LA NOUVELLE DU VENDREDI : Au-delà de la liberté

vendredi 2 décembre 2011 à 01h03min

Sitôt réveillé, il en ressentit une culpabilité, un nœud dans la conscience, semblable à ce qu’engendre un acte de désobéissance monstre. Ce nœud, c’était la récidive de la faculté de prémonition au cours de son sommeil. Il s’agissait moins d’élucubrations que d’une vision claire de l’avenir. Le songe commença sur un vol d’aigle. L’oiseau, maître des airs, s’enfonça dans l’azur, se mit à déployer vaillamment ses ailes dans une direction choisie par lui, au hasard d’un instinct propre aux êtres orgueilleux. Il transperça un premier nuage, un deuxième, et après le troisième qui aurait pu contenir les eaux d’une pluie diluvienne, fit le mort.

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S’abandonnant à sa comédie, il chuta à la verticale, presque sans vie, comme vidé de ses ardeurs et de son orgueil. Le spectateur ne vit pas arriver l’instant fatal où la bête s’écartèlerait dans une frondaison ; du moins s’écraserait-elle sur un toit de tôles ondulées. Car un autre instant aussi propre à la bête que celui qui la lança tantôt dans cette aventure intervint au cœur de l’acrobatie dangereuse. Et le numéro fut bloqué là, plutôt substitué par la reprise d’un vol ordinaire, sans talent. Du moins la bête se contenta par la suite de décrire un entonnoir. La pointe de l’entonnoir se retrouva dans la cour de Boyaré. Ce fut le choix de ce lieu qui intrigua le dormeur au point de l’inquiéter.

Il fit un mouvement brusque de la nature d’une feinte de corps, et se réveilla. Allongé dans son dos après une dispute inexplicable, Limata faisait un bruit de moulin ; la case en vibrait comme au passage d’un train. Par l’angle supérieur de la porte aux mesures approximatives, une brise matinale entrait en apportant les rayons fuyards d’un soleil encore lointain, morne. Le chant d’un oiseau indéfinissable se fit entendre ; vint ensuite le concert des ânes du village, et celui des coqs. Boyaré se leva, fit un pas vers la table de nuit, ramassa au milieu d’objets hétéroclites, une montre dorée, unique bagage rapporté de Côte d’Ivoire après une décennie d’errance. Quatre heures du matin. Se dérobant au bruit de moulin qui l’empêchait de se concentrer sur les symboles de la vision, il poussa la porte pour prendre de l’air.

Enfant à l’école primaire de Razinga, il avait de ses visions effarantes qui lui valurent le surnom de petit sorcier. Une fois, il prophétisa sur la disparition de l’épouse du maître ; d’abord murmurée par ses camarades puis réprimée par les enseignants, l’affaire s’imposa environ un mois après lorsque partie à la ville pour enfanter, la femme en question revint les pieds en avant. Comme c’était avant la prédiction de l’inondation, l’on renia tout lien entre l’événement malheureux et les propos de l’enfant. Un matin, il susurra à sa mère un songe pour le moins catastrophique : des images d’eaux furieuses et grondantes venant de l’Est et emportant sur leur chemin animaux, cases, vivres. Son père mis au courant fit une offrande au dieu de la pluie, le supplia de refréner ses ardeurs sans interrompre la saison.

Le dieu de la pluie resta sourd, son vœu fut sans effet sur l’élan déjà amorcé par la nature. Une semaine durant, l’homme observa à son corps défendant les nuages s’enfler démesurément, et des signes insolites se réunir dans le ciel. Et un matin, cette quantité d’eau amassée s’abattit sur le village, visitant cases, greniers, puits, poulaillers, enclos. Mais à l’heure du bilan aucune vie ne fut déplorée ; l’on se réduisit à comptabiliser des abris disparus, des arbres déracinés. C’est alors que la prémonition du petit Boyaré fut invoquée et son cas chuchoté d’intime en intime. Comme les confidences de cette nature finissent par s’amplifier, celle relative au petit Boyaré se mua en secret de polichinelle et en rumeur.

De la rumeur naquit au sein du village une disposition générale à soupçonner le mal chez l’enfant. C’est pourquoi, frustrés les siens organisèrent des rites d’exorcisme censés séparer l’enfant de l’esprit qui lui conférait cette vue lointaine du malheur et de la catastrophe. A l’issue de l’opération qui intéressa à plus d’un titre les anciens, l’enfant fut dépossédé de ces films nocturnes dont il se délectait dans l’ignorance totale de leurs enjeux. « Tiens-moi au courant dès que tu vois revenir les choses, l’instruisit sa mère, plutôt rassérénée par les nuits sans rêve de son enfant. » Il en était à ce souvenir-là, lorsque le sommeil alourdit ses paupières. Mais, sur le seuil, une senteur d’œuf en putréfaction le repoussa ; il cracha, attendit un instant, dressé à cet endroit tel un vigile de faction. ******* Il s’étendit à même le sol et glissa dans les bras de Morphée.

Dans cet état où les choses à venir se révèlent volontiers à lui, Boyaré vit affiché sur un tableau noir la composition du tiercé gagnant : 12 ; 17 ; 3. Un enfant qui se tenait au pied de ce tableau lui prit la main et le conduisit vers un kiosque où une file interminable s’allongeait davantage, animée. On eût dit un marché… En effet, dans ce marché de la chance, vendeurs de compositions et autres spéculateurs de journaux hippiques côtoyaient, en bonne intelligence, parieurs et badauds.
- Quelle est ta composition ? lui demanda un inconnu. L’enfant, qui logeait sa menue main dans la sienne, lui gratta le fond de la paume en signe d’interpellation, et lui fixa un de ces regards de désapprobation propres aux complices. Mais ignorant celui-ci, l’homme réitéra sa demande.

- Monsieur, je veux savoir quels chevaux vous avez choisis.
- Mes chevaux à moi ? se ravisa Boyaré en rapportant son regard sur le parieur agaçant. L’homme, convaincu d’une solidarité –cependant fallacieuse- entre parieurs était tout oreilles.
- Moi, repartit Boyaré, je joue le 2 ; le 7 ; et le 17. A cette réponse le visage de l’enfant s’émerveilla. La file évoluait à pas de caméléon tandis que l’heure de fermeture des guichets approchait à grandes enjambées. Aussi, des bousculades sporadiques commencèrent à remuer la file, donnant lieu parfois à des vociférations et à des jurons, au grand dam de l’ordre qui régnait naguère. Projeté sur le dos de son voisin par une force venue de derrière, Boyaré fut automatiquement récompensé d’un coup de coude dans l’abdomen. Avec une boule douloureuse dans le ventre, il se serait écroulé si le sourire du compagnon ne lui avait suggéré de serrer les mâchoires pour écraser la douleur.

- Tiens bon, lui souffla en effet son compagnon, tu seras bientôt riche. Cette moindre phrase réalisa par la suite le miracle de transfigurer l’époux de Alima en une icône du bonheur. D’autres brutalités subies par la suite n’eurent pas raison de sa détermination à parier. Et Boyaré resta dans le rang, qui se rallongea, et s’étira indéfiniment. Pour en finir avec cette comédie, l’enfant lui rappela le lien qui fut jadis rompu entre eux par les anciens. Et de lui signifier qu’enfin, lui Boyaré devenait aigle, libre.

Aimé Béogo

Le Pays

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