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Burkina / Histoire : Ouattara Aldjouma, de l’esclavage à la chefferie d’une ethnie, le règne de la honte

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Publié le mardi 23 avril 2024 à 21h10min

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Burkina / Histoire : Ouattara Aldjouma, de l’esclavage à la chefferie d’une ethnie, le règne de la honte

La pénétration française dans les régions du Sud-ouest de la Haute Volta fut à la fois rude et déconcertante tant pour les colons que pour les colonisés. Dans ces régions, notamment chez les Dagara, les Birifor, les Lobi ; les populations n’étaient pas sous la coupe d’un chef et il y avait une relative autonomie de l’individu par rapport au village et au groupe ethnique. Comment administrer des populations dans ces conditions d’absence de centralité politique, d’autorité royale ? Pour mener à bien l’entreprise coloniale, les colons devaient trouver des réponses à cette question.

C’est ainsi qu’ils vont tenter de trouver des personnes plus ou moins acquises à leur cause pour instituer comme chef dans ces régions. Dans cette perspective, Ouattara Aldjouma sera désigné par les colons comme chef chez les Dagaris en mai 1898. Nous tenterons dans notre chronique de cerner la personnalité de ce personnage historique, ses actions et ses rapports avec colons et colonisés dans la Haute Volta coloniale.

Né vers 1869 d’un père Kado, originaire de Bandiagara, captif du Dian Ollé Gbona Ouattara, chef de Diébougou, Ouattara Aldjouma fut un ancien esclave. Devenu lui-même esclavagiste, il achetait des esclaves avec du sel. A l’arrivée des Français à Diébougou en mai 1897, Aldjouma se fit rapidement connaître par son zèle auprès des différents commandants de cercle qui l’utilisèrent comme guide, agent de renseignement, interprète. Pour les colons qui se demandaient qui trouver pour commander les Dagaris réfractaires à l’autorité, Aldjouma « paraissait plus propre que tout autre pour commander ces tribus turbulentes de mauvaise réputation qui inspiraient des inquiétudes »

Nomination de Aldjouma et désenchantement du colon

Sa nomination intervint à partir de mai 1898, et il passait ainsi du statut de fils d’ancien captif à celui de chef de toute une ethnie. Bien qu’il fit montre de beaucoup de zèle, son influence sur les populations était réellement nulle et dès 1903, le lieutenant Fabre, commandant du cercle du Lobi le soulignait : « L’inutilité du chef des Dagaris Aldjouma Ouattara s’affirme de plus en plus ; nous n’avons aucun besoin de ce personnage couard, assez prétentieux, fourbe et sans réelle autorité, il est faux et poltron ».

En fait, Aldjouma Ouattara s’était illustré comme un véritable commerçant plutôt qu’un chef. Il était juste animé par la recherche effrénée du gain à travers ses rackets sur les populations. Plutôt que d’administrer ces populations, il semait de plus en plus le désordre et augmentait chez les populations la crainte du blanc. A cet effet, « le sens commercial de ce personnage prit le pas sur ses activités administratives. Son titre de chef, représentant du Blanc, lui servait de couverture pour rançonner les populations. Il devint rapidement un grand propriétaire qui possédait alors un très grand nombre de femmes et de jeunes filles qu’il a achetées en bas âge ».

Les accusations devenues de plus en plus nombreuses et précises ; « tel village réclame un individu, tel autre des bœufs », amenèrent le commandant du territoire militaire à suspendre Aldjouma de ses fonctions en juillet 1904. Il avait d’ailleurs été mis à la disposition de la justice par le lieutenant Greygert en juillet 1903 pour abus de pouvoir flagrant. Le tribunal de Gaoua, réuni le 6 décembre 1904, condamna Ouattara Aldjouma, accusé de traite de captifs, d’abus d’autorité et vols qualifiés, à 10 ans de prison, à la confiscation de ses biens, à l’interdiction de séjour dans le pays. De plus, tous ses captifs seront libérés. Ainsi s’achevait le parcours d’un personnage cynique que l’on peut qualifier de règne de la honte.

Réf : Cent ans d’histoire : 1895-1995, Claude Narukyor Somda, p822

Wendkouni Bertrand Ouedraogo
Lefaso.net

Crédit photo : Kong,éditions

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Messages

  • Ce portrait reste tellement d’actualité. Nos chefs d’Etats en Afrique francophones rappellent férocement ce personnage sinistre. c’est triste ce que notre histoire se répète et se répète. Il faut casser ça à jamais. Bravo aux populations de cette contrée qui ne sont pas laissées faire facilement.
    Nous avons aujourd’hui plus de chance puisque des personnes comme le GENERAL FRANçAIS LECOINTRE Nous a prévenu 5 ou 10 d’avance que le RECOLONISATION militaire de l’Afrique par l’EUROPE aura lieu. Même si pour dire vrai, elle a déjà commencé et depuis belle lurette. c’est à nous de nous organiser pour face aux armes sophistes et à la haute technologie qui sera déployée.

  • C’est un article d’un collègue historien, un aîné avec qui j’ai eu des relations respectueuses. Qu’il repose en paix !
    Ce texte évoque la fabrication d’un chef traditionnel en contexte de politique des races, dans la province actuelle de la Bougouriba. Comme tout l’Ouest du Burkina Faso, cette province est caractérisée par un cosmopolitisme marqué. Par conséquent, y appliquer la politique des races voulue par les autorités coloniales est un problème. Problème parce que cette politique qui visait à se débarrasser des chefs Ouattara n’eut d’autres choix que de promouvoir un esclave appartenant à ce groupe. Problème parce que es peuples de cette région sont des sociétés segmentaires sans pouvoir politique centralisé donc au sein desquelles il est difficile d’avoir un homme pouvant la chefferie dans la conception politique coloniale.
    Dans ces conditions, a promotion d’un esclave est la meilleure solution pour se débarrasser de l’aristocratie politique des Ouattara et d’avoir un homme redevable vis-à-vis de l’administration coloniale,.
    Mais, les choses se passent autrement. En effet, en tant qu’esclave promu, Aldiouma ne savait faire qu’une chose : se battre pour ses intérêts personnels. Son portrait en témoigne largement.
    En conclusion, on peut noter que cette politique des races a été appliquée dans tout l’Ouest du Burkina Faso et a fabriqué des chefs dont la collaboration a été, pour la plupart, un échec. Dans certains cantons, l’administration coloniale s’est vue obligée d’accepter la collaboration avec des membres de l’aristocratie Ouattara moyennant un changement d’identité lignagere.

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