Abdoulaye Tiendrebéogo à propos du Vote des Burkinabè de l’extérieur : « C’est un droit que nous ne négocierons plus en 2020 »

LEFASO.NET | Jacques Theodore BALIMA • lundi 26 février 2018 à 23h23min

Le vote des Burkinabè de l’extérieur n’est plus négociable. En 2020, nos compatriotes hors du Burkina s’attendent à participer au choix du président du Faso. Surtout pour ceux qui vivent en Côte d’Ivoire. C’est le désir de tous exprimé par Abdoulaye Tiendrebéogo, secrétaire général de la Coordination des associations burkinabè de Côte d’Ivoire. La structure faitière regroupe une soixantaine d’associations qui comptent, chacune, plusieurs centaines de membres. Dans cette interview, il revient sur les difficultés que vivent les ressortissants burkinabè au bord de la Lagune Ebrié, les projets concernant la diaspora et surtout sur les épineuses questions de la Maison du Burkina en Côte d’Ivoire et le sort des occupants du Mont Péko dont le déguerpissement avait fait couler beaucoup d’encre et de salive. Sa jeunesse n’entache en rien son franc-parler. Lisez !

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Abdoulaye Tiendrebéogo à propos du Vote des Burkinabè de l’extérieur : « C’est un droit que nous ne négocierons plus en 2020 »

Lefaso.net : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Abdoulaye Tiendrebéogo : Je suis le secrétaire général de la Coordination des associations burkinabè de Côte d’Ivoire. Je suis juriste de formation. Sur le plan professionnel, je suis le responsable administratif à la SCI les Verdoyants, une société immobilière ivoirienne.

Pouvez-vous nous présenter la Coordination ?

La Coordination des associations burkinabè de Côte d’Ivoire est une faîtière née au lendemain de l’insurrection populaire. Elle a été créée pour expliquer la volonté qui a animé le peuple burkinabè lors des évènements des 30 et 31 octobre 2014. On avait senti ce besoin parce qu’il existait comme une incompréhension entre nous qui sommes ici et ceux qui sont au pays. En ce sens que beaucoup d’ici n’ont pas soutenu l’insurrection populaire. De facto, ils ne soutenaient pas non plus les autorités de la transition. Ce qui créait des litiges et il fallait, à un moment donné, mettre sur pieds une faîtière qui allait regrouper un certain nombre d’associations dont la mission était d’amener les uns et les autres à se comprendre. Il s’agissait d’expliquer les raisons de l’insurrection populaire aux Burkinabè vivant en Côte d’Ivoire et le bien-fondé de soutenir la mère-patrie.

Une coordination apolitique ?

Oui. La Coordination compte une soixantaine d’associations dont les activités sont plus tournées vers des œuvres sociales, l’entraide pour un épanouissement de la communauté ici. C’est en quelque sorte la création d’un contrat de confiance entre nos parents qui vivent au Burkina Faso et nous qui sommes ici.

Comment sont financées les activités de l’association ?

La Coordination est une faîtière qui regroupe une soixantaine d’association. Nous survivons grâce aux contributions des différentes associations membres. Nous ne comptons pas sur les dons ou les legs. Nous avons fixé un montant que chaque association membre doit payer annuellement pour le fonctionnement de la coordination. Il existe aussi des cotisations exceptionnelles si nous avons aussi des activités ponctuelles à mener.

Quelles sont les activités que mène la coordination ?

Plusieurs associations sont membres de la Coordination. Et si l’une d’entre elles a une activité, la coordination la soutient dans la réalisation de cette activité. La dernière fois, la FEDAB-CI a célébré en différé le 11 décembre (Ndlr, fête nationale du Burkina). La coordination lui a apporté son soutien en ressources humaines et en finances. Lorsque le Réveil club de la Côte d’Ivoire rentre pour le reboisement et les dons de vivres, la coordination lui apporte un soutien en fonction de ses moyens.

En plus de soutenir les associations membres, la Coordination organise des tournées dans les régions de l’intérieur afin de sensibiliser nos parents sur la nécessité de respecter les lois ivoiriennes et recenser les difficultés qu’ils vivent au quotidien. Nous proposons à l’issue de ces tournées des solutions à qui de droit afin que ces difficultés soient résolues. Nous avons, par exemple, été dans la région du Bas-Sassandra où nous avons échangé avec les Burkinabè de cette localité. Nous avons recensé leurs préoccupations et produit un document que nous avons adressé au Ministère des Affaires étrangères, à l’ambassade et aux différents consulats. Nous avons aussi alerté les autorités ivoiriennes tels que les préfets, les sous-préfets, les commandants de brigade de gendarmerie et autres.

