L’immigration de la jeunesse africaine et la question de la dignité humaine

SOMÉ/SOMDA Minimalo Alice • vendredi 3 novembre 2017 à 17h08min

L’intégration politique, socioculturelle et économique constitue une exigence du vivre-ensemble. Cette intégration suscite un phénomène de migration qui favorise le déplacement des hommes d’un pays à un autre pour la recherche du mieux-être. Dans tous les continents, la migration qu’elle soit interne ou externe, répond à un besoin existentiel en ce sens qu’elle a ses fondements dans la quête des biens économiques, culturels et politiques. Mais force est de constater de nos jours que l’immigration est devenue une préoccupation majeure de notre siècle.

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Elle a pris de l’ampleur au cours de cette décennie en Afrique et concerne surtout les jeunes qui s’adonnent à l’immigration clandestine, illégale au péril de leur vie. La problématique de l’immigration suscite des questions. Les conditions dans lesquelles les jeunes africains s’engagent dans la voie de l’immigration ne portent-t-elles pas atteinte à la dignité de la personne humaine ? Le drame de l’immigration peut-il être évité à la jeunesse africaine ? Comment parvenir à une immigration légale qui tient compte du cosmopolitisme pour valoriser l’Africain ? La philosophie politique nous permettra d’analyser le rapport existant entre l’immigration et la dignité humaine afin de dégager des perspectives de résolution de la crise migratoire.

1) La difficile immigration des jeunes africains

L’immigration est un phénomène qui favorise l’intégration des peuples dans un contexte de village planétaire. Si l’on considère que tous les hommes vivent dans un espace qui leur est commun et qui n’est autre que la terre, on peut comprendre aisément leur immigration. Mais E. Kant, (1985, p. 192) pense que ce n’est pas évident car « l’insociable sociabilité » qui constitue un antagonisme entre la vie sociétaire et celle solitaire peut expliquer que les hommes en même temps qu’ils veulent vivre ensemble mettent aussi des barrières pour empêcher d’autres êtres humains de déranger leur quiétude. C’est pourquoi l’existence de l’État avec des frontières bien définies et des réglementations du flux migratoire rend l’immigration problématique.

Pourtant, il y a eu des moments donnés de l’histoire humaine où les migrations étaient acceptées pour résoudre des problèmes ponctuels liés à la main d’œuvre. Pour les crises économiques que connaissent nos sociétés, des restrictions ont été faites pour gérer le phénomène de l’immigration. Depuis lors, la jeunesse africaine est au cœur de la migration transcontinentale qui rencontre beaucoup de difficultés. Les différentes crises connues à travers le monde ont rendu l’immigration plus complexe. Nous pouvons constater qu’il y a deux catégories d’immigrés à problèmes : ceux qui demandent l’immigration en remplissant les conditions et se voyant les visas refusés ou ceux qui partent de façon clandestine en comptant sur des passeurs. Eux tous tentent tout pour tout au risque de leur vie. C’est pourquoi, face aux durcissements des conditions d’immigration, les migrants sont sans la documentation nécessaire pour se rendre dans les pays d’accueil. Dans ce cas de figure, nous rencontrons des termes qui révèlent l’illégalité du phénomène : immigration clandestine, trafic illégal et illicite de migrants, immigration illégale, Émigration frauduleuse etc.

Un état de précarité économique pousse les jeunes africains à immigrer vers l’Occident à la recherche du mieux-être car « l’homme est un être qui a des besoins dont certains sont vitaux, d’autres pas. De la satisfaction des besoins vitaux dépend sa survie. » (E. NJOH-MOUELLE, 1988, p. 66.) Malheureusement ils souffrent des politiques migratoires restrictives des pays développés. Il s’ensuit qu’ils sont alors assujettis à des traitements inhumains lors de leur exode. Ils rencontrent sur leur chemin d’exil des trafiquants d’êtres humains. Ces derniers font l’abus d’autorité sur des êtres vulnérables qui sont démunies de leur bien et sont surtout exploités sur tous les plans. Une fois en Occident, les jeunes sont considérés comme des ‘’sans-papiers’’, résident dans l’illégalité dans le pays d’accueil et vivent dans la précarité par le manque d’emploi. La vie devient un enfer sut la terre comme on a l’habitude d’entendre.

