« Roch doit vite chausser ses crampons d’homme d’Etat », Juliette Bonkoungou/Yamégo 3è, Vice-Présidente de l’Assemblée Nationale

Par Zowenmanogo ZOUNGRANA • jeudi 2 mars 2017 à 00h28min

« Yaa dawa » (si c’était un homme !), l’auteur de cette interview a entendu cette expression, un jour, à Koudougou, lors d’un meeting de Juliette Bonkoungou qui, à l’époque, guerroyait politiquement contre son frère Hermann Yaméogo, pour la possession de la cité du cavalier rouge. Pour dire tout simplement, qu’on aime Juliette ou pas, c’est une femme entière, franche, qui a un parcours administratif et politique, dont elle peut être fière. Elle n’a pas peur des coups et Dieu seul sait qu’elle en a reçu. Intellectuelle accomplie, elle l’est aussi. Dans cette interview exclusive qu’elle nous a accordée, elle parle de son parti, le CDP, des conditions de son élection à la vice-présidence de l’AN, de ses rapports avec ses camarades du MPP et du président Roch Kaboré. Entretien avec une femme au caractère bien trempé .

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« Roch doit vite chausser ses crampons d’homme d’Etat », Juliette  Bonkoungou/Yamégo 3è, Vice-Présidente de l’Assemblée Nationale

Comment se sent Juliette Bonkoungou à l’hémicycle ?

Je me sens à ma place. Il n’y a aucun problème particulier.

Êtes-vous actuellement à l’aise dans votre rôle de 3e vice-présidente ?

En allant à l’Assemblée nationale, mon objectif n’était pas d’occuper un poste dans le bureau. Mon ambition était et reste, en tant qu’élue du peuple, élue du CDP, donc de l’opposition, d’apporter une contribution vigilante et perspicace au contrôle de l’action du gouvernement, à l’examen des lois et de faire aussi des propositions qui consolident notre démocratie et favorisent le développement de notre pays. Surtout, je voudrais, en collaboration avec les autres femmes élues de l’Assemblée nationale, travailler à faire bouger les lignes en matière de genre et de promotion de la femme. Ceci étant, le président de l’AN a pris la décision courageuse et politiquement éclairée à mon avis, de former un bureau consensuel respectant ainsi, une tradition bien établie de notre parlement. Ainsi au prorata du nombre des partis à l’AN, la 3e vice-présidence a échu au CDP et mes collègues députés CDP m’ont encouragée à l’accepter.

Ce poste, certains de vos adversaires vous reprochent de l’avoir eu par le vote de députés de l’autre camp…

Oh ! Il ne faut pas voir les choses de cette manière ; en tout cas, si ma mémoire est bonne, sur 127 députés à l’AN, j’ai obtenu 124 voix favorables, donc une quasi-unanimité. Je remercie ceux et celles qui ont porté leurs voix sur ma personne, me faisant l’honneur de penser que je peux occuper utilement ce poste. Mais, vous me dites que certains de mes adversaires disent… Je répondrai simplement qu’à l’AN, entre l’opposition et la majorité, il ne s’agit pas au quotidien d’un combat de gladiateurs où chacun tient son couteau aiguisé, hors du fourreau, prêt à dégainer. Il s’agit d’un lieu de débats contradictoires, démocratiques entre des représentants, chacun avec sa vision, mais toujours dans l’intérêt de nos populations, et il n’est pas rare dans ce sens, de voir des lois votées à l’unanimité.

Pourquoi, à maintes reprises, le congrès de votre parti, le CDP, a-t-il été reporté ?

Le CDP est un grand parti qui a eu la responsabilité de la gestion du pouvoir d’Etat, pendant 27 ans et qui l’a perdue, suite à une insurrection ! A l’occasion des évènements des 30 et 31 octobre 2014, notre parti et ses sympathisants, en sus des pertes de vies humaines et matérielles, a subi, en tant qu’entité politique de 1er plan, la mise à sac de son positionnement sur l’échiquier politique national (dissolution de l’AN, des mairies et conseils régionaux où nous étions largement majoritaires).
Ce démantèlement a culminé avec la suspension de ses activités ; puis, suivirent les exclusions, emprisonnement de nombreux camarades et tracasseries diverses. Bref, nous avons connu les malheurs du vaincu comme disait César. Nous avons accepté notre « Golgotha » avec la claire conscience que la vie politique est loin d’être un long fleuve tranquille !

Au total, notre parti, après 27 ans, a été précipité dans l’opposition, du jour au lendemain, sans aucune préparation, et le gouvernail du pays fut transmis à d’autres forces, encore moins préparées à assumer de si hautes fonctions, au niveau de l’Etat.