Est-ce que cette démarche produit les résultats escomptés ?

Nous obtenons souvent les résultats voulus. Exemple : nous avons vu un cas alarmant dans la région du Grand-Berrebi où un Burkinabè menait la vie dure à ses compatriotes parce qu’il était le chef de la communauté. Nous avons saisi qui de droit pour y mettre fin. Il est certes encore responsable mais ses agissements ont changé parce que les faits décriés ont cessé.

Quelles sont les principales difficultés que vivent les Burkinabè ici ?

Les difficultés sont tellement nombreuses que nous ne pourrons pas toutes les énumérer aujourd’hui. Mais je peux dire que les problèmes sont de deux ordres. Les problèmes internes à la communauté et ceux au-delà de la communauté.
Au sein de la communauté, ce sont surtout des problèmes de leadership et de cohabitation. J’ai, par exemple, mon champ à gauche. Mon frère qui est venu du Burkina mais qui n’est pas de la même province que moi à son champ à droite. Souvent on ne s’entend pas et ça donne lieu à des crises graves.

Avec les hôtes, nous avons aussi souvent des problèmes. Je ne peux pas tous les citer. Mais nous demandons à nos compatriotes d’accepter de vivre selon la législation ivoirienne parce que nous ne sommes pas chez nous. Il faut l’accepter et vivre selon les lois de ceux qui nous reçoivent chez eux. Je pense que ce sont les seuls moyens pour nous de vivre en paix ici. Nous ne devons jamais oublier ce pour quoi nous sommes là et penser également à la mère-patrie.

« La Coordination est née au moment où il y avait une incompréhension entre les Burkinabè d’ici et les autorités de la transition ». Qu’est-ce qui a concrètement été fait sur le terrain pour dissiper ce nuage ?

La coordination a été créée le 28 février 2015 soit une dizaine de jours avant la visite du Ministre Auguste Barry. Lors de la conférence de presse de la création de la structure, nous avons lancé un appel aux autorités d’envoyer une mission ici afin de nous expliquer comment on en était à l’insurrection ? Comment la transition comptait gérer les choses et pourquoi nous ne voterions pas ? Malheureusement, les gens n’ont pas su se contenir et nous avons vécu cette situation malheureuse. Au lendemain de la crise, la Coordination a produit une déclaration pour présenter ses excuses aux autorités burkinabè et a ensuite mené une tournée auprès des leaders d’opinion pour leur expliquer le bien-fondé d’un soutien à la mère-patrie à un moment aussi critique que la période post-insurrectionnelle.

La nouvelle carte consulaire a fait couler beaucoup d’encre et de salive. Quelle est la situation aujourd’hui ?

En ce qui concerne la carte consulaire, nous avons deux soucis. Il y a d’abord la qualité de la carte et le coût. Parlant de la qualité, la biométrie était remise en cause par les usagers. Il faut aussi noter que la carte s’abîme très rapidement. Pour rassurer les Burkinabè d’ici, l’ambassadeur a rencontré la presse. Il a indiqué que la société concessionnaire avait décidé de produire des cartes de qualité pour éviter qu’elles ne s’abîment très vite. Son excellence a aussi rassuré sur la qualité biométrique de la carte. Il a même mis au défi quiconque d’aller à des tests pour prouver le contraire. Nous allons nous en tenir à cela. Sinon dans un passé récent, nous avons produit une déclaration et déposé une note auprès des services consulaires pour demander des éclaircissements sur la qualité biométrique de la carte.

En ce qui concerne le coût, nous étions à 10 000 FCFA pour trois ans. Mais suite à des négociations et des luttes, nous sommes arrivés à 7000 FCFA pour cinq ans. Ce sont des décisions qui ont été prises après un arrêté interministériel. Il est vrai que le coût est un peu élevé pour nous, mais comme je l’ai dit, nous avons décidé de soutenir la république. Donc à un certain moment, il faut être réaliste et prendre en compte tous les facteurs avant de se prononcer. A 7000 FCFA pour cinq ans, nous avons accepté de nous y soumettre. Et ce n’est pas après quatre années que nous allons remettre cela en cause.

