LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : “Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine.” Montaigne

« Une si courte lettre » à Monsieur le président Roch Marc Christian KABORḖ (1/5)

Publié le samedi 13 août 2016 à 20h48min

PARTAGER :                          
« Une si courte lettre » à Monsieur le président Roch Marc Christian KABORḖ (1/5)

Monsieur le Président,

J’en appelle à votre sagesse.
Dès le début de votre discours d’investiture, vous aviez rendu un vibrant hommage aux victimes des deux répressions sanglantes de l’histoire récente de notre pays. Vos paroles, si profondes, en ont ému plus d’un ; j’en suis. Et jamais je n’aurais pu penser que ces intrépides défenseurs de la liberté et de la démocratie seraient oubliés de si tôt.

En d’autres termes, la noblesse de votre fonction m’interdit de penser, ne serait-ce qu’un instant, que vos propos étaient dénués de toute sincérité, comme si la solennité du moment pouvait vous incliner au mensonge.

La mémoire de ces victimes innocentes reste à jamais gravée dans les esprits. L’idée même qu’ils sont morts pour rien révulse les consciences.

Rien que de penser que justice ne leur sera jamais rendue me plonge dans une profonde tristesse, quand ce ne serait pas dans une colère indicible.

Je ne peux pas me résoudre à l’idée que notre nation, au regard des faits, doit se mettre à l’évidence que la justice n’est pas de ce monde, puisque, jour après jour, nos juges, à défaut d’être mis au pas, sont instrumentalisés, bâillonnés.

Je ne peux pas me résoudre à l’idée que notre Armée nationale, à son plus haut niveau de commandement, exècre la discipline et l’honneur, la seule devise étant désormais l’impunité.

Symbole pour symbole, les galons dorés des officiers supérieurs de notre pays l’emporteraient-ils en noblesse sur la balance de la justice ?
L’absence de justice engendre à terme la révolte, chacun cherchant à se rendre justice. Nous ne sommes pas loin de l’anarchie.

Autant dire que l’installation durable des koglwéogo dans notre pays vous interpelle, Monsieur le Président. Et si vous restiez sourd à cette supplique, vous ne seriez pas à la hauteur de votre sublime mission ; vous seriez par conséquent un roi sans couronne.

Enfin, je ne peux pas me résoudre à l’idée que le rêve de tout un peuple, qui a suscité tant d’admiration aux quatre coins du monde, n’aura duré qu’une saison, les vieux démons du passé revenant déjà hanter les esprits.

Monsieur le Président,
A votre prédécesseur, le président Michel KAFANDO, j’avais adressé « Une si longue lettre ». A vous, je voudrais en faire parvenir une qui soit plutôt courte. Toutefois, cette différence tient à peu de chose ; elle n’est que de pure forme, car, de ma modeste place de citoyen ordinaire, je ne puis nullement m’arroger le droit d’établir une quelconque hiérarchie entre vous deux. L’un, comme l’autre, vous êtes parvenus au sommet de la pyramide sociale, chose qui n’arrive qu’à peu de mortels ; cela est tant et si vrai que la formule du général de Gaulle trouve ici son plein sens : « Au grand sommet, il n’y a pas d’encombrement ».

Autant dire, Monsieur le Président, que vos hautes fonctions font de vous un homme public. Or, j’en suis à vouloir m’adresser ici à l’homme privé, non sans confusion, non sans implorer votre indulgence. Mais il est des faits qui défient la décence. C’est donc contraint par les faits que je cède à la tentation de vous faire entendre un écho qui, j’en suis persuadé, vous est déjà parvenu moult fois. En effet, tous ceux qui connaissent votre père - celui que tout le monde appelle affectueusement « le vieux Bila Charles » - disent de lui qu’il est un homme sage, un homme de principe, mieux, il est un saint … Je n’en dirai pas plus, si ce n’est pour évoquer le bon vieux proverbe de nos ancêtres les Moose : « Walag ka zoet t’a biig keoos ye » (L’antilope qui ne boîte pas ne peut pas avoir de rejeton boiteux) ; autrement dit : « Tel père, tel fils ».

Souffrez donc que je vous dise que vous tenez de votre père. Je ne vous ai jamais vu de mes yeux, mais en me fiant aux confidences des uns et des autres - et je n’ai aucune raison de douter de leur sincérité -, vous êtes un homme bon. Du reste, cela se lit sur votre visage. Et j’ai pu le constater, en lisant l’interview que vous aviez accordée à Jeune Afrique, en son numéro 2853, paru dans les kiosques à journaux, le lundi 13 septembre 2015, soit 3 jours avant le putsch du général Gilbert DIENDḖRḖ.

