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Luc Adolphe Tiao, président du CSC : “Le destin détermine des évènements qui échappent à la raison humaine”

Accueil > Actualités > Portraits • • lundi 15 octobre 2007 à 08h05min

Luc Adolphe Tiao

En recevant ce jeudi 27 septembre 2007, Luc Adolphe Tiao, président du Conseil supérieur de la communication, les journalistes de la rédaction de Sidwaya savaient toute la substancielle qu’ils tireraient de cet entretien. Et à l’issue des trois heures d’échanges, pour reprendre les mots du M. Tiao, un constat s’établit : en plus de l’ancien patron de la maison qu’il a été, Luc s’est taillé une posture de diplomate. Normal pour quelqu’un qui a fait les sciences Po, alors qu’il avait en charge la communication de notre représentation diplomatique à Paris.

Au-delà des questions de la régulation, de la communication en général, l’actualité fournie en ce mois de septembre, et les débats autour de la date historique du 15 octobre ont meublé l’entretien avec à la fois le communicateur et le communiquant. Un homme d’expérience qui a gravi toutes les échelles de la profession en passant de “simple” rédacteur à directeur général de Sidwaya, puis secrétaire général du ministère de l’Information avant de partir polir la communication, à l’ambassade du Burkina à Paris, puis à la primature. C’est un témoignage donc digne d’un professionnel du milieu qui n’a jamais fait mystère de son attachement à tout ce qui touche à la communication et à l’information. Donc à la vie, tout court.

Sidwaya (S.) : Le 26 septembre s’est ouverte la 2e session ordinaire de l’Assemblée nationale. Quel regard portez-vous sur le Parlement burkinabé ?

Luc Adolphe Tiao (L. A. T.) : Permettez-moi de vous exprimer d’abord ma gratitude pour l’honneur que vous me faites en m’invitant à cette tribune, oh combien ! prestigieuse qu’est l’Invité de la Rédaction. Amorcée en 1991 avec l’adoption de la Constitution suivie de la tenue des premières élections législatives, la IVe République dont beaucoup percevaient l’avènement avec scepticisme, a su ancrer le

“Si la liberté de la presse se renforce, elle profite aussi bien aux journalistes qui sont dans le public que dans le privé”.

processus démocratique. Globalement, nous devons être satisfaits et le parlement d’hier à aujourd’hui s’est renforcé bien que l’on constate que les partis d’opposition soient moins représentés à l’Hémicycle que lors de la législature précédente. Certains ténors de l’opposition n’ont pas été élus. Toutefois, le Parlement burkinabé s’affirme chaque jour un peu plus et je crois qu’il occupe la place qui est la sienne dans la vie politique et institutionnelle.

S. : Mais ne croyez-vous pas que ce Parlement est l’affaire des députés, qu’une grande majorité de citoyens ne se sent pas vraiment concernée par ce qui s’y passe ?

L. A. T. : Ce n’est pas une particularité du Burkina Faso, même dans les pays à démocratie avancée, ce sentiment est vécu et ressenti par les populations. Généralement, les Parlements sont considérés comme des structures qui ne sont pas l’émanation du pouvoir populaire. Le plus important à mon avis est de savoir si les populations comprennent bien l’utilité d’une Assemblée nationale. Est-ce que les citoyens appréhendent le rôle de leur Parlement ? Je ne suis pas certain. J’ignore s’il existe une étude qui donne une idée de l’image que les citoyens ont de leur Parlement ou de leurs députés. Mais, je comprends votre préoccupation. L’Assemblée nationale, à l’image d’autres institutions, ne communique pas assez. Il y a une nécessité absolue de faire en sorte que les citoyens s’approprient l’Assemblée nationale. Le Parlement est la première institution qui reflète l’essence même de la démocratie. Du reste, le président de l’Assemblée nationale dans son discours du 26 septembre 2007, a annoncé des innovations capables de rendre l’Hémicycle plus visible, telle la création de la radio du Parlement, pour laquelle le Conseil supérieur de la communication a d’ailleurs marqué son accord. Cette démarche va contribuer à mieux faire connaître l’Assemblée nationale et à son appropriation par les populations. Toute chose qui permettra aux uns et aux autres de mieux saisir le rôle et l’action du député sur le terrain.

S. : Existe-t-il des rapports de collaboration entre votre institution (le CSC) et le Parlement ? Si oui, de quelle nature ?

L. A. T. : Nous entretenons d’excellents rapports de collaboration. Trois membres du CSC sont désignés par le président de l’Assemblée nationale. De ce fait, le Conseil occupe sans doute une place importante dans la vie du Parlement. En dehors de cela, nous n’avons pas de relation formalisée. Je puis dire que le Parlement apporte un appui considérable au Conseil supérieur de la communication, à travers les débats budgétaires où le plus souvent, les députés ont été très compréhensifs vis-à-vis de nos projets. Le Parlement s’est toujours intéressé aux réformes en termes de projet de loi, de sorte à nous doter d’une institution forte. C’est une preuve que les Parlementaires (notamment le président Roch Marc Christian KABORE) apportent leur soutien au fonctionnement du CSC.

S. : Le fait que l’Hémicycle soit monocolore à plus de 80% déteint-il négativement sur la qualité des débats parlementaires ?

L. A. T. : En principe, cela ne devrait pas être le cas. Et puis, après tout, c’est l’expression de la volonté du suffrage universel. Je pense qu’au-delà de la majorité parlementaire et suivant le principe de la démocratie, une fois qu’on est élu, on représente le peuple dans sa composition sociopolitique. En cela, la préoccupation d’un député, qu’il soit de la majorité ou de l’opposition, doit être de défendre les intérêts du peuple. De ce point de vue, la qualité des débats, de même que la qualité des élus sont déterminées par le peuple. La majorité présente à l’Assemblée ne va pas travailler contre les intérêts des Burkinabé. Je comprends que des citoyens émettent des réserves sur la suprématie d’un seul parti politique au Parlement. Mais c’est la loi du suffrage. Comme c’est au pied du mur qu’on reconnaît le vrai maçon, il appartient à la majorité de démontrer qu’elle n’est pas mécanique. Et qu’elle est là, par contre pour faire prévaloir les intérêts de la masse et des différentes couches sociales.

S. : Le nouveau Premier ministre a promis d’opérer une rupture, notamment dans la lutte contre la corruption et la fraude. Les prémices augurent-ils de lendemains enchanteurs ?

L. A. T. : La lutte contre la corruption et tous les travers de la gouvernance doit être collective. Même dans les pays qui ont développé des outils ultra perfectionnés de lutte, on s’aperçoit que le phénomène persiste toujours. Ce qui importe ici, c’est la volonté marquée du Premier ministre d’engager une véritable bataille contre ce fléau des temps. Il a affirmé de façon claire vouloir marquer une rupture. C’est un homme que je connais depuis les bancs de l’Université. Il n’a pas beaucoup changé. Il est franc et sincère dans ses déclarations. Il a toujours été volontariste. Mais il faut se dire la vérité, la lutte contre ce fléau ne saurait être l’affaire du seul gouvernement. L’exécutif ne peut pas gagner cette bataille en l’absence d’une coopération, d’une implication des populations. Cela doit être un mouvement, une prise de conscience d’ensemble qui va permettre au gouvernement de mettre en œuvre aisément sa politique de lutte contre la corruption. De même, il est normal que les citoyens attendent aussi que l’exemple vienne d’en haut.

