Elie Bagbila, coordonnateur de Light For The World : « Beaucoup d’enfants handicapés ne vont pas encore à l’école au Burkina »

vendredi 15 juin 2012 à 03h04min

A l’instar des autres nations africaines, le Burkina Faso commémore ce 16 juin, la Journée de l’Enfant Africain (JEA) placée sous le thème : « Les droits des enfants handicapés : Le devoir de protéger, de respecter, de promouvoir et de réaliser ». De cette journée et des conditions de l’enfance burkinabè, notamment des enfants handicapés, Elie Bagbila, coordonnateur de Light For The World (Lumière pour le monde) en parle, ainsi que des défis à relever.

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Lefaso.net : La journée de l’enfant africain se tient cette année sous le thème : « Les droits des enfants handicapés : Le devoir de protéger, de respecter, de promouvoir et de réaliser ». Que faut-il comprendre à travers ce thème ?

Elie Bagbila : Par ce thème il faut comprendre que c’est une interpellation de tout le monde. En premier lieu, les décideurs politiques et les gouvernements. Des engagements ont été pris au niveau national et international pour promouvoir et protéger les droits des enfants et spécifiquement les enfants handicapés. Malheureusement, à nos jours, si on fait le bilan globalement et par pays, nous nous rendons compte qu’il reste beaucoup à faire. Des efforts louables ont été certes consentis et des résultats appréciables engrangés. Mais pour reprendre l’expression populaire, « c’est bon mais ce n’est pas arrivé ». Nous saluons les actions du Burkina Faso et ses partenaires techniques et financiers et nous encourageons l’Etat Burkinabé à franchir les pas décisifs de l’élaboration des textes d’application et de la mise en œuvre de ses engagements.

Le thème interpelle également les organisations des personnes handicapées, les parents d’enfants handicapés, les personnes handicapées prises individuellement ainsi que la communauté sur leurs droits. Il faut connaître ses droits et les revendiquer, c’est un devoir. Il faut se mettre à l’avant-garde de la lutte pour ses droits, c’est aussi un devoir. Le plaidoyer et le lobbying demeurent des armes efficaces pour faire valoir ses droits et faire en sorte que les autres (gouvernements) accomplissent leurs devoirs de protéger, de respecter, de promouvoir et de réaliser les droits des personnes handicapées.

Quelle lecture pouvez-vous faire de la situation des enfants handicapés au Burkina ?

Les données fiables sur la situation des personnes handicapées au Burkina Faso ne sont pas toujours disponibles. Il est donc assez difficile de porter un regard objectif sur la situation des enfants handicapés au Burkina Faso. Cependant, le recensement général de la population de 2006 fait état de 1,2% comme taux de prévalence, soit 168.094 personnes handicapées dans tout le pays, alors que le rapport mondial sur le handicap dit que le taux est passé de 10% à 15% en 2011. De notre propre expérience, par exemple en éducation inclusive avec nos partenaires au sein de la commune de Garango, on compte déjà 740 élèves handicapés dans les 45 écoles sur un total d’environ 12.000 élèves, donc 6%. Or là le projet d’inclusion des enfants handicapés dans les écoles vient juste de commencer et il reste dans la commune beaucoup d’enfants handicapés qui ne vont pas encore à l’école. Ce sont des statistiques non officielles mais c’est évident qu’au niveau national il nous faut plus de statistiques et données de base plus fiables, élaborées sur une base scientifique pour que l’Etat puisse développer sa politique d’éducation inclusive !

Aujourd’hui, le handicap est plus une question sociale que médicale, selon la note d’orientation de l’union africaine. Partagez-vous la même vision des choses, autrement dit, est-ce aussi le cas au niveau de Light For The World ?

Light For The World partage cette vision sur la question du handicap. En effet, il ne faudrait pas seulement se focaliser sur un seul aspect de la question (vision médicale). Le modèle médical met l’accent sur la déficience, et veut faire en sorte que la personne handicapée soit aussi conforme que possible à « la normale » qui lui sert de référence. Or le modèle social dit que la déficience en elle-même est un état (traitable ou pas) pendant que le handicap résulte du regard négatif voire méprisant porté sur la personne avec déficience par l’entourage ; qu’il résulte encore de la discrimination, la stigmatisation et autres attitudes peu favorables à l’expression de la personne en tant qu’humain. Le model social se base sur le droit, l’égalité des chances et l’équité et j’ajouterai sur l’éthique, la morale, le spirituel. Au lieu de porter l’attention sur la déficience, il faut chercher plutôt à agir sur l’environnement et la société en générale et sur le refus de la différence.