Pour être honnête avec vous, je vous en avais voulu, et je vous avais même trouvé un peu naïf, puisque vous disiez tout le mal que vous pensiez du Premier ministre de la Transition, Yacouba Isaac ZIDA, dans sa volonté affichée de dissoudre le R.S.P. (Régiment de Sécurité Présidentielle). Par la même occasion, vous disiez tout le bien que vous pensiez de ce régiment d’élite. On n’ignore pas la suite : 3 jours plus tard, notre beau pays était à feu et à sang, les seuls responsables de cette barbarie étant ledit général et ses hommes. Il aura fallu qu’une quinzaine de jeunes gens paient de leur vie, sans compter les dizaines de blessés, pour que l’ordre fût rétabli.

Fallait-il donner une autre précision que je dirais que c’est par ce sang et par l’humiliation infligée au président KAFANDO, au Premier ministre ZIDA et à deux ministres que les institutions sacrées de notre pays ont pu être rétablies, ce qui vous vaut légitimement votre présence aujourd’hui au palais de Kosyam.

Je suis très respectueux des institutions : « Vox populi, vox dei » (La voix du peuple, c’est la voix de Dieu), laissaient entendre les Romains, au sommet de leur splendeur démocratique. C’est dire que j’ai un respect sans borne pour votre fonction, et je dis cela en toute sincérité ; je suis loin d’être un griot ; je suis loin d’être un courtisan. En traçant ces mots, le citoyen ordinaire que je suis ne fait qu’exprimer sa joie, comme beaucoup de ses concitoyens du reste, de voir le vent de la démocratie souffler enfin sur son pays, lequel, hier, comme aujourd’hui, mérite bien son nom : le « Pays des hommes intègres ».

Permettez-moi alors, Monsieur le Président, de vous formuler, publiquement, à vous et à votre équipe, mes vœux sincères de réussite. Car, sans placer haut mon orgueil, je serais le plus vil des hommes si je pouvais nourrir le vœu secret de vous voir échouer, comme pour me réjouir de voir le désordre et l’anarchie s’installer dans notre pays. Et quel bénéfice aurais-je pu en tirer ? Certes, je suis loin d’être un homme vertueux, mais je n’en suis pas à me repaître de larmes ni de sang.

Monsieur le Président,
J’aime autant vous dire que le respect que je vous dois passe aussi par la vérité. Par conséquent, je ne saurais vous cacher mon trouble, voire mon désarroi de constater le sort que vous réservez à l’ancien Premier ministre de la Transition, le général Yacouba Isaac ZIDA. Certes, je suis loin d’être Zola, et ce tout nouveau général n’a peut-être pas, lui non plus, l’innocence du capitaine Dreyfus. Cependant, je l’assume en conscience, et je le dis haut et fort :

POUR ZIDA, J’ACCUSE !

Mais, commençons par lever toute forme d’équivoque ! Il suffit qu’on se donne la peine de relire ce que j’avais écrit dans ma « Si longue lettre » à Monsieur le président Michel KAFANDO. Parlant de ZIDA, je disais ceci : Peu importe les fonctions qu’il a exercées par le passé. Le pauvre … ! Je n’aimerais pas être à sa place. Le respect que je lui dois m’est dicté par le peuple burkinabè, qui, après l’insurrection du mois d’octobre dernier, s’est donné une sorte de modus vivendi, pour ne pas sombrer dans le chaos …

Redisons-le encore : je ne suis pas de ceux qui, une fois les yeux fermés, se mettent à rêver d’un avenir (politique) radieux pour ZIDA, mais jamais au grand jamais je ne participerai à la grande cabale contre lui en ce moment.

Certains, comme Monsieur Derbié Térence SOMḖ, il y a quelques mois déjà, exaltés par la ferveur de la Semaine Sainte – Fêtes de Pâques obligent ! -, poussant l’anathème jusqu’à la perfidie, n’hésiteront pas à convoquer la figure du Crucifié, non sans avoir fait montre de leur parfaite connaissance de l’antiquité romaine : après tout, Pilate, juge redouté et redoutable, n’en devait pas moins des comptes à César. Monsieur SOMḖ nous renvoie alors à ce dicton romain : « La roche tarpéienne est près du Capitole ». Toutefois, la cérémonie de la lapidation romaine n’est rien au regard du supplice du Golgotha, humiliation suprême, ultime coup de grâce !

En Terre africaine, notamment chez nous, au Burkina Faso, il fallait bien que la figure du Crucifié trouvât sa réplique ; ce sera ZIDA : Zida le galonné, Zida le crucifié ! Zida le vénéré, Zida le pestiféré ! 14 mois de gloire contre une interminable descente aux enfers !

Je ne suis pas un spécialiste des figures de style, mais je crains que certains en soient déjà à recourir au paronyme : de Zida à Zika, il n’y a qu’un pas ; cet épouvantail étant agité, la peur peut donc légitimement s’installer dans les esprits.
On me pardonnera, j’espère, ce raccourci, trop brutal. J’aurais aimé que mon imagination débridée m’inspirât le contraire ; j’aurais aimé que mes propos fussent moins amers, mais encore fallait-il que l’actualité s’y prêtât.

