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Al Kari Demé : Du Djihad à la résistance anticoloniale

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Publié le jeudi 18 avril 2024 à 20h55min

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Al Kari Demé : Du Djihad à la résistance anticoloniale

Dans l’étude des personnages qui ont marqué l’histoire de la conquête coloniale en Haute Volta, l’on ne peut oublier Al Kari Demé, un combattant fanatique de l’islam et un opposant farouche à la pénétration coloniale. Il a tenu en haleine à plusieurs reprises les colons et leurs suppôts, avant de tomber les armes à la main en 1895. Intransigeant et belliqueux, jeune fougueux avec plein d’entrain et d’enthousiasme, il opta pour le Djihad dans la diffusion de sa foi islamique, là où son maître Karamokoba a privilégié plutôt l’éducation patiente, la diplomatie et la stratégie. Dans la suite de notre chronique, nous allons tenter de percer un peu plus la personnalité de ce leader, ses ambitions empreintes à la fois de fanatisme religieux et de résistance anticoloniale ; les circonstances de son exécution.

Né à Bossé, dans le Souroudougou (actuelle province du Sourou) vers 1845, Al Kari Demé, de son vrai nom Amadou Demé, fut un grand leader de la guerre sainte (le Djihad) et un militant de première heure contre la pénétration coloniale. C’est au 17e siècle que sa famille s’installe à Bossé. Al Kari Demé a fait ses études coraniques d’abord à Bossé avant de les poursuivre auprès de Karamokoba, à Lanfièra.

Sur conseil de celui-ci, il rejoint plus tard Alfa Moctar, célèbre sommité de la Qadria à Djenné pour achever ses études. Son père Toumana Demé fut un grand commerçant Marka ou Dafing dont l’activité s’accommodait avec une volonté de propagation de la foi islamique. Selon Bassirou Sanogo, il fut parmi les premiers musulmans à répondre à l’appel du Djihad de El Hadj Moctar Karontao de Wahabou dans les années 1850. D’ailleurs dans ce Djihad, Al Kari Demé fit des prédictions qui se réalisèrent : il prédit la défaite d’un combat. Cette prophétie a révélé son aura de visionnaire, même s’il a failli créer des troubles entre son père et Moctar Karontao. Son père périt dans ce combat en 1860.

Kari Demé va poursuivre le combat pour l’islamisation entreprise par son père et va faire montre, dès son jeune âge, de qualités d’un fanatique leader religieux invincible suscitant des craintes aux colons.

Pourquoi un Djihad ?

De retour de la Mecque, Al Kari Demé se passionna pour l’exécution de son projet d’islamisation de la région de Souroudougou par le Djihad, c’est-à-dire la guerre sainte. Cette méthode violente d’imposer l’islam s’explique par les réticences des Markas et des Samos animistes, à se convertir à cette nouvelle religion. En fait, le Souroudougou faisait l’objet de vives tensions socio-géopolitiques : les minorités Markas musulmans vivaient mal à l’aise avec les animistes Markas et la région était aussi sous menace de la présence des Peulhs pillards de Barani, les Français à la porte du Soudan occidental. Al Kari Demé décida de réagir face cette situation par le Djihad. Lorsqu’il consulta son maître Karamokoba sur son projet de guerre sainte, celui-ci lui n’a pas hésité à lui faire remarquer non seulement que son projet était inefficace mais aussi qu’il entraînera des conséquences graves pour la région. Mais Al Kari Demé, en pleine ferveur dans sa jeunesse, décida de mettre à exécution son projet.

Les préparatifs du Djihad

De 1887 à 1892, Al Kari Demé est en pleine préparation de son Djihad. Il réussit à rassembler au-delà des populations musulmanes du dafing, les musulmans de Dafina (dans les provinces du Sourou, du Mouhoun et de la Kossi), des musulmans yarcés du Yatenga et de Ouagadougou. Il se lie d’amitié avec des héritiers de El Hadji Omar qui affrontaient les français : Ahmadou et Mounirou. Il établit d’excellentes relations avec plusieurs localités et ses coreligionnaires, ce qui facilita l’augmentation du nombre de participants à son Djihad. En termes de matériels, il a acquis quelques armes modernes et s’est constitué un important lot d’équipements militaires traditionnels. Bassirou Sanogo note toujours à cet effet que dans son village « à Bossé, il accumule un important stock d’armes et de poudre de fabrication locale mais également européenne. La poudre et les armes européennes étaient achetées chez les Peulhs de Barani, les marchands Markas (qui en assuraient le trafic et la vente) et les Zabermas de Babato, en pays gourounsi ». Ensuite, il créa une armée de trois garnisons dont la principale se trouve à Koumbara à 25 km au sud-ouest de Bossé. Enfin, il met en place une stratégie de combat dans laquelle Bossé est le centre de conception idéologique et opérationnel de la guerre.

