos, Mme le préfet de Léna, président du Tribunal départemental, ne s’est pas prononcé sur le sujet : « toutes les pièces du dossier ont été confiées à la justice. Je ne peux pas me prononcer là-dessus ».

Les autorités locales sur la sellette

Les autochtones l’accablent pourtant de parti pris en faveur du migrant et d’avoir de ce fait « envenimé la situation ». Les autochtones de Léna en veulent à eux-mêmes et au premier chef, pour « avoir été trop gentils » avec les migrants, au point de se faire trimbaler devant les tribunaux. Ils menacent d’exproprier tous ceux qui seraient tentés de jouer le jeu de M. Rouamba dans cette affaire. Une situation « inédite » dans cette commune et qui peut-être ne toucherait qu’un seul migrant. Pour leur part, les allogènes croient savoir que leurs tuteurs auraient, sous l’instigation de politiciens qui seraient haut placés à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso et qu’il leur revient régulièrement « que le dossier de la destruction du verger n’ira nulle part ». Au-delà de ce verger de la discorde, les migrants redoutent le projet des autochtones de redimensionner les domaines cédés aux allogènes et de revoir les superficies attribuées à la baisse à la campagne agricole prochaine. « A cette échéance, nous saurons si nous devons repartir en Côte d’Ivoire ou rester », a conclu Adama Ouédraogo.

Mahamadi TIEGNA (camerlingue78@yahoo.fr)


La tanière du « Lion » menacée par les litiges fonciers

C’est à Makognadougou que Boukari Kaboré dit le « Lion » du Boulkiemdé s’est installé pour se consacrer à l’agriculture. Le candidat malheureux à l’élection présidentielle 2010, partage donc les mêmes problèmes avec les autres migrants de la localité. Il nous a livré sa vision des conflits.
« L’incitateur de ce problème doit être à Ouagadougou. Nos tuteurs ici n’ont aucun problème. Ce sont ceux qui sont en ville qui disent de ne pas donner la terre à telle ou telle personne, alors qu’on parle tous les jours de solidarité nationale et même internationale. C’est parce que justement les bras valides n’ont pas accès à la terre que nous ne pouvons pas atteindre l’autosuffisance alimentaire. C’est un problème de gestion nationale. En Côte d’Ivoire, c’est normal qu’on nous traite d’étrangers. Là, c’est chez nous-même qu’on nous traite d’étrangers. Comment après 15 ans de labeur, on ne trouve rien d’autres à faire que de vous exproprier ? »

Propos recueillis à Makognadougou par Mahamadi TIEGNA


Les conflits fonciers dans les Hauts-Bassins

Les conflits fonciers ont fini par gangréner plusieurs localités, menaçant la coexistence pacifique entre les communautés autochtones et allogènes dans la région des Hauts-Bassins. On se rappelle tous l’épisode sanglant des affrontements intercommunautaires à Solenzo courant mai 2011. D’autres situations similaires sont signalées dans d’autres localités. De Faramana, à Mondon en passant par Karangasso-Vigué ou encore Ouarkoye, des expropriations à des saccages de biens ou de champs, des règlements de compte se succèdent. Face à l’inertie ou à l’impuissance des autorités locales, les victimes ont souvent recours à l’expertise privée pour évaluer les dégâts. Ce qui n’est pas sans poser d’autres problèmes. Il va falloir que chacun assume ses responsabilités, en acceptant de se mouiller pour que le phénomène soit contenu et maitrisé.

M.T.

Sidwaya

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