S. : Que pensez-vous du gouvernement Tertius Zongo ?

L. A. T. : Que voulez-vous que je dise ? Celui qui a formé ce gouvernement sait pourquoi il l’a fait.
Quand bien même la nature humaine est changeante, je pense que le chef de l’Etat sait qui il nomme. Avec son expérience, il ne mettra pas n’importe qui dans son gouvernement. J’en suis certain. Pour le peu que je connais de lui, une fois qu’il vous responsabilise, il vous laisse les coudées franches. Maintenant, il vous revient de montrer ce dont vous êtes capables en prouvant votre compétence et votre sens de responsabilité. Il n’interfère pas dans le champ d’activités de ses collaborateurs ou de ceux qu’ils nomment. J’apprécie très bien ce gouvernement composé de personnes très compétentes. J’espère que les ministres sauront individuellement relever les défis à eux posés. Le Premier ministre a dit qu’il attend des résultats et que les ministres seront évalués. Cela signifie beaucoup de choses. J’ai particulièrement apprécié dans cette dynamique, le séminaire gouvernemental tenu la semaine dernière (NDLR : l’interview a eu lieu le 27 septembre 2007). Le fait que le gouvernement réfléchisse aujourd’hui en termes de résultats, de stratégie et d’évaluation est un bon signe. Chacun doit produire des résultats et être en mesure de les évaluer. Les médias devraient au bout d’un certain temps notamment évaluer l’action gouvernementale dans le sens de donner une visibilité aux résultats et de souligner les aspects insuffisants à améliorer. La presse doit critiquer mais critiquer pour faire avancer la société.

S : De manière générale, les populations semblent ne pas se retrouver dans les programmes conçus par les gouvernants. Qu’est-ce qui explique cette situation ?

L. A. T. : Plusieurs raisons expliquent cela. La première est sociohistorique, en ce sens que la conception de l’Etat héritée de l’ère coloniale est marquée par une rupture entre les populations et leurs élites. Il y a comme une barrière naturelle entre gouvernants et gouvernés. Nous avons hérité de cette sorte de fracture interne de l’administration coloniale qui ne voulait pas de proximité entre les dirigeants et les populations. Cette conception verticale du pouvoir ne peut créer les conditions d’une véritable participation des populations aux politiques de développement. Aujourd’hui, avec la démocratie, il convient d’inverser cette conception hiérarchique des rapports entre les gouvernants et les citoyens. Nous avons de ce fait, besoin d’un gouvernement participatif, non pas en termes de portefeuilles ministériels mais de modèle de gouvernance politique. Chaque citoyen doit se sentir responsable de ce qui se passe dans son pays. Si le concept peut être accepté, passons d’un état de citoyenneté passive à un état de citoyenneté active. Vous savez, je suis un passionné de la communication politique et je pense qu’on ne communique pas bien ou pas assez. Nous devons communiquer suffisamment et de façon pertinente pour que chaque citoyen se sente un élément de notre tissu social. C’est cet état d’esprit qui ne fera que réduire les incompréhensions, les scepticismes et les exclusions. Chacun doit se sentir indépendamment de sa sensibilité un maillon de la chaîne de développement de notre pays. Cela suppose une rupture dans la manière de concevoir la gestion du pouvoir d’Etat et dans la gouvernance politique, économique et sociale. Je souhaite beaucoup que le nouveau Premier ministre puisse impulser cette vision participative du développement à notre développement conformément aux orientations définies par le chef de l’Etat. Faute de quoi, les populations seront en déphasage ou en retrait, de la vie politique, économique et sociale. Du reste c’est la seule alternative qui éviterait à la décentralisation d’être une coquille vide comme on l’a vu sous d’autres cieux. Mais, je constate tout de même qu’il y a une prise de conscience progressive grâce au travail de la presse et de la société civile qui permet aux populations d’être mieux informées et de s’impliquer positivement dans certains programmes.

S. : Pourtant on a vu ce peuple se soulever comme en 1966 ou en 1975 à travers la Journée ville morte, pour dire non aux gouvernants... n’est-ce pas les dirigeants qui sont déconnectés des réalités ?

L. A. T. : Ne dramatisons rien. Je pense que tout le monde connaît les réalités de notre pays.Il se pourrait en effet que les dirigeants et les élites n’aient pas suffisamment le contact souhaité avec les masses. Notre société devient de plus en plus individualiste empruntant l’évolution des sociétés occidentales. C’est très préoccupant dans un pays encore pauvre. Je ne crois pas que les populations se désintéressent de ce qui se passe autour d’elles. Ce n’est pas exactement le cas. Il ya un problème de communication et d’information. Il n’y a pas en vérité d’apathie de la population. Mais, ce que vous dites est vrai, quand les populations en ont assez, elles se révoltent et personne ne peut arrêter un tel mouvement de colère. Justement, il appartient au gouvernement de faire en sorte que les gens n’en arrivent pas à ce point de non retour.
Je constate qu’en dépit des difficultés, le chef de l’Etat arrive toujours à gérer la situation de sorte à éviter les cassures, les ruptures. Pour chaque circonstance, il initie une politique de dialogue adaptée au tempérament des Burkinabè. Il faut aussi saluer le courage de ceux qui acceptent le dialogue, nonobstant les positions tranchées qu’ils adoptent souvent. Je pense qu’ils savent qu’au-delà des divergences, il faut préserver le pays du chaos. C’est typiquement burkinabè. Il faut s’en féliciter.

S. : Face à la vie chère, quelles solutions faut-il envisager pour apaiser la fronde sociale, vu que vous avez dit qu’une fois que les populations en ont assez, elles se révoltent ?

L. A. T. : Tout le monde en parle, c’est vrai, ce n’est pas facile. Aujourd’hui, nous constatons que le front social, malgré la cherté de la vie est calme. Je ne crois pas que ce soit de l’apathie. C’est du réalisme. Nos syndicalistes comparés à ce que j’ai vu ailleurs font preuve de beaucoup de responsabilité et de réalisme.
Ceci étant il ne faut pas se voiler la face. Certains vivent à l’aise, voire même dans l’opulence. Il y a une bourgeoisie qui émerge même si la classe moyenne dans notre pays émerge difficilement et n’a pas de véritable pouvoir d’achat. C’est vrai et c’est encore une particularité burkinabè. Tout fonctionnaire et tout travailleur rêvent un jour posséder sa propre maison. C’est presque une obsession. Mais c’est un signe positif du dynamisme individuel. D’autres Burkinabè ne mangent pas à leur faim. Des gens n’ont même pas un bon repas quotidien. Ils n’arrivent pas à satisfaire leurs besoins fondamentaux, c’est-à-dire, se soigner, envoyer leurs enfants à l’école. C’est une réalité. Vous ne pouvez pas savoir jusqu’à quel point nous responsables, sommes sollicités. Si certains se complaisent dans une mentalité d’assistanat, la recherche de la facilité, la plupart sont en réalité désarmés face à leurs difficultés.

Je sais que la volonté de combattre cette misère existe. J’assume des responsabilités qui me permettent une proximité avec les tenants du pouvoir. Je connais leurs ambitions de faire bouger les choses. Mais aussi, du fait que je suis avec des citoyens ordinaires, je constate malheureusement que la vie est dure. Comment lutter contre cette pauvreté ? N’attendez pas de solutions miracles du gouvernement, l’ère de l’Etat providentiel est terminée. L’Etat ne peut plus à lui seul impulser le développement. Il faut que le privé s’engage encore plus, ouvre des chantiers avec des plus - values importantes. Des chantiers qui favorisent la création d’emploi et de richesses. C’est la seule façon de s’en sortir. Chaque Burkinabè doit être à la fois un facteur et un agent de développement. On ne peut plus tout attendre de l’Etat.

S. : Dans ce cas, n’y a-t-il pas lieu de repenser le développement en Afrique ? Le marché burkinabé peut-il générer suffisamment de richesses ?