Il y a aussi le cas de la Maison du Burkina en Côte d’Ivoire pour laquelle des cotisations avaient été faites…

La cotisation date d’environ deux décennies. En ce moment, nous étions encore des enfants. Mais je sais qu’une mission de l’ASCE-CL a séjourné en Côte d’Ivoire au mois de mars 2017 afin de faire un audit des cotisations des 1500 FCFA. La mission est repartie et tout comme vous, nous avons aussi le rapport. J’ai échangé avec les membres de la mission pendant près de deux heures parce qu’ils voulaient en savoir sur les cotisations.

En ce qui concerne l’évolution même du chantier, il est vrai que les travaux sont arrêtés depuis un bon moment. En septembre, lorsque nous avons rencontré l’ambassadeur, nous avons posé la question au nom de la communauté. L’ambassadeur nous a rassurés que toutes les polémiques au tour du projet n’étaient que du faux. Parce que les problèmes sont plutôt administratifs. Le Burkina n’avait pas fait la demande de permis de construction quand il a commencé les travaux. Quand les gens se sont aperçus de ce manquement aux textes, il fallait arrêter les travaux et introduire la demande du permis de construction. Le 6 janvier de cette année, lors de la cérémonie de montée des couleurs, l’ambassadeur a rassuré la communauté que la procédure suivait son cours et que très prochainement, les travaux allaient reprendre. Il a aussi ajouté que l’Etat ne devait plus rien à la société qui était chargée de la construction du bâtiment.

Certains compatriotes qui occupaient le Mont Péko ont été déguerpis. Est-ce que la Coordination porte la lutte de ces personnes ?

Tout pays est régi par des lois. Je sais qu’au Burkina Faso, il existe des forêts classées. On n’accepterait pas qu’un Burkinabè s’installe dans une forêt classée et d’y mener une activité lucrative. Le Mont Péko est une forêt classée par l’Etat ivoirien. Il est aussi classé comme patrimoine mondial de l’UNESCO. Nos parents se sont introduits dans cette forêt pendant la crise de 2002 à 2010. Je le dis parce qu’il y a lieu de dire la vérité aux gens souvent. Ils étaient déjà en infraction. Et si l’Etat décide, avec son retour sur le territoire national, de trouver une solution à ce problème, je pense que nous devons plutôt négocier des mesures d’accompagnement pour nos parents. Et non de mener des luttes. Quand nous avons mené des investigations, nous avons appris que, dans le cadre du Traité d’amitié et de coopération, une commission tripartite constituée des Etats burkinabè et ivoirien et des occupants du Mont Péko, avait été mise en place pour trouver des solutions.

Mais entre temps, l’Etat de Côte d’Ivoire avait donné une date butoir pour le déguerpissement de ceux qui habitaient les forêts classées. Il n’y avait pas que le Mont Péko. Ce n’est pas parce que nous avons nos parents dans cette forêt que nous allons croire qu’il s’agissait seulement du Mont Péko. Même au Sud ici, certaines forêts classées étaient occupées par des ressortissants d’autres pays et aussi des Ivoiriens. Lorsque nous avons su que nos parents étaient en infraction et qu’une commission travaillait à trouver des solutions acceptées par tous, nous avons interpellé les membres de la commission afin que les choses aillent plus vite. Je pense qu’aujourd’hui, le problème est en voie d’être résolu. Il n’y a plus trop de plaintes comme de par le passé parce que chacun a compris ce qui se passait réellement.

Le vote des Burkinabè de l’extérieur peine à être mis en œuvre…

Nous ne négocions même plus ce droit. Il a été reconnu depuis la Constitution de 1991, réaffirmé dans le Code électoral. La transition n’avait fait que suspendre cette mesure là. C’était juste une suspension temporaire. Et en 2020, nous ne négocions même pas. Il n’y a pas lieu de s’agiter. Puisque le président du Faso, à Yamoussoukro, a pris l’engagement devant tout le monde de nous faire voter en 2020. Le Ministre des Affaires étrangères, Alpha Barry, de passage à Abidjan ici, nous a dit dans une salle bondée de Burkinabè vivant en Côte d’Ivoire que son poste était en jeu pour notre participation aux élections de 2020. Nous sommes donc tranquilles attendant l’effectivité de ce vote. Je sais que les choses sont en train de bouger au niveau de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) et du Ministère des Affaires étrangères afin que notre vote soit possible.