De nombreuses activités sont en vue à l’occasion de la célébration de la journée. Qu’est-ce qui devrait, selon vous, être la priorité en pareille circonstance pour une meilleure intégration des enfants handicapés ?

La priorité devra être accordée à la sensibilisation de tous les acteurs à commencer par les personnes concernées par la question (personnes handicapées et leurs familles, les OPH, la communauté). L’ignorance est plus redoutable que la déficience elle-même. Si vous ne savez rien cela signifie qu’il faut agir à votre place, ce qui n’est pas la bonne solution. Parce que laisser les gens faire les choses à sa place ne rend pas responsable mais tout le contraire : irresponsable.

Ensuite, il faudra mener des actions fortes de plaidoyer et de lobbying pour faire bouger les choses. Par exemple demander aux gouvernements d’élaborer des textes d’application des lois votées, de les appliquer et de les faire appliquer au niveau national, régional et local. La meilleure manière de les faire respecter, c’est de donner soi-même l’exemple.

Quels sont les défis majeurs à relever par les acteurs nationaux ?
Les défis sont nombreux. Il n’existe pas encore d’organisations de personnes handicapées (OPH) fortes à même de mener véritablement à bien les actions de plaidoyer. A cela s’ajoute le fait que trop d’OPH se confinent à des querelles de leadership interne en abandonnant le vrai combat. Et comme il manque de leader charismatique, les OPH se combattent pour le leadership au niveau fédératif. Et à force de se livrer à ces querelles de leadership, elles ont beaucoup perdu de leur influence morale et politique.

Evidemment, la multiplicité des OPH pose problèmes. Le Burkina compte présentement plus de 500 associations de/ou pour personnes handicapées. A ce rythme et si on n’y prend garde, on risque d’en arriver à « un quartier une OPH ». Or, comme on le dit, l’union fait la force. Alors, il est temps de se ressaisir, de s’unir et de constituer un réseau fort pour espérer remporter des victoires.
Autre défi qu’il faut relever : l’insuffisance de l’implication des parents des enfants handicapés. Les parents peuvent beaucoup influencer l’acceptation et l’inclusion de leurs enfants. Ce n’est que dans certains cas comme dans l’Association des Parents des Enfants Encéphalopathes que les parents se sont réunis en association.

Face à de tels défis, quel peut être l’apport d’événement comme la Journée de l’enfant africain ?

C’est une tribune efficace pour le plaidoyer et le lobbying. Plaider pour l’élaboration des textes en faveur des personnes handicapées, pour l’application des textes existants et pour l’atteinte des objectifs de la Journée de l’Enfant Africain (JEA) 2012 et sur les domaines de préoccupations comme le handicap et la pauvreté ; Plaider pour l’accès à l’éducation et aux soins de qualité ; Plaider contre la discrimination, la stigmatisation et les attitudes sociales négatives ; contre la violence faite aux enfants handicapés ; Plaider enfin sur l’importance des statistiques et de la collecte des données.

Cela a-t-il vraiment un impact sur la situation de l’enfant africain en difficultés, parce qu’apparemment les choses ne bougent pas beaucoup sur le terrain ?

Dans le domaine aussi crucial que celui du handicap, évitons de toujours dramatiser les choses. Des actions ont été entreprises depuis des décennies et aujourd’hui nous voyons des résultats, des acquis. Nous devons chercher à toujours progresser. De plus en plus la personne handicapée a droit à la parole. C’est un impact positif. Des organisations de la société civile font pression et obtiennent des résultats, c’est positif. Les OPH et la communauté nationale et internationale ont pris conscience de la problématique du handicap et du développement inclusif, cela est aussi une victoire. Les choses vont à leur rythme et nous devons savoir compter avec. Les choses bougent beaucoup sur le terrain. Un vrai problème c’est l’absence de capitalisation de ces acquis sur le terrain ce qui ne permet pas de mesurer réellement le rythme de progression.

Pouvez-vous rappeler l’historique de la célébration du 16 juin ?

La Journée de l’Enfant Africain (JEA) est célébrée chaque 16 juin en mémoire du massacre en 1976 à Soweto en Afrique du Sud d’écoliers noirs par des policiers du pays. Vous ne l’ignorez pas, c’était du temps de l’apartheid. L’on a trouvé en cette commémoration annuelle une réelle opportunité de se concentrer sur le travail des acteurs dévoués aux droits de l’enfant sur le continent afin de contribuer à lever les obstacles à la réalisation de ces droits.

Ainsi, la JEA 2012 a pour thème : ‘’Les droits des enfants handicapés : Le devoir de protéger, de respecter, de promouvoir et de réaliser’’.

Propos recueillis par Grégoire B. BAZIE

Lefaso.net

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