L. A. T. : Pourquoi pas ?

S. : Parce qu’il est trop étroit par exemple...

L. A. T. : Ça ne veut rien dire. Il faut d’abord créer des richesses pour avoir un marché .C’est vrai que le Burkina Faso n’a pas de ressources naturelles abondantes. Mais nous pouvons valoriser le potentiel humain et miser sur les services. L’exemple japonais est éloquent à ce sujet. Quelles ressources naturelles ce pays possède-t-il ? Et pourtant c’est une superpuissance industrielle et financière dont l’économie avait été presque totalement anéantie pendant la seconde guerre mondiale. Pourquoi ? Grâce à son potentiel humain, sa matière grise, à son génie créateur comme on le disait sous la Révolution. L’histoire montre d’ailleurs que l’homme est la première ressource du développement. Il ne s’agit pas d’avoir de l’or, du manganèse ou du diamant, du pétrole en abondance pour se développer. On a vu des pays regorgeant de toutes ces richesses qui sont loin derrière le Burkina Faso. Il faut une prise de conscience plus grande que la clé du développement se trouve dans la tête.

Lorsque nous créerons beaucoup de richesses et que le pouvoir d’achat deviendra plus fort, nous aurons un marché économique interne dynamique, lui-même générateur de richesses.

S. : Etes-vous d’accord que les Accords de partenariat économique (APE) en cours de négociation entre les ACP (Afrique, Caraïbes Pacifique) et l’Union européenne vont noyer définitivement nos économies déjà fragiles ?

L. A. T. : C’est l’expression de l’iniquité des règles du commerce international et de l’économie. C’est une question qui me révolte parfois au plus profond de moi-même. En même temps qu’on nous exige tout, qu’on critique l’Afrique de mal gouvernance, qu’on taxe son économie de stagnante, en même temps, les règles internationales sont faites pour maintenir les grandes puissances dans leur position dominante. C’est du “un poids, deux mesures”. Ce que vous dites est fondé, mais à l’échelle mondiale, les gens pensent à protéger d’abord leurs propres intérêts. Il n’y a pas de place pour les sentiments ou la compassion. C’est légitime, les pays membres de l’UE doivent penser d’abord à leurs citoyens. Mais, on ne peut pas pousser l’égoïsme au point d’étouffer nos économies. Les APE, c’est bien, on en parle. Mais en attendant le commerce international n’est pas équitable. Les règles sont telles qu’elles ne permettront pas pendant longtemps encore à l’Afrique de concurrencer à armes égales avec les autres. Il ne faudrait pas prendre des décisions compromettantes pour l’Afrique. Beaucoup de pays d’Afrique produisent de la banane, mais les critères, les normes d’exportation sont telles qu’elle pourrit parfois dans les entrepôts. Cela est valable pour d’autres produits tels que le coton. Les subventions, les soutiens aux agriculteurs occidentaux pénalisent nos Etats. On a envie de leur dire “laissez-nous au moins cette faveur de pouvoir vendre notre coton, si on veut qu’un pays comme le Burkina survive”. Si l’OMC ne parvient pas à un accord qui nous arrange, j’ai peur pour l’avenir de milliers, voire de millions de paysans africains. Que deviendront-ils sans le coton ? A la limite, nous produirons notre coton et nous le “mangerons”, faute de débouchés. Ils (les Occidentaux), ont toutes les technologies, les moyens financiers pour nous empêcher d’être compétitifs malgré la qualité de la fibre de coton produite en Afrique. Les accords internationaux doivent aller au-delà des intérêts. Sans être altermondialiste, je comprends le sens et la portée de leur lutte. Il faut un commerce équitable. Je ne sais pas si les APE s’inscrivent vraiment dans cette philosophie.

S. : Est-ce que nos pays n’ont pas prêté le flanc en restant de simples exportateurs de matières premières ? Comment expliquer que le Burkina , premier producteur ouest-africain de coton n’arrive même pas à transformer 5% de son coton ou encore, le cas du cacao ivoirien dans les années 90 ?

L. A. T. : Lorsque je défends l’Afrique, je n’occulte pas notre responsabilité, notre manque de vision. On s’est contenté d’être un bassin de production cependant que les prix sont fixés par les acheteurs. Ceux qui déterminent le prix du cacao ou du coton ne sont pas des producteurs. Je suis d’accord avec vous que nous avons longtemps pris l’argent du produit brut au lieu de celui de la valeur ajoutée. Nous n’avons pas été audacieux pour soutenir les industries de transformation. Franchement, je ne sais pas ce qui s’est passé avec Faso Fani. Je sais qu’il y a eu pas mal de problèmes de gestion. L’usine n’a pas su développer des stratégies pour s’adapter à la concurrence et aux nouvelles exigences du marché. Les mutations de l’environnement semblent avoir surpris les responsables du fleuron de notre industrie des années 70. Une industrie textile a encore sa place au Burkina Faso.
Vous savez, je me dis que si Faso Fani se trouvait dans un pays anglophone, il n’aurait pas fait faillite. Les nationaux l’auraient repris ; ici, chacun a croisé les bras et laisser le gouvernement faire sans venir à sa rescousse.

L’usine est morte à petit feu. Aujourd’hui, on a voulu relever le défi mais c’est difficile. Je suis d’accord avec vous, cela est valable dans d’autres secteurs. L’agriculture a fait d’immenses progrès, c’est une politique qui a donné des résultats positifs durant ces dernières années. Dans le même temps, dites-moi, depuis dix ans, est-ce que l’agro-industrie a suivi le pas ? Pas encore, et c’est la faute à qui ? Pas forcément du gouvernement. Elle vient davantage de la faiblesse des investissements privés dans ce secteur. Il faut un sursaut, que les Burkinabè soient audacieux et encore plus entreprenants dans le domaine industriel. Tout le monde fait l’import-export. Disons plutôt de l’import qui constitue la cause principale du déficit chronique de notre balance de paiement. Nous consommons plus ce qui vient de l’extérieur que de l’intérieur. Il faut développer une politique d’exportation de produits finis, si nous ne voulons plus que ce soient les grands financiers et les firmes multinationales qui fixent les prix de nos matières premières.

S. : Ce manque d’audace dans les affaires est-il lié à notre passé colonial ? La France a-t-elle été pour nous une malchance ?

L. A. T. : Non, non (grands rires) ! C’est comme si vous me demandiez si j’ai eu la malchance de naître dans une famille Tiao. Il ne faut pas tout rejeter sur ceux qui nous ont colonisés.Le problème n’est pas dû à l’ancienne métropole. Nous avons hérité de richesses issues de la culture française. Je ne regrette pas de parler le français. Mais, c’est un constat : la vision que nous avons du développement diffère de celle des anglophones plus pragmatiste.

S. : Mais il n’y a pas de charité dans le business ?

L. A. T. : D’accord, je ne demande pas la charité. Je prône l’humanisme. Ce n’est ni de la pitié ni de la charité. Nous sommes des humains. Nous devons aider les autres à ne pas mourir. C’est cela qui nous diffère des animaux. Il faut mettre une dose d’humanisme dans ce business mondial.

S. : Dans cette tourmente, ne pensez-vous pas que l’avenir de nos Etats se trouve dans les grands ensembles régionaux à l’image de l’UEMOA, de la CEDEAO, capables de créer des marchés unifiés et homogènes pour affronter la mondialisation ?

L. A. T. : Parfaitement ! Quoique les accords commerciaux doivent aussi être de nature à favoriser les économies pauvres d’Afrique. Certains ont déjà fait des efforts dans ce sens. Les Etats-Unis ont inventé le Millenium challenge account (MCA), un excellent programme. Il faut aller plus loin pour que les accords internationaux nous permettent de nous développer. Sauf utopie, nos Etats ne peuvent se développer, pris isolément. Seules les économies intégrées et fortes, des ensembles sous régionaux et régionaux permettront d’arriver au stade de développement économique et social. Ces ensembles sont incontournables. Mais, le vrai problème, vous le savez : on est en Afrique.