Dans ce contexte, il nous est apparu comme une évidence que nous devions prendre le temps de l’introspection, du bilan critique sans complaisance (des missions ont sillonné le pays dans ce sens et beaucoup de documents ont été produits). En outre, il nous fallait analyser le nouveau contexte sociopolitique, clarifier les rapports de forces du moment et dégager de nouveaux paradigmes de succès, le tout, en continuant de participer activement à la vie politique nationale, notamment aux élections législatives et municipales.

Est-ce que le temps mis pour finaliser cette réorganisation et se doter d’un nouveau leadership n’est pas trop long ?

C’est selon, mais pour nous, une réorganisation réussie doit éviter toute précipitation, travailler à rechercher par tous les moyens, le consensus entre les différents courants du parti, à redonner courage et confiance à nos militants, et à se réorganiser, à partir de nos structures à la base. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la mise en place d’une commission ad hoc qui est présidée par un de nos vaillants doyens, Monsieur Léonce Koné qui s’y attelle.

Enfin, je vous rappelle que nos congrès se tiennent, tous les 3 ans, et après le 7e congrès tenu en mai 2015, le prochain terme est 2018. Bien sûr, nous pouvons tenir des congrès extraordinaires…

D’aucuns parlent de l’impossibilité de trouver un nom pour la direction du parti…

Que nenni ! Le CDP regorge de nombreux cadres talentueux, pétris d’expérience politique qui peuvent prendre la direction du parti.

Votre nom et celui d’Achille Tapsoba sont régulièrement, cités comme probables présidentiables, mais de plus en plus, il semble qu’aucun de vous n’a la cote pour cause de proximité avec le MPP, voire avec Salifou Diallo, le président de l’AN. Votre commentaire.

N’en déplaise aux grincheux, aux esprits chagrins et malingres, la politique s’accommode mal des barrières étanches, la politique, c’est le lieu par excellence, du débat d’idées et non de la lutte entre personnes. Il s’agit de confrontations républicaines.

A ceux qui mal y pensent, je réponds que mon éthique personnelle m’interdit de boxer en-dessous de la ceinture. Roch, Salif et Simon sont des anciens camarades de lutte, une lutte qui a été longue et âpre ; une trentaine d’années passées ensemble, ça forme bien des liens ! Au demeurant, comment, diable, voulez-vous que nous construisions ce pays sans le dialogue, la concertation, la recherche de la concorde et de la paix. Pour l’intérêt du pays, sans fermer les pages, nous devons travailler à dépasser des étapes pour nous tourner résolument vers l’avenir ?
La réalité sociopolitique du Burkina est si complexe que personnellement, je pense que le MPP au pouvoir ne peut se passer de la recherche d’un consensus national minimal sur les grandes questions de l’heure, s’il veut se donner des chances de succès.

Dans d’autres contrées, j’ai connu des frères qui étaient dans des partis différents, l’un dans un parti de gauche, l’autre dans un parti de droite, et ils ne s’interdisaient pas les réunions de famille (frères Débré en France). Plus près de nous, des couples célèbres ont appartenu à des partis différents, mais ont vécu ensemble, jusqu’à ce que la mort les sépare ; vous les connaissez comme moi. Les démarcations physiques et autres balkanisations sociales appartiennent, je l’espère, à nos vies d’étudiants.

Nos négreries, nos attitudes de démocrates tropicalisés doivent rapidement céder le pas à de nouvelles attitudes plus civilisées et porteuses.

Lorsqu’on prend votre parcours politique, depuis l’UDS (Union de sociaux-démocrates), parti que vous avez créé avec Alain Yoda, feu Zèba Dasmané et feu Kabré Maxime, vos combats au Boulkiemdé, votre contribution à la Nation est immense :

- Présidence des TPR
- Modernisation de la TNB par l’obtention avec la coopération française de la construction d’un studio toujours fonctionnel,
- Réhabilitation administrative et financière de milliers de travailleurs licenciés et dégagés sous la Révolution
- Préservation de la paix sociale par plusieurs négociations aboutis avec les syndicats des travailleurs, quand vous étiez ministre de la fonction publique,
- Création d’un fonds de lutte contre l’extrême pauvreté, lors de votre passage comme présidente du Conseil économique et social,

- Plusieurs milliards engrangés dans le cadre de la coopération avec le Canada dont 1 000 milliards d’investissements privés directs dans le secteur des mines et la liste n’est pas exhaustive. Certains appellaient d’ailleurs, Julie la bosseuse ou la Julie nationale.

