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L’administration coloniale à l’épreuve du hamallisme à Ouahigouya : L’influence de Cheikh Boubacar Sawadogo

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Publié le vendredi 14 juin 2024 à 21h41min

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L’administration coloniale à l’épreuve du hamallisme à Ouahigouya : L’influence de Cheikh Boubacar Sawadogo

Avant la colonisation, le royaume Mossi était relativement à l’abri des mouvements islamistes malgré une ancienne présence de l’islam dans les périphéries. Le royaume du Yatenga, l’un des États les plus centralisés du Moogho fondé au XVI e siècle, avait jusque-là contenu l’expansion de l’islam en son sein. La conquête triomphale du Moogho au XXe siècle a ébranlé l’édifice socio-politique du royaume du Yatenga et permit l’émergence de l’islam.

En 1930, le cercle de Ouahigouya était devenu l’un des cercles les plus islamisés de la colonie de la Haute Volta. Le hamallisme, mouvement islamique dirigé par Cheikh Boubacar Sawadogo, va se heurter à la volonté dominatrice et expansionniste du colon dans les années 1930 jusqu’en 1950 en passant par les années de la seconde guerre mondiale. Dans notre chronique, nous allons retracer la biographie de ce personnage historique et décrire la relation tumultueuse qui a existé entre son mouvement et l’administration coloniale.

Du traditionalisme au hamallisme

La date de naissance de Boubacar Sawadogo n’est pas précise. Il semble être né en 1880, 1883 ou 1884 dans un village appelé Namissiguima, situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Ouahigouya. Il est issu d’une famille conservatrice pratiquant la seule religion traditionnelle de ses ancêtres. Son père Rogmyida Sawadogo était responsable du culte traditionnel et dès la naissance de son fils, il lui donna le nom de Raguimia qu’il abandonna après sa conversion à l’islam au profit du nom Boubacar.

La conversion de Raguimia à l’islam fut, semble-t-il, comme un effet du hasard. En effet, celui-ci fut fasciné par la prière d’un commerçant haoussa qui séjourna à Namissiguima vers 1904 et décida de suivre ses prières. Le commerçant lui donna le nom de Boubacar et lui apprit quelques versets du Coran. En 1905, Boubacar Sawadogo se rendit à Baramadougou, au Mali actuel, pour acquérir le savoir islamique. Il effectua un pèlerinage à la Mecque en 1914 avant de rejoindre Al Fasher où il étudia un an auprès de Ahmed Salmoy, un cheikh tidjane orthodoxe. Ce dernier le nomme délégué de la confrérie. En 1915, c’est à Bakwu, au Ghana actuel, qu’il étudia l’exégèse coranique.

Après tout ce parcours, Boubacar Sawadogo rentre dans son pays en 1917 qui deviendra plus tard la Haute Volta en 1919. Dénoncé pour avoir effectué un pèlerinage à la Mecque sans autorisation, il fut emprisonné pendant 8 jours à Ouahigouya et ses livres acquis en Arabie Saoudite furent brûlés. De 1919 à 1920, il rejoint son village natal Namissiguima où il fonda le foyer Ramatullaye. En 1922, il se rendit à Nioro, auprès de Cheikh Amadouhoullah, le fondateur du mouvement hamalliste, où il reçoit le wird, l’onction du mouvement qui agit en dissidence avec les tidjanes. Il fut consacré Cheikh et est devenu le plus illustre représentant du mouvement hamalliste dans le cercle de Ouahigouya.

Sa relation tumultueuse avec l’administration coloniale

Dès l’implantation de l’administration coloniale en Haut Volta et particulièrement dans le Yatenga, le hamallisme s’est révélé l’ennemi qui entrave la politique indigène du colon. En effet, l’influence de Boubacar Sawadogo sur les populations de Ouahigouya était décisive à tel point que l’autorité mooga perdait son prestige. Pourtant c’est sur cette autorité que l’administration coloniale s’appuyait comme courroie pour faire passer sa politique de l’indigénat. Ainsi vont naître les hostilités entre le mouvement hamalliste et les administrateurs coloniaux.

La persécution de Boubacar Sawadogo par l’administration coloniale a commencé dès le retour de son pèlerinage. Les livres de celui-ci acquis en Arabie Saoudite furent brûlés et lui-même fut emprisonné durant huit jours à Ouahigouya. Devenu chef du mouvement hamalliste dans son village natal, Cheikh Boubacar Sawadogo sera surveillé vivement par les colons car le mouvement dont il est le guide est considéré comme un mouvement anti-colonial extrémiste et très dangereux pour la présence française. Malgré cette surveillance accrue, le prestige du guide gagne la population et il devient une menace même pour l’autorité coutumière de Ouahigouya.

Faisant des prières et soignant des malades, sa réputation a atteint tout le Moogho et il est devenu très influent auprès des populations qui ne font que s’islamiser de jour en jour. Tout cela a convaincu le colon d’opter pour son internement afin de stopper cette réputation qui menace leur présence dans le cercle. Ainsi, cheik Boubacar Sawadogo fut interné pour dix ans ferme dans des conditions extrêmement difficiles. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, il fut libéré en 1945. Mais les conditions exécrables de son internement avaient eu raison de sa santé et il décéda en 1946.

L’administration coloniale se réjouit de cette disparition et espéra en finir avec le mouvement hamalliste. Malheureusement pour elle, malgré la perte de son leader, le mouvement hamalliste s’est renforcé et a suscité un regain d’enthousiasme au sein de la population jusqu’en 1950. Ce mouvement, malgré son caractère profondément religieux, a collaboré avec le RDA (Rassemblement démocratique africain) pour mettre fin au joug de l’establishment colonial.

Réf :
- Traoré Ajoune, 1983, Islam et colonisation en Afrique de l’Ouest, Paris Maisonneuve 278,

 DUPPERAY, Annie,1992, la Haute Volta (Burkina Faso) l’Afrique occidentale au temps des Français, Paris la Découverte.

 Cent ans d’histoires : 1895-1995, hamallisme et administration coloniale dans le cercle de Ouahigouya (1920-1950), Hamidou Diallo, p 933

Wendkouni Bertrand Ouédraogo
Lefaso.net

Photo : Archive Ouverte HAl.

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Messages

  • Je m’attendais à la réponse à une question : pourquoi alors les cheiks actuels sont Maïga et non Sawadogo comme le Fondateur ?

    • Je penses que la réponse selon moi est d’ordre religieux. En effet, après son retour des études, le cheikh voulu islamiser sa famille qui, refusa et resta toujours dans l’animisme. Chose qui ne plaira pas au cheikh qui décida de se renier de la famille et d’opter le nom Maiga. C’est ce que j’aurais appris, vrai ou faux Dieu seul le sait.

    • En effet ! Une bonne question que l’auteur a omis intentionnellement pourtant cette question est importante pour éclairer le lectorat. Deuxième réflexion dans le récit de l’auteur la différence entre hamalisme et le tidjanisme n’est pas bien claire ce qui laisserait le lecteur sur sa faim. Bravo ! l’auteur nous édifie sur un aspect de notre histoire que beaucoup ignore.Grand merci. Yako

  • On comprend maintenant pourquoi le terrorisme est vivace dans cette partie du Burkina.Que Dieu sauve le pays du fanatisme terroriste !

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