S. : C’est quoi les vrais problèmes ?

L.A.T. : Il y a une unanimité autour de l’intégration. Mais que vaut un tel processus ? La libre circulation des personnes et des biens est le fondement de toute intégration. Si vous êtes incapable d’aller au Ghana, au Mali, en Côte-d’Ivoire à votre guise, ce n’est pas la peine. Si vous ne pouvez pas non plus expédier librement des marchandises dans un autre pays, c’est peine perdue.
Chacun veut l’intégration mais protège son espace économique. Il faut que les Etats acceptent de se faire hara-kiri.

S. : Pensez-vous qu’au stade actuel des mentalités, les Etats sont prêts à perdre une partie de leur souveraineté au profit d’organisations supra-régionales ? N’est-ce pas des organismes de façade ?

L. A. T. : Les populations sont favorables à l’intégration. Demandez l’avis d’un paysan Sénoufo, du côté de la frontière ivoirienne ou malienne, ou le Dagari du côté du Ghana il vous dira qu’il ne voit aucun inconvénient que son frère du Burkina Faso vienne habiter chez lui. De part et d’autre des frontières, vivent des gens en très bonne harmonie. Lorsqu’il y a conflit, c’est une instrumentalisation du politique. Le problème c’est l’égoïsme, excusez-moi, des élites au pouvoir. Elles ne voient que leurs intérêts. Les populations sont prêtes pour l’intégration, seuls les politiques y sont réticents. Les populations ne refusent pas l’intégration. Elles le souhaitent. Il faut que les dirigeants politiques acceptent de perdre ce que vous appelez leur souveraineté, laquelle a énormément évolué sur le plan international. Si les Européens sont arrivés à 27 bientôt 28, c’est parce qu’ils ont accepté de perdre cette souveraineté.
Il faut donner tout le poids nécessaire aux institutions que nous créons. En Europe, le président de la Commission de l’UE pèse fort sur le système des relations intereuropéennes. En Afrique, nous devons accepter cela. Il faut que le président de la Commission de l’Union africaine, de la CEDEAO de l’UEMOA pèse. Il doit pouvoir prendre des décisions qui s’imposent aux Etats. Pour y arriver, du chemin reste à parcourir. Je suis optimiste, et issu d’une génération qui doit céder bientôt la place aux jeunes. Je vois que vous êtes de jeunes journalistes (rires !), il vous appartient de relever ces défis. Parce que l’Afrique de demain, des années 2020 ne sera pas celle des indépendances ou d’aujourd’hui. Ce sera une autre Afrique, et il est de votre responsabilité de faire de l’intégration une réalité.

S. : Le nouveau président du Conseil constitutionnel a été installé par le président du Faso le lundi 24 septembre. Croyez-vous que le fait qu’il soit nommé et installé par le chef de l’Etat entame son indépendance et partant sa crédibilité ?

L. A. T. : C’est la Constitution qui le dit.

S. : Et le fait qu’il soit nommé, non pas à vie...
L. A. T. : Le chef de l’Etat, en tant que garant du fonctionnement des institutions et de la loi, agit conformément au droit. Tant que les textes sont en vigueur, il faut s’y conformer. Vous me demandez si le chef de l’Etat doit installer le président du Conseil constitutionnel ? Je ne vois aucun inconvénient. Il faut qu’on arrête d’avoir une idée négative du rôle du Président du Faso. Il est l’incarnation de l’Etat, de son impartialité. Une fois élu, il n’est plus le président d’un parti ou d’un clan, mais celui de tous les Burkinabè. Comme tel, il est garant de l’indépendance des institutions. Il est de ce fait normal que le Président du Faso assiste à l’installation de certaines personnes promues à des hautes fonctions. C’est une façon pour lui de s’impliquer à leur prise de fonction. Mais, cela ne veut pas dire que le fait pour le chef de l’Etat de présider cette cérémonie remette en cause l’indépendance du Conseil.

S. : Le 15 octobre sera célébré dans quelques jours. Les uns veulent pleurer la mort du président Sankara, d’autres veulent fêter les 20 ans d’accession du Président Compaoré à la présidence. En tant que président d’institution et Luc Adolphe Tiao, de quel côté vous sentez-vous ?

L. A. T. : Je refuse le dualisme. Je me démarque du manichéisme. Je ne suis pas de ceux qui croient qu’il existe des Burkinabé mauvais et qui le seront toujours. Je ne dis pas non plus que les bons seront toujours bons. Je vois les choses autrement de façon dialectique, non antagonique malgré la tournure des évènements. Nous sommes dans un système démocratique. C’est une chance. Voilà un événement qui cristallise les passions. Laissez-les s’exprimer librement, sans risque pour les uns et les autres. Ceux qui pensent que c’est leur droit de commémorer la disparition du président Sankara, doivent pouvoir le faire en toute quiétude et liberté. Les partisans du président Blaise COMPAORE ou même les Burkinabé qui pensent que depuis 20 ans il a apporté un plus à notre pays doivent pouvoir également le faire et avoir la conscience tranquille de le faire. C’est ça la démocratie, il faut qu’on accepte la diversité et le pluralisme des opinions. Je ne partage pas l’idée de querelle ou les affrontements autour de cette date. Je ne suis un adepte ni de l’exclusivisme ni de la pensée unique. Par éducation je ne peux être sectaire. Je souhaite que tout se passe très bien, afin que chacun tire les leçons dans l’intérêt supérieur du Burkina Faso. Que chacun commémore en ayant à l’esprit que malgré tout, nous vivons sur le même sol et que nous serons peut-être enterrés sous le même sol. L’intérêt de ce pays doit primer.

S. : Vous avez côtoyé les deux présidents. Qu’est-ce qui fait la différence entre Blaise Compaoré et Thomas Sankara ?

L. A. T. : Je ne parlerai pas de différence, tant il est vrai que j’ai eu la chance et le privilège d’avoir travaillé avec les deux hommes. Chacun a ses qualités, son tempérament, son charisme. Je ne voudrais pas porter un jugement de valeur. Chacun a joué son rôle à un moment donné . Ce qui est certain, ce sont des Burkinabè. Le destin détermine des évènements qui échappent à la raison humaine. Deux hommes ont eu l’audace d’engager notre pays dans une révolution inédite. Même s’il y a eu des crises et des ruptures qui ont provoqué les évènements du 15 octobre 1987 (NDLR : Date de la mort de Thomas Sankara), vingt ans après je constate que le Burkina n’a pas connu le chaos. Nous jouissons de la stabilité et de la paix sociale. La démocratie avance. Les conditions de vie ne sont pas pires qu’avant. C’est très important quand on regarde autour de nous. Il faut rendre grâce à Dieu pour tout cela. Reconnaître au chef de l’Etat d’avoir préservé la cohésion nationale. Moi je suis un partisan du mouvement du 30 mars (Journée nationale de pardon). Il faut pardonner, rendre justice, tourner la page et regarder l’avenir. C’est mon point de vue.

S. : Le président Compaoré excelle ces derniers temps dans la médiation en zones de crise (Togo, Côte-d’Ivoire, etc.). Comment appréciez-vous ses actions en faveur de la stabilité et de la paix dans la sous-région ?