Certains de vos anciens étudiants de l’Ecole de droit dont Professeur Augustin Loada ou Gilbert Noël Ouédraogo sont même venus vous retrouver dans la vie publique !
Ne pensez-vous pas un jour, raccrocher ?

J’y pense bien sûr…Aujourd’hui, mes enfants sont grands, se marient et commencent à avoir des enfants à leur tour, qui ont certainement besoin de leur grand-mère… Mais comme dit la chanson, j’y pense, et puis j’oublie…

Vous savez, j’appartiens à cette génération de militants pour qui le pays, l’Etat, la nation, le devoir, l’intérêt général ne sont pas des mots abstraits, voire creux, mais constituent des valeurs qui valent la peine qu’une vie leur soit sacrifiée ! Je sais qu’aujourd’hui, tout ça peut paraître désuet, à l’heure de la religion de l’argent, mais pour cette génération-là, ce sont ces valeurs qui donnent sens à leur vie. Regardez le président Michel Kafando, il a accepté la lourde charge de la transition, à quel âge ?

Alidou Ouédraogo, président de la commission constitutionnelle, malgré son état de santé, et bien d’autres … Le prix de tout ça, ce sont des vies de famille sacrifiées et de graves maladies métaboliques. Mais, que voulez-vous ? On ne se refait pas. Malheureusement. Plus près de moi, mon « petit papa », le Pasteur Samuel Yaméogo, du haut de ses 75 ans, continue de se lever chaque matin à 5 h, de sillonner le monde et le pays, pour rassembler ses brebis et travailler pour le développement.

Est-ce vrai que vous avez beaucoup œuvré à faire venir Essakane au Burkina Faso ?

Je dirai comme les militaires, affirmatif ! J’ai ‘’grouillé’’ le patron de Essakane comme un homme ‘’grouille’’ une fille, j’ai négocié dur pour qu’Essakane s’installe au Burkina. Tout le reste est venu après.

Pensez-vous que le CDP, un jour, peut revenir au pouvoir ?

J’y crois fermement. Vous savez le drame pour un parti ou un homme politique, ce n’est pas de perdre le pouvoir, c’est de ne pas se relever ! C’est pourquoi avec les militants sincères que nous sommes restés, nous travaillons activement à nous relever. Dieu fera le reste. Il est l’Alpha et l’Oméga.

Comment appréciez-vous le pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré ?

C’est le pouvoir d’un homme de bien, tout en rondeur comme disaient, à l’époque, les Français du président Georges Pompidou, mais il doit chausser rapidement les crampons de l’homme d’Etat pour faire face aux nombreux défis qui assaillent le pays, notamment en mettant en place un programme d’urgence pour la relance de l’économie, en annonçant des mesures fortes en matière de sécurité, en trouvant les moyens d’agir sur le prix des produits de première nécessité et en trouvant en lui-même la force d’aller à la réconciliation nationale, sans sacrifier la justice. Pas une justice des vainqueurs, mais une justice égale pour tous. En tant que magistrate, je sais que le temps de la justice classique peut être long et sa vérité, une vérité judiciaire. Alors soyons imaginatifs et trouvons ensemble, une formule pour vider les dossiers et aller au pardon.

La réconciliation est très longue et la vérité, une vertu. Alors, je pense qu’il nous faut être imaginatifs, en travaillant ensemble, à trouver une formule pour vider les dossiers et aller résolument vers le pardon.

Otez le doute de l’esprit des Burkinabè : au commencement, vous étiez avec les fondateurs du MPP en janvier 2014, puis après, vous n’avez pas voulu franchir le Rubicon, pourquoi ?

Effectivement, après le 4e congrès ordinaire de ce qui était encore, notre parti à tous, le CDP, j’ai eu avec Salif, Simon et Roch des échanges approfondis sur la situation qui prévalait dans notre pays et nous avons voulu dégager quelques pistes, en termes de perspectives. Mais, si nous étions d’accord sur le diagnostic de la situation qui prévalait, nous avons divergé, quant aux actions à entreprendre. Personnellement, j’étais favorable à un référendum sur l’article 37, même organisé sous l’égide de l’ONU. Je voulais absolument rester dans une logique démocratique et républicaine, gage de notre maturité politique et j’étais aussi soucieuse de préserver le pays des affres des incertitudes des lendemains. Cependant, nous avons respecté les points de vue de chacun et nous avons continué à entretenir nos rapports personnels d’amitié.

Interview réalisée par Zowenmanogo ZOUNGRANA

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