Le déroulement du Djihad et la fin tragique d’Al Kari Demé

Dans ses préparatifs, Al Kari Demé avait pu convaincre de nombreux animistes de rejoindre son camp. Certains animistes se sont rués d’eux-mêmes vers les lieux de formation. Ils y ont acquis des moyens idéologiques solides et du matériel nécessaire pour mener le Djihad. Le leader du Djihad est sûr de lui-même quant à la victoire à l’issue des combats. En 1892, la guerre venait de commencer. D’abord, fin mai 1892, à la faveur de l’hivernage, il attaqua Toubani, un village réputé pour sa réticence à l’islam, et le rase complètement. Il progressa et occupa la majeure partie de Souroudougou jusqu’aux porte du Macina voisin. A Soro, village marka situé à une quarantaine de kilomètres du sud-ouest de Bossé, il rencontra une résistance farouche des animistes Markas hostiles à l’islam. Il réussit à percer son chemin et continue sa marche triomphale vers les entités Peulhs de Barani, les Français qui sont à la porte de la Boucle du Niger, les Yarcés du Yatenga et même le centre, Ouagadougou.

Tous avaient entendu parler d’Al Kari Demé, de son mythe d’invincibilité et de son leadership charismatique et rigoureux. Les Français particulièrement étaient beaucoup plus préoccupés de la progression d’Al Kari Demé, pour des raisons géostratégiques dans leur conquête du Moogho. En effet, Souroudougou faisait le pont entre Bandiagara et Ouagadougou. Et il fallait détruire l’armée d’Al Kari Demé à Souroudougou avant de pouvoir espérer marcher sur Ouagadougou. Crozat et Monteil ont tous essuyé des défaites face à l’intransigeance d’Al Kari Demé. Mais notons qu’à l’époque, il n’était pas autorisé aux colons d’attaquer frontalement une zone, il fallait passer nécessairement par des traités. Alguibou et Ouidi, pour qui le Souroudougou d’Al Kari Demé était une menace, vont collaborer avec les Français pour attaquer la zone. Ils échouèrent à deux reprises face à l’armée du Djihad.

Outrepassant les ordres de Paris, Nigotte, résidant français à Bandiagara, tenta vainement deux fois de neutraliser Al Kari. Il est abattu froidement par l’armée de celui-ci. Ces échecs ayant conduit à la mort d’un colon ont été perçus par les Français comme une honte de trop, une humiliation insupportable qu’il fallait corriger. Le 1er juillet 1894, les troupes de capitaine Bonnascorsi, appuyées par les cavaliers de Ouidi Sidbé et de Alguibou Tall, arrêtèrent une stratégie d’attaque contre le leader du Djihad. Bassirou Sanogo note que l’armée du Djihad et son leader ont été neutralisés dans ces conditions : « Le canon 80 mn tonnait pour la première fois au Burkina. Au bout de 7 heures de combat, le village, seulement défendu par la garde personnelle de Al Kari et la population civile, finit par céder. A l’issue de cette rude journée, les pertes françaises s’élevaient à 9 tués dont 1 européen, 149 blessés dont 21 européens. L’engagement aura consommé 229 obus à mitraille et plus de 36 000 cartouches. Le camp des défenseurs quant à lui laissera sur le champ de bataille 450 tués (dont Al Kari), soit la moitié de la population civile. Les deux mosquées du village furent démolies après avoir été bombardées. »

Voilà ce qu’il restait du Djihad mené par Al Kari pour l’instauration d’un État théocratique marka et contre la pénétration coloniale.

Réf :
-Burkina Faso : Cent ans d’histoire,1895-1995, Sanogo Bassirou, p616.
 Boni Nazi, Histoire synthétique de l’Afrique résistante, Présence Africaine,1971.

Wendkouni Bertrand Ouedraogo
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