L. A. T. : Si vous vous souvenez, ce n’est pas une première. Le président Compaoré s’est impliqué dans les années 90 dans la résolution de la crise touareg au Mali et au Niger. A l’époque, personne ne croyait à une issue heureuse. Il l’a fait et cela avait abouti à l’apaisement de la tension. Même au Togo, confronté à une crise difficile comme aujourd’hui avec le processus démocratique, il avait offert sa médiation. Cela a donné des résultats concrets. Je pense qu’il est dans son rôle. Blaise Compaoré est l’un des doyens des chefs d’Etat de la sous-région, il est normal qu’il apporte sa contribution, eu égard à son expérience dans l’apaisement des crises et des conflits. C’est avec beaucoup de bonheur que je constate les évolutions significatives au Togo. Après la disparition du président Eyadéma en 2005, son pays était au bord de l’abîme, personne ne pouvait prédire un retour de la paix de sitôt mais aujourd’hui, l’espoir est permis. Dans quelques jours les Togolais (NDLR : le 14 octobre) iront aux urnes.

C’est une immense satisfaction pour l’ensemble des citoyens de la sous-région et pour les Togolais eux-mêmes. J’espère que ces élections vont se tenir dans la transparence et dans la paix pour que ce pays retrouve la stabilité. Le Burkina Faso a besoin de pays voisins stables. Si le président Compaoré s’y implique pour le retour de la paix, c’est parce que notre pays y a également intérêt. Si le Togo se porte bien, c’est notre économie qui s’en portera bien également car les échanges commerciaux seront plus fructueux. Et nos opérateurs économiques accéderont plus aisément au port de Lomé. Mais si Lomé brûle, on ne pourra plus y aller comme cela s’est produit avec la Côte-d’Ivoire. Nous constatons qu’avec les Accords de Ouagadougou du 4 mars 2007, un changement se profile à l’horizon. La situation n’a jamais été aussi meilleure, optimiste, en Côte-d’Ivoire, que ce qui se passe actuellement. Même si en politique, rien n’est définitivement acquis. Néanmoins, il y a une lueur d’espoir qu’un grand pas en avant vers la réunification du pays vient d’être franchi. Qui pouvait imaginer quelques mois passés, que Guillaume Soro allait être le Premier ministre du président Laurent Koudou Gbagbo. C’est ça l’expérience politique à mettre au crédit du président Compaoré d’avoir réussi à rapprocher les frères ennemis d’hier. Cela permettra à la sous-région de sortir progressivement de la crise qui perdure depuis 1990. Si les élections se déroulent bien en 2008 en Côte-d’Ivoire, je ne vois plus de foyers de tension dans la CEDEAO.

S. : Mais, il y a la résurgence de la rébellion touareg au Niger et au Mali...

L. A. T. : Il faut privilégier la négociation. La sous-région doit être une zone de paix dénuée de crise. Cela est possible, à condition que chacun travaille dans le sens de l’intérêt général des populations.

S. : Des examens scolaires et concours d’entrée à la Fonction publique ont été émaillés de fraudes cette année. Cela va-t-il discréditer notre système éducatif au CAMES ?

L. A. T. : C’est une situation déplorable, quoique la fraude a toujours existé. Même depuis notre école primaire (Grands rires).

S. : C’était à moindre échelle... ?

L. A. T. : Non, non, ce n’était pas à moindre échelle. Vous savez pourquoi ? Les choses évoluent, prennent de l’ampleur à cause de la presse. La médiatisation est plus forte aujourd’hui qu’il y a dix ans. A notre époque, où il n’y avait qu’un journal, qui allait en parler ainsi ? On murmurait les cas de fraude, mais cela ne signifie pas qu’elle est moins qu’aujourd’hui. Quel que soit alpha et beta, la fraude est condamnable, ce n’est pas bon de tricher. Le principe des concours de la Fonction publique est de sélectionner les meilleurs candidats. Aujourd’hui, dans chaque corps, on devrait avoir les as. Si on triche, on aura des cancres à la tête de l’administration. Si nous devons vendre des épreuves, ne soyons pas étonnés demain de voir des infirmiers incompétents, des douaniers pourris, etc. Cela est préjudiciable pour le pays. Malheureusement, il y a une mentalité qui tend à faire croire que sans relation, on ne peut réussir à un concours. Ceux qui le pensent ont sans doute leur raison. Il faut à mon sens un travail d’éducation et de communication, pour inverser les mentalités, en vue de rassurer les citoyens qu’ils peuvent réussir, à condition d’être méritants. Pour cela, il importe aussi que le système de sélection apporte la preuve que seuls les meilleurs sont recrutés comme dans les pays développés. Il faut être rigoureux, à chacun selon son mérite. Les parents doivent inciter leurs enfants à intérioriser le travail et le goût de l’effort, seul moyen pour réussir. Il faut être intransigeant envers les fraudeurs, et je crois que c’est un électrochoc qui a été donné.

S. : Etes-vous favorable à une réforme de la loi pour sanctionner plus sévèrement les fraudeurs à cinq ans, voire plus de prison ferme et les dissuader ?

L. A. T. : (Rires). Je crois qu’il faut faire confiance à la justice. Ceux qui appliquent les textes savent pourquoi c’est ainsi. Même un jour de prison peut vous amener à changer totalement. Par contre, si vous êtes inchangeable, dix ans de tôles n’y pourront rien. Voyez les cas de certains pédophiles en France, qui récidivent aussitôt libérés de prison. Ce n’est pas la durée de l’emprisonnement qui importe mais c’est le fait que la MACO doit amener le fautif à méditer sur ses actes. Je suis d’accord qu’il faut envisager des mesures qui ne favorisent pas les fraudeurs et redoubler de vigilance pour que les épreuves ne se retrouvent plus dans les rues une fois imprimées.

S. : Il y a aussi une autre fraude dans l’attribution des marchés publics avec pour corolaire la mauvaise exécution des travaux. Des ponts s’écroulent par-ci, par-là, et des radiés construits en lieu et place de ponts, etc. Est-ce qu’il n’y a pas d’inquiétudes vu que la morale agonise, même si le pays se porte physiquement bien ?

L. A. T. : Sans généraliser, je partage votre analyse. Il m’est arrivé de voyager et, à la vue de certains ouvrages, je sois vraiment scandalisé. Mais je suis heureux quand j’emprunte la route de Bobo-Dioulasso (la nationale N°1) ou d’autres routes bien construites. A l’image du journalisme, excusez-moi, il y a beaucoup de braconniers dans le milieu des travaux publics. Pour peu que quelqu’un sache bien parler ou écrire on s’improvise journaliste. De même, des individus deviennent subitement des entrepreneurs. Demandez leur CV ou la qualité de leurs collaborateurs, vous serez ahuris. Ils n’ont même pas d’employés crédibles. Je pense qu’à ce niveau, les médias doivent dénoncer les mauvais exécutants de travaux publics. Je trouve qu’on parle trop théoriquement de la corruption. Si vous voyez un ouvrage mal construit, allez faire un reportage ou une enquête pour traquer ces mauvais entrepreneurs. Il est inadmissible de travailler ainsi. Malheureusement, cela déteint sur le gouvernement. Croyez-vous que le chef de l’Etat peut se satisfaire de tels comportements ? Pas du tout. Il faudrait peut-être créer un corps de contrôleurs indépendants, pour inspecter les ouvrages publics ou les marchés immobiliers de l’Etat, à l’image de la gestion des finances et rendre compte à qui de droit. Ainsi, chacun sera mis devant ses responsabilités. J’ai un champ à la frontière de la Côte-d’Ivoire. Quand je m’y rends, je vois des ouvrages abandonnés. Je me dis que sans doute, le ministre des Infrastructures n’est pas au courant. Je le connais bien le ministre. C’est un homme exigeant. Il ne peut cautionner des ouvrages bâclés. Le problème se trouve au niveau du contrôle, de la nécessité d’un suivi plus rigoureux des chantiers.