Le président du Faso a nommé Jean Paul Tiendrebéogo au poste de ministre des Burkinabè de l’extérieur. Qu’attendez-vous de lui ?

Je vais d’abord remercier le président du Faso parce que la création d’un tel ministère est à saluer. Après le Liban, le Burkina est l’un des rares pays qui, si on décide de mener des recensements, a autant de ressortissants à l’extérieur qu’à l’intérieur d’où notre importance. Quoi de plus normal que de nous dédier un ministère. A mon avis, depuis 1960, il n’y a pas eu une politique nationale véritable de la diaspora. Nous sommes une force. Au-delà des transferts d’argent que nous faisons au quotidien vers le pays, si nous sommes canalisés, organisés et accompagnés, nous pouvons être l’épine dorsale même du développement du Burkina Faso tel le Liban le fait aujourd’hui. Détruisez Beyrouth à midi, à 14h, les fonds viendront de l’extérieur pour reconstruire la ville. Nous dédier donc un ministère est à saluer.

Le président du Faso envisage également de tenir à chaque premier semestre de l’année un forum de la diaspora. En quoi cette initiative pourra vous être utile ?

Nous avons eu, au cours du mois de Novembre, des échanges avec le Ministre délégué aux Burkinabè de l’extérieur. Elle nous avait annoncé la préparation du forum. Nous en étions déjà heureux. Et lors de sa déclaration à l’occasion du nouvel an, le président du Faso a réaffirmé son intention de tenir ce forum. L’initiative est capitale parce qu’elle va permettre d’insérer la diaspora dans la politique nationale du pays, de canaliser cette diaspora et voir ce qu’elle peut apporter à la mère-patrie. C’est l’élément essentiel. Qu’est-ce que ceux de l’extérieur peuvent apporter au pays d’autant que nous sommes un pays pauvre en matière de ressources.

Il est prévu la construction d’une cité de la diaspora…

Nous sommes, pour la plupart, nés en Côte d’Ivoire. Nos parents ont quitté le pays à la recherche d’un mieux-être. Lorsqu’ils trouvaient du travail, ils économisaient pour pouvoir construire au pays. Mais 80 à 90% de ces personnes ont été dupés par des parents qui étaient restés au pays. Mais si nous avons aujourd’hui une structure à qui nous adresser pour avoir un toit, cela ne peut que nous rendre heureux parce que nous sommes surs qu’un jour, nous aurons notre maison dans notre propre pays. Nous n’aurons plus besoin d’aller demander le salon de quelqu’un pour nous loger dans notre pays. Pour cette raison, il faut féliciter le Ministre Bonanet qui l’a annoncé, saluer l’idée du gouvernement et espérer que ce soit effectif. Il ne faut pas que ça reste des paroles de politiciens pour inciter la diaspora qui va voter en 2020 à donner un second mandat à quelqu’un.

Le projet de la nouvelle constitution ivoirienne interdit aux non nationaux de posséder des terres. Au regard du nombre élevé des Burkinabè vivant en Côte d’Ivoire, que comptez-vous faire pour que nos compatriotes ne soient pas brimés ?

Nous avons été reçus en audience en septembre 2017 par l’ambassadeur du Burkina en Côte d’Ivoire. Nous avons parlé, au cours de nos échanges, de cette législation. Mais il faut dire qu’un problème qui existe depuis les années 1999. La loi n’est pas nouvelle. Elle n’était certes pas constitutionnalisée mais elle existait déjà dans les années 1999. Vous vous souviendrez de la crise de Tabou qui n’est rien d’autre que l’élément qui a provoqué cette loi. Mais il existe un vide constitutionnel qui nous permet sur deux ou trois ans de trouver des solutions au problème. Et avec le traité d’amitié et de coopération, les deux Etats ont décidé de trouver des solutions pour éviter d’arriver à des conflits qui n’ont pas lieu d’exister. Au-delà de cette entente entre Etats, nous lançons un appel à nos parents afin qu’ils acceptent de se naturaliser. Nous sommes issus d’un pays qui accepte la double nationalité, le mieux serait de nous naturaliser pour éviter ces genres de problèmes.

Propos recueillis par Jacques Théodore Balima
Lefaso.net

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