En un mot, nous dirons que cette immigration a des facettes douloureuses telles que le trafic des migrants, l’esclavage dont ils subissent dans le Maghreb et en Libye, l’exploitation sous toutes ses formes, le naufrage des milliers de migrants, des conditions de détention des êtres humains dans les pays d’accueil et de renvoi dans les pays d’origine et tout le traitement infligé durant leur périple d’exil. Ces conséquences néfastes interpellent les dirigeants politiques, les parents, les jeunes eux-mêmes, la société africaine et la communauté internationale.

Ces pratiques bafouent le respect et la promotion des droits de l’homme. Elles mettent ainsi en danger la dignité humaine. En vertu du principe de la dignité humaine, la traite des êtres humains et l’exploitation des migrants sont proscrites par un certain nombre de textes légaux tant au niveau national qu’au niveau international. Le migrant est une personne humaine qui ne sollicite que l’hospitalité et qui mérite respect. Dans la deuxième partie de notre analyse, Kant nous aidera par son cosmopolitisme à comprendre le phénomène d’immigration dans le respect de la dignité humaine.

2) Une humanisation de l’immigration en Afrique

L’immigration est un mal nécessaire dans le sens où elle résout les problèmes de main d’œuvre pour les pays d’accueil et de bien-être pour les immigrants. Mais les Africains souffrent depuis un certain temps dans le processus d’immigration. Si l’on considère que l’immigrant est une personne humaine, en aucun cas on ne peut le transformer en esclave ou le maltraiter. Il ne doit pas être traité comme un objet, ou être utilisé comme un moyen. Malheureusement en Lybie, les immigrants sont considérés comme des moyens et par conséquent leur dignité est bafouée. Kant pense que l’homme est différent de l’animal de par la raison qui le pousse à être un sujet agissant et pensant. C’est pourquoi, il ne prône que l’homme soit traité comme une fin en soi. A ce propos, il écrit :
Seulement, considéré comme personne, c’est-à-dire comme sujet d’une raison moralement pratique, l’homme est au-dessus de tout prix, car en tant que tel (homo noumenon), il convient de l’estimer, non pas simplement comme un moyen pour les fins d’autrui- pas même pour les siennes propres- mais au contraire comme une fin en soi-même, c’est-à-dire qu’il possède une dignité (une valeur intérieure absolue) par laquelle il force au respect de lui-même toutes les autres créatures raisonnables, qui lui permet de se mesurer avec toute autre créature de cette espèce et de se considérer sur un pied d’égalité avec elle. (E. Kant, 1985, pp. 722-723).

Dans ce cas, l’immigrant doit être considéré comme un être humain qui a une dignité et qui mérite le respect. Kant définit la dignité de la personne humaine comme une valeur intrinsèque qui n’a pas de prix. Cette valeur est à respecter absolument au nom de l’humanité en lui. C’est en cela qu’il soutient que « l’humanité elle-même est une dignité ; en effet, l’homme ne peut être utilisé par aucun homme (ni par d’autres, ni même par lui-même) simplement comme moyen, mais doit toujours être traité en même temps comme fin… » (E. Kant, 1985, p. 758). Par conséquent, l’Africain immigrant ne doit pas être soumis aux conditions d’immigration inhumaines dont ils subissent.

L’immigrant est un étranger qui doit être accueilli partout où il désire dans le respect de la réglementation des pays d’accueil. Ces pays doivent élaborer des textes qui permettent aux citoyens du monde de s’y rendre avec moins de difficultés surtout lorsqu’ils ont des raisons valables. Dans cette perspective, Kant a préconisé dans sa philosophie politique le cosmopolitisme qui défend une citoyenneté mondiale tributaire d’une hospitalité. Il affirme :
« Hospitalité signifie donc uniquement le droit qu’a chaque étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive. [...] On ne parle que du droit qu’ont tous les hommes de demander aux étrangers d’entrer dans leur société, droit fondé sur celui de la possession commune de la surface de la terre, dont la forme sphérique les oblige à se supporter les uns à côté des autres, parce qu’ils ne sauraient s’y disperser à l’infini et qu’originairement l’un n’a pas plus de droit que l’autre à une contrée. (E. Kant, 1985, p. 350.)