S. : Lorsqu’en même temps, au sommet de l’Etat, on se refère à des ponts qui s’écroulent aux Etats-Unis pour justifier et protèger les entreprises coupables de mauvais travaux, n’est-ce pas une façon de les encourager ?

L. A. T. : Quand le pouvoir communique, il y a deux façons de le faire. Il peut accepter les critiques mais il a aussi l’obligation de relativiser les faits. Au Burkina Faso, nous avons tendance à l’auto-flagellation permanente. On pense être dans le pire des mondes. Il faut se comparer aux meilleurs mais aussi, à ceux qui sont derrière nous..

S. : Cette fois-ci, comparaison n’était pas raison, le pont en question était classé à risque aux Etats-Unis...?

L. A. T. : C’est une phrase que vous prenez hors de son contexte. Je ne vais pas aborder une appréciation, étant donné que je ne sais pas ce qu’ils ont dit à ce sujet. Je veux dire simplement que ça m’étonnerait que le chef de l’Etat cautionne un mauvais ouvrage. Il faut relativiser, et non être toujours pessimiste, enclin à se morfondre. Il faut donc tempérer les déceptions de temps à autre, en disant que c’est vrai ce que vous dites mais ailleurs ça arrive aussi. Ce n’est pas une excuse.

S. : Comment appréciez-vous l’entretien télévisé du Président du Faso le 6 septembre dernier ?

L.A.T. : Comment voulez-vous que j’apprécie ? Je trouve, qu’il a beaucoup évolué dans sa communication . On sent en lui une grande maîtrise des questions (sociales, économiques et politiques). Il s’exprime mieux et avec beaucoup plus de clarté. Il a une analyse cohérente des questions qu’il aborde. Maintenant, certains peuvent, malgré tout, ne pas être satisfaits. Que voulez-vous que je dise. L’essentiel pour moi c’est le contenu du message que le président Compaoré a délivré. Ceux qui l’ont suivi depuis 1987 à aujourd’hui constatent qu’il a une vision cohérente de ce qu’il dit. Je pense avoir été satisfait.

S. : Voulez-vous dire que ceux qui estiment que le Président du Faso a survolé les questions ont tort ?

L. A. T. : Non, ils ont raison. S’ils pensent cela, il ne me revient pas de dire qu’ils ont tort (rires). Je ne vais pas amener quelqu’un à renier ce qu’il croit. C’est sa liberté. Mais moi aussi j’ai le droit de dire que c’est bon.

S. : Quel regard portez-vous sur le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar au Sénégal ?

L. A. T. : Comme beaucoup d’Africains, j’ai été choqué. C’est vrai que ce discours comportait des parts de vérité. Mais ce n’est pas cela l’Afrique. J’aurais voulu que Sarkozy , au lieu de parler de notre passé, analyse notre présent. Le passé c’est le passé, c’est fait c’est fini. Sarkozy doit dire aux Africains aujourd’hui, quelle sera sa politique envers le continent. J’attendais qu’il évoque les questions contemporaines, du futur de l’Afrique comme la gouvernance politique, la corruption, le commerce international etc. Voilà où on attendait Sarkozy. Qu’il trace définitivement sa vision pour le continent. Il avait promis la rupture, qu’il la marque parce que, comme il l’a dit lui-même, il veut une Afrique qui compte. Mais s’il vient nous culpabiliser sur des questions pour lesquelles nous n’avons plus aucune emprise, cela veut dire quoi ? Il faut aborder les questions culturelles avec prudence, il parle de cela mais beaucoup d’aspects lui échappent. Qui peut dire ce que nous aurions été si nous n’avions pas été colonisés. La France, voilà un pays développé où des efforts sont faits et continuent d’être faits mais les Français sont toujours mécontents de leur situation.
Le Premier ministre Fillon lui-même dit qu’il est à la tête d’un Etat en faillite. J’aime bien le président Sarkozy pour ses ambitions, son audace et sa capacité extraordinaire de travailler. Mais pour ce discours, il n’a pas été bien conseillé, il était en déphasage avec les attentes des citoyens et des jeunes africains. C’est un discours de l’ère coloniale qui ne tient plus la route.

S. : Que pensez de la loi Hortefeux sur l’ADN destinée à contrôler le regroupement familial au moment où des milliers d’Africains meurent sur les côtes espagnoles et les Canaris en tentant de rallier le nouvel Eldorado, l’Occident ? L’Europe peut-elle se passer de la main d’œuvre d’origine africaine ?

L. A. T. : Jacques Attali, un éminent intellectuel français dans un ouvrage récent, s’inscrit en faux contre la politique de l’immigration. Il estime qu’il n’y a même pas en réalité de problèmes d’immigration en Europe. Au contraire, Jacques Attali pense qu’il faut encore des immigrés, argumentant que dans une vingtaine d’années, si je ne me trompe, l’Europe connaîtra une pénurie grave de main d’œuvre. L’immigration est une question de politique nationale. Chaque Etat organise sa politique d’immigration. Les Français sont libres d’adopter une politique pour protéger leur pays. Ce que je n’accepte pas c’est le fait de transformer les immigrés en boucs émissaires de la crise économique.
Cette vision négative qui consiste à noircir l’immigré, à le charger de tous les maux est condamnable.. Cela cultive une mentalité de rejet de l’immigré. Aujourd’hui, de plus en plus en Europe, l’extrémisme se développe. On ne veut pas voir le Noir ou l’Arabe.

Ceci étant, il importe aussi à nos pays d’adopter une politique qui, à terme, empêcherait leurs habitants d’aller à l’extérieur. J’ai déjà vécu à l’étranger dans certains pays et je peux vous dire que l’on se satisfait rarement de sa situation d’immigré. Personne ne peut se satisfaire de vivre éternellement hors de chez lui. Hier (NDLR : l’interview a lieu le 27 septembre 2007) un scientifique burkinabè qui enseigne à l’Université d’Hamilton à Ontario au Canada est venu me rendre visite. Il m’a dit : “M. Tiao, malgré tout cela, j’ai toujours le mal du pays ; j’aimerai mettre ma contribution à l’avancée du pays”.
Les gens ne vont pas toujours à l’immigration parce qu’ils le veulent . A un moment donné, ils ont envie de revenir chez eux. Donc, il faudrait qu’il y ait une politique nationale qui favorise le plein emploi. C’est parce que les gens ont l’impression que l’horizon est bouché qu’ils tentent l’aventure.

Il faut que la coopération internationale s’investisse pour favoriser la création d’emplois dans les secteurs où il y a plus de chômage. Si l’on prend le cas de l’agriculture qui est le plus grand secteur de l’économie de notre pays, il ne faut pas que les paysans se contentent de cultiver 3 mois seulement et de tourner les pouces pendant 9 mois. Il faut créer des emplois en milieu rural. Ce n’est pas intéressant de voir des images des Africains se jetant dans la mer, ou de voir des immigrés adopter chaque fois le profil bas en France ou en Belgique.

S. : Face à ces images macabres, on propose en France d’introduire l’ADN pour mieux contrôler le regroupement familial ? Quel commentaire faites- vous de cette nouvelle approche ?

L. A. T. : Je constate que le Sénat français a rejeté cette proposition. Le gouvernement français argue que onze pays européens ont déjà adopté le principe de l’ADN. Mais, ce n’est pas parce que onze pays européens l’ont adopté, que c’est bon. Parce que cela pose un problème moral. Je crois qu’il ne faut pas prendre l’homme comme une chose, une simple machine.
On ne peut pas être toujours sûr à 100% des résultats d’un test ADN. A l’issue d’un test ADN, on peut déclarer qu’un tel n’est pas l’enfant de son père. Et du coup, la famille se disloque. La science doit être au service de l’homme, elle ne doit pas venir détruire l’homme.
Je crois que ces tests d’ADN peuvent s’appliquer dans des cas très précis. Mais pas pour s’assurer si l’on est le père de son fils. Je trouve que cela est absurde. Il faut faire confiance aux gens. Si aujourd’hui, l’on a la possibilité de développer des systèmes d’enquêtes, on peut donc discrètement établir la filiation sans en arriver jusque-là.

