Université de Ouaga : Tout baigne... mais dans quoi ?

mercredi 18 juin 2008 à 10h48min

Le 13 juin 2008, lors du point de presse sectoriel du gouvernement, qui a porté, entre autres, sur les examens et concours, le Bac 2008 et la notation des fonctionnaires de l’Etat, le ministre des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique, Joseph Paré, a affirmé devant les micros et les caméras qu’à l’Université de Ouagadougou, tout baigne.

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72 heures après cette déclaration, la tension, qui était déjà vive depuis quelques jours entre les étudiants et les autorités universitaires, est montée d’un cran. Et hier, dans la matinée, tout a subitement basculé avec une manifestation estudiantine qui a été sévèrement réprimée par les forces de l’ordre.

Bilan : de nombreuses interpellations, des blessés dont un étudiant par une balle qui lui a causé une fracture à la jambe droite et les activités des populations environnantes ont été perturbées jusqu’en début d’après-midi. Tout baigne donc, mais dans quoi ?

Depuis janvier 2008, l’Université de Ouagadougou est régulièrement perturbée par des grèves liées aux revendications corporatistes des étudiants de l’Unité de formation et de recherche en sciences de la santé (UFR/SDS).

Ceux-ci exigeaient des responsables politiques et administratifs la satisfaction de leur plate-forme résumée qui s’articule autour de points tels que la vaccination des internes à l’hôpital, l’augmentation des frais de stage et la révision des textes.

Début mai 2008, la contagion gagne les autres UFR, notamment celles des Sciences exactes et appliquées (SEA) et des Sciences de la Vie et de la Terre (SVT). Dans une déclaration parue dans notre édition du lundi 16 juin 2006, la section ANEB de ces deux unités de formation et de recherche interpellait le président de l’Université de Ouagadougou, Jean Coulidiaty, sur les conditions de travail des "grands élèves de Zogona", comme d’aucuns les appellent, en l’occurrence sur les questions relatives aux frais de laboratoire, aux bourses et aux dérogations.

Une rencontre avait eu lieu au préalable avec la présidence de l’U.O. et le syndicat estudiantin avait jugé les "réponses imprécises". Dans la foulée, il reprochait à l’autorité universitaire de privilégier la voie de la répression plutôt que le dialogue, en se référant à une correspondance en date du 2 juin à lui adressée et dans laquelle le président Coulidiaty affirmait :

"Je me réserve le droit, au nom des prérogatives qui sont les miennes, d’user de tous les moyens en mon pouvoir pour empêcher tout trouble". A savoir donc, faire appel aux forces de sécurité au cas où.

Voyant les choses venir, l’ANEB a, dans son message, invité ses militants à se tenir prêts pour la défense ferme et intransigeante des franchises universitaires (cf. l’Obs. paalga du lundi 16 juin, page 10).

Elle ne savait pas si bien dire, puisque le lendemain le territoire du campus sera violé par la police, la gendarmerie et, tenez-vous bien, la garde de sécurité présidentielle.

Hier donc, l’Université de Ouagadougou était le théâtre d’un affrontement entre les étudiants et les hommes en treillis. Il est 11 heures lorsque notre équipe de reportage démarre pour se rendre sur les lieux.

Pour éviter les embouteillages provoqués par la situation à Zogona, nous prenons des raccourcis pour vite atteindre Charles-De-Gaulle du côté sud.

Là, un jeune militaire, trapu, arme en main avec un petit sac accroché à la ceinture et contenant des munitions, nous fait signe de la main de rebrousser chemin. Nous nous approchons pour lui expliquer que nous sommes des journalistes en reportage. "Non, non, repartez", répondit-il, sec.

"Le peuple burkinabè, au nom de la Constitution, a droit à l’information. Il doit savoir ce qui prévaut au campus depuis ce matin", osons-nous. "Ah là ! Maintenant, c’est de la provocation que vous faites, quittez les lieux tout de suite", nous lance-t-il, les yeux exorbités de colère, tout en mettant en évidence la kalach qu’il portait en bandoulière.

Pendant ce temps, d’autres éléments du tristement célèbre "Conseil" prenaient position tout le long de Charles-De-Gaulle et autour de la présidence de l’UO, que justement nous voulions rallier pour rencontrer les autorités sur la situation. Nous faisons le tour pour entrer du côté nord, en passant devant Yalgado pour longer le canal.

Les étudiants étaient massés sur les deux ponts du campus et les espaces qui servent de parking à l’UFR/SJP, armés de cailloux. En face d’eux, des forces de l’ordre, armées jusqu’aux dents, prêtes à l’assaut. Un décor d’intifada Subitement, les tirs, qui étaient sporadiques, reprennent à un rythme soutenu. C’est la débandade dans les rangs des étudiants. Les gaz lacrymogènes fusent de partout, rendant l’air irrespirable. Les uns et les autres cherchent des refuges.

On s’abrite comme on peut. Certains n’hésitent pas à escalader le mur de l’U.O. pour disparaître dans les six-mètres et se confondre aux populations. Peine perdue, puisque les éléments de la Compagnie républicaine de sécurité (CRS) poursuivaient leur chasse-à-l’homme jusque dans les quartiers et dans les familles.

De temps à autre, on apercevait leurs véhicules, remplis de personnes interpellées, passer à vive allure pour ensuite rouler doucement sur l’avenue Charles-De-Gaulle, qui présentait un spectacle digne d’un territoire palestinien avec des barricades de toutes sortes dressées, qui s’étiraient tout au long.

Pour avoir le maximum de prises de vue, nous tentons de traverser le pont situé au niveau du restaurant universitaire. Là, nous sommes bloqués par des croquants furieux : "Vous, les journalistes, vous déformez l’information. Foutez le camp", crient certains.

Nous voici pris entre deux feux

D’autres, plus intelligents, qui savent l’importance de la présence de la presse, essayent de calmer les esprits surchauffés de leurs camarades. Une discussion chaude s’engage.

L’esprit de tolérance s’installe peu à peu. "Comme vous êtes d’un organe privé, vous pouvez faire votre travail. Mais, de grâce, écrivez qu’il y a eu des tirs à balle réelle. Allez vérifier à l’hôpital", lance l’un d’entre eux. Yalgado donc ! Au service des urgences, les blessés arrivés plus tôt ont déjà reçu des soins.

Ils sont au nombre de quatre pour les cas graves que nous avons pu constater. Ce sont :

Abdoul Karim Mouni, 3e année SVT : il a reçu du gaz lacrymogène sur la tête ;
Adama Zongo, Psychologie : une balle au pied droit, qui a causé une double fracture ;
Yacouba Koutou : bras droit en lambeaux pour avoir reçu des éclats de vitre ;
Sidonie Kanzié, 2e année de droit : elle est blessée à la jambe droite par suite d’une chute.

Dans une des salles où ces blessés sont gardés, un gendarme répondant au nom de Thierry Zongo était aussi pour avoir reçu en pleine figure des projectiles des manifestants. D’autres victimes de cette folle matinée étaient internées à l’infirmerie de l’Université.

La manifestation s’est poursuivie jusqu’en début d’après-midi. Fatigués par les courses-poursuites et tenaillés par la faim, les étudiants se sont dispersés pour chercher à manger en promettant de se faire de nouveau entendre aujourd’hui. Le restaurant universitaire du campus étant fermé, on les entendait parler de "plan B". Renseignement pris, il s’agissait du "bassi" (couscous de mil) pour tromper sa faim.

Adama Ouédraogo Damiss

L’Observateur

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