Monsieur le Président,
A l’heure où je vous trace ces mots, sans avoir jamais vu le général ZIDA de mes yeux, j’en suis à regretter l’insouciance de mon enfance, ma propension naturelle à la paresse, alors que mon vieux père m’avait fait inscrire à l’école de mon village, espérant que je vengerais son illettrisme.

Ce village est situé sur la route du village de vos ancêtres, puisque la rumeur publique fait remonter votre arbre généalogique à MḖGUḖ, à quelques encablures de ZORGHO. Mais, fallait-il aller à l’essentiel que je vous confierais ceci : j’aurais aimé avoir été discipliné et intelligent ; cela m’aurait permis de faire des études de droit, et plus précisément d’avocat. Ainsi, en bon ténor du barreau, j’aurais défendu ce pauvre ZIDA, dans la tourmente qui est la sienne en ce moment.

PAUVRE ZIDA !

L’empathie subite que j’ai pour vous ne m’empêche pas d’être lucide. Par conséquent, je dois m’efforcer de comprendre les mobiles du crime dont on vous accuse. Certes, la guerre des religions est l’un des pires fléaux de l’Histoire de l’humanité. Ainsi, les fantômes de la nuit de la saint Barthélémy hantent encore mon esprit. Et rien qu’à ce titre, j’aurais dû faire preuve de sagesse et de retenue. Pourtant, je ne crois pas vous offenser, mon général, en mentionnant ici que vous êtes aussi un bon protestant, ce qui revient à dire que vous n’êtes pas obligé de faire de saint François d’Assise – ce pauvre parmi les pauvres - votre source d’inspiration. Je n’irai pas jusqu’à évoquer Max WEBER (L’Ethique protestante et la morale du capitalisme) ; je l’ai lu, mais en profane ; je ne suis donc pas sûr de l’avoir compris. Je puis néanmoins risquer cette conjecture : au cœur du protestantisme, on trouve cette philosophie : « La bonté de Dieu se lit dans ses œuvres ». En d’autres termes, si Dieu vous aime, il vous donne les clefs de la réussite ; il vous couvre d’or et d’argent.

Cela, le pauvre ZIDA, que je tente de défendre, semble l’avoir compris. Toutefois, si j’ai choisi d’être son avocat, ce n’est pas pour faire preuve de complaisance envers lui. Avant d’entrer dans l’arène, avant de croiser le fer avec ses juges impitoyables, j’ai tout de même quelques griefs à formuler contre mon client. Certes, il n’était pas encore général au moment des faits qu’on lui reproche, mais, comme tout bon militaire, il aurait dû comprendre au moins l’enseignement que donnait un général romain : « Scripta manent, verba volent » (Les paroles s’envolent, les écrits restent).
Contrairement à ce que pensent la plupart des gens, cette formule rappelle à toute personne prudente, et a fortiori à tout militaire digne de ce nom, qu’elle doit veiller à ce qu’il n’y ait aucune trace de ses actes. Dès lors, j’en veux à ZIDA d’avoir laissé des traces de sa parcelle située à OUAGA 2000 ; je lui en veux de l’avoir achetée à un prix qui n’est pas le prix réglementaire, c’est-à-dire un franc symbolique, comme son statut de N°2 du R.S.P. lui en assurait le droit, force faisant droit sous les Tropiques. Du moins, c’est ce que laisse entendre le bon sens. Encore faut-il pouvoir se situer à ce niveau. Ce ne semble pas être le cas de ZIDA ! Et l’on ne peut malheureusement que le regretter. Quelle maladresse : montrer sur la place publique que l’on dispose de 62 784 000 F CFA pour s’acheter une parcelle !

Quant aux 667 620 000 F CFA, la valeur de son patrimoine, selon sa déclaration de biens en avril 2015, que n’aurait-il mieux fait de les cacher dans l’un des coffres de ces dizaines de voitures luxueuses qui, par une journée ensoleillée d’un certain mois d’octobre 2014, se dirigeaient vers la Terre Promise de Yamoussokro !? Certes, chacun sait que ces voitures, en dehors de leurs passagers, ne contenaient que des patates douces de Saponé et du Bulvôaka, cueilli fraîchement des bas-fonds fertiles du barrage de Ziga, pour que le sevrage des anciens dignitaires de l’ère Blaise COMPAORḖ ne soit pas trop brutal. Passons !

Ecrou (ecroupromo71@yahoo.fr)

PARTAGER :                              

Vos réactions (18)

 LeFaso TV
 Articles de la même rubrique
Dites Stop au Mal-être au travail