S. : M. le président, on a l’impression qu’on aura besoin de vous ailleurs pour répandre toutes ces idées. Comme on ne dira pas que vous n’avez pas votre place au CSC, qu’est-ce que le passage du CSI au CSC a apporté comme élément qualificatif à votre institution ?

L. D. T. : D’abord, je suis dans mon rôle et je suis heureux avec mes collègues conseillers qui sont ici. Je suis épanoui dans mon travail. J’ai de très bons collaborateurs qui partagent avec moi les valeurs de travail et de conscience professionnelle. Mes collègues du Conseil sont des gens compétents, sérieux et responsables. Je pense que je suis bien au CSC, pour le moment. (Rires dans la salle).
Le passage du CSI au CSC procède de la volonté de l’Etat de changer de dénomination pour que nos activités se conforment à la réalité et ne pas se réduire à l’information. L’information renvoie toujours au contenu. Hors la régulation de demain ne concerne pas seulement le contenu, mais le contenant aussi. Donc, la communication embrasse à la fois le contenu, le support et d’autres activités qui ne sont pas directement liées à l’information : la publicité, la concurrence entre les médias. Cela nous a poussés, au niveau du CSC à mener des réflexions et à innover. Il y a eu des innovations que nous avons apportées parce que nous nous inscrivions dans cette dynamique de la communication. Nous constatons ces innovations à travers nos décisions, à travers l’organisation des couvertures médiatiques des élections et des questions que nous abordons de plus en plus, telles la publicité, les questions de rapports entre les médias, celles relatives à l’économie des médias qui de plus en plus, font partie de nos préoccupations et sur lesquelles nous nous investissons. Voilà un peu, ce qui a changé et qui va changer dans les années à venir.

S. : Le correspondant de RFI au Niger est actuellement en prison pour complicité avec la rébellion touareg. En tant que président du CSC, quelle lecture faites-vous de cet état de fait ?

L. A. T. : Sincèrement, lorsqu’un journaliste est emprisonné, je suis triste. Parce que finalement, il devient un prisonnier d’opinion. Je ne blanchis pas les journalistes, mais je pense qu’aujourd’hui, le monde a évolué. Si l’on se dit que l’on est dans une démocratie, il y a des choses que l’on ne doit plus faire : jeter un journaliste en prison. Les journalistes ne sont pas au-dessus de la loi. Il faut leur épargner tant que c’est possible les peines privatives de sa liberté.
Je n’ai pas toutes les informations relatives à cette affaire, mais j’exprime mon sentiment personnel : je regrette sincèrement que ce journaliste ait été envoyé en prison. On parle de raison d’Etat, d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Je ne sais jusqu’où cela peut aboutir. Je pense qu’il faut qu’on évolue. Il faut qu’en Afrique, on en finisse avec certaines pratiques, qui n’honorent plus la démocratie africaine.

Si l’on prend le cas de ce qui se passe au Niger, je comprends le gouvernement de ce pays. Je suis aussi révolté de constater que des gens, au lieu de choisir la voie de la négociation, préfèrent prendre les armes pour résoudre leur problème. Cela n’est pas acceptable dans un Etat de droit. Si vous n’êtes pas content de la gestion du pays, organisez-vous en parti politique et exprimez-vous. Ce qu’on appelle la rébellion touareg au Nord, c’est révoltant pour ceux qui dirigent le pays, qui veulent la paix. Mais les méthodes courtes pour arriver à la paix, je pense qu’il faudrait les revoir. Et si un journaliste, dans le cadre de son travail décide de donner la parole aux rebelles, je ne pense pas que ce soit cela qui va faire tomber le gouvernement nigérien. Je ne suis pas pour la censure sur cette question. Quand il y a un problème national il faut en parler. C’est en parlant qu’on peut trouver une solution. Mais ce n’est pas en taisant des questions. Donc, il faut laisser les gens s’exprimer. Il faut faire confiance à l’esprit de discernement et à la maturité des citoyens. Sur la question, il faut laisser le journaliste travailler librement et consciencieusement.

Mais je dis aussi que les journalistes ont une responsabilité car il ne faut pas aussi propager des mensonges. Il faut être honnête. Dans le cas du Niger, un journaliste bien formé et consciencieux devrait pouvoir se retenir si une information peut vraiment déstabiliser l’Etat et provoquer des troubles à l’ordre public. Je suis sûr que s’il a des informations qui peuvent nuire à l’image et à la stabilité de son pays, il ne les diffusera pas. Il n’a aucun intérêt à les diffuser. Il sait que ce n’est pas de cette façon qu’on peut résoudre les problèmes.

S. : A écouter certains confrères, n’avez-vous pas l’impression qu’ils confondent souvent liberté de la presse et libertinage de la presse, car ce n’est pas tout ce qu’ils disent qui est vérifiable.

L. A. T. : Victor Sanou (conseiller au CSC), qui a fait un stage à Moscou, pendant les années de plomb, doit connaître la théorie marxiste (rires dans la salle). A ce sujet, je crois qu’il y a une formule qui dit que le gauchisme est la maladie infantile du communisme. Je veux dire simplement que la démocratie, c’est la même chose aussi. Il faut accepter que les dérapages de la liberté de la presse soient liés à la nature même de la démocratie. Quand vous donnez la parole à quelqu’un, qui n’avait pas l’occasion de s’exprimer, c’est comme celui qui apprend à parler. Il parle de tout et de rien, parce qu’il a envie de parler. Donc, nous sommes dans cette phase ou les journalistes s’expriment un peu au hasard. Je ne blanchis pas les journalistes car mes collègues au conseil me connaissent pour ça. Je suis intransigeant avec les médiocres parce que je suis un professionnel. J’ai été formé dans une école de journalisme dont je suis fier et je pense que n’importe qui ne devrait pas exercer cette profession. C’est comme si on mettait une seringue dans la main de n’importe qui pour soigner des malades. Donc, si je défends la liberté de la presse, je suis aussi très exigeant vis-à-vis de mes confrères, que j’appelle à plus de rigueur. Si un journaliste commet une faute grave qui mériterait la prison, je préfère simplement que l’on l’exclu de la profession, ne serait-ce que pour un temps. Je suis d’accord qu’il faut veiller au respect des questions d’éthique et de déontologie. Il faut qu’il y ait une politique pour former des journalistes, capables de nous satisfaire en information.
Malheureusement, il n’y a pas beaucoup. Les journalistes de façon générale, dans beaucoup de pays, même quand ils sont très compétents, ont des partis pris. Ils ne sont pas honnêtes quand ils écrivent. Mais je suis optimiste et le système va aller progressivement en s’améliorant et en se débarrassant de toutes ces tares. Il y a la question de la convention collective, de la carte de presse qui va arriver. Il y aura des moyens qui vont nous permettre progressivement d’arriver d’ici à quelques années, à un niveau où on aura majoritairement des professionnels dans la profession. A partir de ce moment, ce que nous disons aujourd’hui ne sera qu’un vieux souvenir.

S. : Comme vous parlez de journaliste en prison, nous avons un confrère qui a fait la prison à Lomé. Et dès qu’il est arrivé, il y a eu une polémique au niveau des journaux. Comment au niveau du CSC, réagissez-vous à cela ?