Ainsi chaque homme peut se considérer comme un citoyen appartenant à l’humanité entière et doit être accueilli non en ennemi. C’est pourquoi les Africains, désirant immigrer en Occident, lorsqu’ils sont dans la légalité, doivent être acceptés dans les pays d’accueil en tant que des personnes dont leur dignité nécessite le respect. Kant pense que l’inhospitalité conduit à la barbarie, à l’esclavage, au pillage des biens des immigrants ; toute chose qui est contraire au droit de la nature. Il ne préconise que l’hospitalité universelle soit possible par l’établissement de normes et de conditions favorisant des rapports sains et amicaux entre les hommes vivant dans l’espace terrestre. C’est dans ce sens qu’il soutient que « le droit cosmopolitique doit se borner aux conditions d’une hospitalité universelle. » (E. Kant, 1985, p. 350.) L’intégration, dans la perspective du cosmopolitisme valorisant la citoyenneté mondiale, constitue une nécessité pour un vivre-ensemble harmonieux.

Dans notre monde contemporain, il est impératif de repenser l’immigration légale en assouplissant les conditions dans le respect de la personne humaine qui est vraiment dans le besoin. Il en résulte qu’une philosophie politique contemporaine de l’immigration permettra de considérer que l’homme a le droit de s’installer en toute légalité partout dans le monde. Les politiques migratoires flexibles, inspirées de la philosophie politique de l’immigration, doivent permettre de protéger les droits humains des citoyens étrangers. Le durcissement des conditions d’immigration porte atteinte à la dignité humaine. Par une organisation légale de l’immigration, les États peuvent contrôler et juguler les flux migratoires pour protéger les migrants, garantir l’accès légal aux pays d’accueil, le respect de la dignité humaine et l’intégration sociale. Une politique migratoire doit tenir compte de l’éthique.

Pour les réfugiés de guerres, de catastrophes naturelles ou anthropiques, la véritable mise en œuvre de la politique migratoire pourra faire justice. Selon le cosmopolitisme, les États ont l’obligation morale de venir en aide aux citoyens affligés par ces catastrophes et qui demandent asile. B. Badie et M.C. Smouts, (1999, p. 231), font remarquer que « la politique étrangère se fait au quotidien et implique chaque individu. » Cela veut dire que chaque homme, africain comme occidental a une responsabilité par rapport à la question de l’immigration. Les naufrages et l’esclavage au Maghreb interpellent tout le monde.

Conclusion

L’immigration des jeunes africains est une question nodale qui nécessite une prise en compte très sérieuse de leur situation. C’est un phénomène qui nie la dignité humaine. Pourtant dans le monde globalisé, les flux migratoires devraient être bien réglementés pour permettre une libre circulation des personnes et des biens. Malheureusement les jeunes africains sont confrontés à une immigration clandestine dont les conséquences sont désastreuses. Par une philosophie politique de l’immigration basée sur le cosmopolitisme, le respect de la dignité constitue une condition sine quo none de l’élaboration des politiques migratoires à visage plus humain.

SOMÉ/SOMDA Minimalo Alice
Attachée de recherche à l’Institut des Sciences des Sociétés du CNRST
a.mwinmaloon@yahoo.fr

Bibliographie
*BADIE Bertrand et SMOUTS Marie-Claude, 1999, Le retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Paris, 3e édition revue, Edition Presses de la fondation nationale des sciences politiques.
*KANT Emmanuel, 1985, « Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique », in Œuvres philosophiques, traduction de Luc Ferry, tome II, Paris, Éditons Gallimard, pp. 185-205.
*KANT Emmanuel, 1985, « Métaphysique des mœurs », in Œuvres philosophiques, traduction de Joëlle Masson et d’Olivier Masson, tome III, Paris, Éditons Gallimard, pp. 445-791.
*KANT Emmanuel, 1985, « Projet de paix perpétuelle », in Œuvres philosophiques, traduction de Hienz Wismann, tome III, Paris, Éditions Gallimard, pp. 324-392.
*NJOH-MOUELLE E., 1988, De la médiocrité à l’excellence. Essai sur la signification humaine du Développement suivi de Développer la richesse humaine, Paris, deuxième édition, Les Éditions du Mont-Cameroun.

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