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L’organisation politique des Liéla avant et face à la colonisation : Une politique de liberté

Publié le mardi 30 avril 2024 à 22h20min

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L’organisation politique des Liéla avant et face à la colonisation : Une politique de liberté

Contrairement aux récits à visée coloniale et raciste de l’anarchisme de certaines sociétés africaines, l’histoire montre que ces sociétés étaient bien organisées, même politiquement. L’organisation politique des Liéla avant la colonisation était d’une ingéniosité frappante. Mais qui sont les Liéla ? Quel était leur système politique ? Comment ce système a résisté à la colonisation ? Dans notre chronique, nous allons tenter de répondre aux questions que nous venons d’évoquer.

Les Liéla ou Lyéla sont un sous groupe ethnique des Gourounsi qui occupent la partie sud de la Haute Volta (Burkina), notamment dans la province du Sanguié actuel. Ils sont repartis dans les localités comme Réo, Didyr, Tenado… Ils sont très proches des Nuna du Nord, partie intégrante de la grande famille des Gourounsi.

Les Liéla sont des autochtones du territoire de la Haute Volta et entretiennent des liens complexes avec les Mossé - ils étaient des réserves de captifs pour eux – et les Mossé se moquaient de leur organisation politique car ils les considéraient comme des sociétés barbares. Le terme « lyéla » signifie : « ceux qui ont toujours été là », c’est-à-dire là où ils continuent de vivre, les terres qu’ils continuent d’occuper ou de mettre en valeur.

Résistance des Liéla face à la chefferie et l’ordre colonial

Les Liéla appartiennent aux groupes de sociétés que l’on désigne communément société sans États, ou société sans pouvoir centralisé ou encore société acéphale. Cependant, cette forme d’organisation politique renferme des réalités beaucoup plus complexes qui échappent à une société anarchique ou barbare comme l’avaient pensé les premiers historiens européens ou comme les termes des Mossé les désignaient.

Les Liéla avaient une organisation politique fort impressionnante qui a pu résister à la conquête coloniale mieux que les sociétés à pouvoir centralisé. Cette organisation s’articule autour de la liberté que le Liéla préfère, plutôt que se laisser assujettir à un chef quelconque.

Comme le note Maurice Bazemo, « La chefferie est une donnée culturelle étrangère en pays Gurunsi. Dès les premiers instants du contact avec la région, l’administration coloniale s’est bien aperçu de la difficulté de la contrôler ; chose due à un attachement cher à la liberté exprimée par l’absence de ces chefs forts dont elle avait besoin ».

Pour le Liéla, la chefferie est une négation de la liberté. Lorsque que le colon arriva à leur imposer quelques chefs pour ses besoins, ils n’hésitent pas à demander à celui-ci en ces termes : qui t’a fait roi ? L’un des commandants du cercle de Koudougou, à l’époque, a pu noter que cette ethnie à un caractère profondément individualiste, difficile à dominer.

Cette absence de chef chez les Liéla ne veut pas dire qu’il y a anarchie ou que tout est permis. Les Leila étaient sous une autorité consensuelle. Les différends entre les membres du clan se réglaient à partir de ce consensus. Les grandes décisions se prennent sous cette autorité consensuelle pour préserver l’harmonie entre les membres de la communauté.

Cette forme d’organisation des Liéla s’explique par leur vision qu’ils ont de l’homme. Pour eux, la valeur intrinsèque de l’homme, c’est sa liberté. Tout homme doit être libre et les hommes doivent être égaux. Pas de noblesse, pas de classes. Cette vision de la politique explique l’hostilité des Liéla vis-à-vis de l’autorité écrasante. Tauxier l’exprime en ces termes : « Ne pouvant supporter aucune autorité et ayant de tout temps refusé à obéir à chef quelconque, les habitants de ces villages (nord-Nuna) acceptent difficilement d’exécuter les ordres qui leurs sont donnés. »

Organisation politique des Liéla

Organisé en un ensemble de cités-villages interdépendantes les unes des autres, le pays Liéla est reparti à deux niveaux : les clans et les lignages qui sont les démembrements du clan. Chaque lignage a un ancêtre résidant dans un autel. La famille est structurée selon l’ordre de l’ancienneté. Il y a les familles des pères et les familles des fils.

C’est le plus âgé de la famille des pères qui assure l’autorité dans le lignage. Ce doyen investi de l’autorité a une fonction de prêtre, il fait des sacrifices aux ancêtres pour le bénéfice de tous. Mais l’autorité de ce dernier est supplantée par une autorité plus forte, appelée l’autorité suprême : c’est celle du maître de la terre qui est issu de la famille des pères du clan le plus anciennement établi. C’est le clan des propriétaires des terres dont le chef de la terre joue aussi le rôle du prêtre. La terre fait l’objet d’un culte fort au pays Liéla car elle est considérée comme une divinité généreuse qui nourrit ses habitants.

Le propriétaire de la terre, dans son rôle de prêtre, fait des sacrifices pour demander à cette divinité des pluies et récoltes abondantes, la santé et la protection contre les épidémies. C’est lui qui détient la lance et les couteaux du sacrifice à cet effet. Il a la compétence d’autoriser les enterrements et les funérailles des personnes âgées. Il intervient également comme médiateur en cas de conflits de champs, il réprime les actes immoraux à travers souvent des condamnations à des amendes lourdes jusqu’à l’ostracisme.

Contrairement à une société anarchique, il y a là une autorité religieuse et judiciaire dont la mission principale est la stabilité et la cohésion de la cité. Ce type d’autorité douce s’explique par l’attachement de la société Liéla à la liberté, qu’elle considère comme une valeur intrinsèque et non aliénable pour l’homme.

L’autorité qui existe chez les Liéla n’est pas l’autorité d’un individu mais d’un clan. Celui qui exerce cette autorité dans le clan doit consulter le conseil de ses pairs : les doyens des autres lignages du clan. Il s’agit d’une autorité dont la force venait de la coutume ; la terre, divine mère protectrice de ses enfants.

Il n’y avait a pas de privilèges particuliers liés à l’exercice de cette autorité. Pas de corvées, pas de garde personnelle, pas de serviteurs, pas d’impôts, pas de police pour celui qui exerce cette autorité. Ce système politique, produit de l’ingéniosité de la culture Liéla, découle comme nous l’avons dit de sa vision de l’homme : un être de liberté et de dignité pour qui aucun homme ne doit être le sujet d’un autre mais son concitoyen.

Wendkouni Bertrand Ouedraogo
Lefaso.net
Photo : Net Afrique

Sources :
- Cent Histoire : 1885 – 1995, Maurice Bazemo, p 841
- Bayili Emmanuel
1983 : Les populations Nord-Nuna (Haute Volta) des origines à 1920
- Duperrray Anne-Marie
1978 : Les Gourounsi de Haute Volta-Conquête et colonisation 1896-1933

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