L. A. T. : Personnellement, je n’étais pas là au moment des faits. Je n’aime pas être manipulé. Quand je ne dispose pas de tous les éléments d’un puzzle, j’évite de prendre position. J’ai lu un peu les échanges de part et d’autre, je ne sais pas ce qu’il y a en-dessous. Quand vous n’avez pas l’information juste, vous devez avoir une posture de prudence. Mais quel que soit alpha et beta, autant chaque rédaction doit pouvoir s’exprimer, avoir sa liberté, autant il faut développer la confraternité. Cela me paraît indispensable. Vous savez, c’est dans toutes les professions. Tant que la concurrence se situe dans les lignes éditoriales, cela est une bonne chose. Que Sidwaya ne soit pas d’accord avec l’Evénement sur sa ligne éditoriale, c’est normal. Mais quand cela implique la vie d’un journaliste, je ne sais pas si c’est tel protagoniste ou tel autre qui a raison. Lorsque nous allons nous retrouver en session au sein du CSC, nous allons essayer de comprendre davantage, mais j’appelle les journalistes à plus de confraternité.

Les faits tels qu’on les relate ne sont pas extraordinaires. Le journaliste n’est pas un surhomme. Ahmed Newton Barry est comme n’importe quel citoyen avec ses besoins et ses problèmes. Ce n’est pas parce qu’il a pris un véhicule à crédit et que par la suite, il a des difficultés pour solder son crédit que c’est un scandale. Ça arrive à n’importe qui. Je peux avoir le même problème, mais il sera indécent que les gens rient de cela.
C’est un problème de confiance. Mais par ailleurs, il faut éviter la victimisation politique systématique. Je regrette cela de la part des journalistes. Dès qu’ils ont un petit problème, ils n’hésitent pas à désigner des coupables tout faits. Quand vous avez un problème avec le pouvoir, dites que vous avez un problème avec le pouvoir. Si le pouvoir n’a rien à voir avec vos problèmes, cherchez ailleurs le coupable.
Malgré tout cela, je souhaite qu’il y ait plus de confraternité entre vous journalistes. Quand il y a des problèmes de ce genre, au lieu que vous échangez des propos amers d’une publication à une autre, qu’il y ait plutôt des échanges confraternels qui vous permettent de jouer la carte de la modération.
Que nous soyons de la presse privée ou publique, nous avons le même combat en réalité. Si la liberté de la presse se renforce, elle profite aussi bien aux journalistes qui sont dans le public que dans le privé. Donc, nous avons le même combat. Cela suppose que chacun quitte un peu sa chapelle pour vraiment être sur un terrain de combat neutre, à visage découvert.

S. : Journalistes sous pression, sous obédience politique, financière, une famille divisée. Tout cela n’est-il pas dû au fait que la convention collective ressemble de plus en plus à un serpent de mer, malgré tous vos efforts ? Où est-ce que vous en êtes avec cette convention collective ?

L. A. T. : Il faut vous dire que la convention collective n’est pas l’affaire du CSC tout seul. Nous sommes tout simplement dans ce dossier comme dans bien d’autres, dans notre rôle : celui d’impulseur, d’accompagnateur dynamique. La convention collective est un acte de la profession. Il y a des patrons et des employés. Vous savez que le 30 juillet dernier, nous avons réussi à faire un grand pas. Et cela, il faut le saluer. Si les choses évoluent comme nous le souhaitons, ce sera l’un des plus grands pas que nous ayons fait dans le domaine de la presse au Burkina. Puisque la convention est quasiment prête. Nous avons travaillé à relancer une impulsion et récréer un intérêt réel de journalistes de la presse privée sur la question. Il y a une forte implication des associations et syndicats de journalistes, des patrons de presse. Il y a une volonté affirmée. Et s’il plait à Dieu, avant la fin de l’année, cette convention va être signée. Mais je ne me fais pas d’illusions. Je ne dis pas que parce que la convention va être signée le 31 décembre 2007, que le 1er janvier 2008 la condition des journalistes va changer. C’est déjà un cadre qui ouvre des perspectives nouvelles pour la presse.

C’est au bout de deux, trois, quatre, cinq, dix ans que l’on se rendra compte quasiment des effets positifs de cette convention collective. Et je souhaite que la majorité des patrons de presse adhère à l’idée de la convention collective. Parce que cela va contribuer à assainir la profession si vous n’avez pas les moyens de payer 10 journalistes, n’en prenez pas dix, prenez-en deux. Et au moins, payer correctement les deux journalistes qui sont avec vous. Il y a des journalistes qui ont des salaires de misère. Il y en a qui, pour un rien, trahissent leur patron. Il y a des journalistes qui sont dans un organe de presse et qui vont collaborer avec un autre organe de presse concurrentiel dans le même domaine. Sur le plan déontologique, cette démarche constitue un manquement grave. Si vous êtes un spécialiste de la culture à Sidwaya, vous ne pouvez pas aller offrir les mêmes services à L’Observateur. Peut-être que vous pouvez être consulté sur les questions internationales. L’éthique recommande de ne pas prendre d’initiatives propres à nuire aux intérêts de l’organe qui vous emploie. Au besoin, il faut clairement faire jouer “ la classe de conscience ” qui est reconnue par la profession. Donc, la convention collective est indispensable et je pense que nous sommes sur la bonne ligne droite et je suis reconnaissant à tous ceux qui se sont engagés pour que cette convention collective aboutisse.

Maintenant, nous allons nous attaquer après à la situation des journalistes de la presse publique. Parce que nous n’avons pas voulu jouer sur deux tableaux. On règle d’abord la question de la presse privée et après, on verra avec la presse publique. Il faut un statut particulier. Il faut que les conditions de vie des journalistes de la presse publique s’améliorent davantage.
Parce que les conditions n’ont pas fondamentalement évolué, depuis que je connais la situation. Il faut que ceux qui ont choisi librement de travailler au service de l’Etat, soient dans de bonnes conditions. On a vu en France comment le service public dans ce domaine est performant.
Je pense qu’à ce niveau, une réflexion doit être menée, pour qu’on trouve une solution dans les années à venir, afin de permettre à ces journalistes de gagner correctement leur vie et de ne pas céder facilement aux tentations. Parce que la corruption, ce n’est pas seulement dans le milieu de la presse privée, elle se rencontre aussi dans la presse publique. Nous devons saluer cette convention et vous me permettrez de saluer aussi l’implication forte du ministère en charge de la Communication, du ministère en charge du Travail et de la Sécurité sociale ainsi que les Ministères en Charge des Finances et de la Fonction publique qui ont également pris part aux travaux. Je peux vous rassurer que la convention collective est en très bonne voie.

S. : Et en ce qui concerne la carte de presse ?

L. A. T. : Elle est également en bonne voie. Nous avons déjà préparé un projet de décret que nous allons soumettre au ministre Filippe Sawadogo, qui est très réceptif et que je sais très attaché au développement des médias. Vraiment, c’est une chance pour moi, de pouvoir travailler avec des professionnels, des gens avec qui, nous partageons plus ou moins les mêmes idées. Tout comme cela a été le cas avec le ministre Joseph Kahoun. Je pense que c’est une chance parce que lorsque les relations ne sont pas bonnes entre l’instance de régulation et le ministère en charge de la Communication, c’est un blocage du système médiatique. Et cela arrive dans de nombreux pays, que j’ai pu visiter. Et cette synergie fait que nous sommes en phase par rapport aux décisions qui sont prises. Et il faut qu’on profite de cette synergie. Car ce sont des coïncidences qui arrivent et il n’est pas évident que dans quelques années, nous ayons cette chance d’avoir des professionnels réceptifs et ouverts au dialogue et à la concertation qui ont un sens élevé du compromis et du consensus qui soient à la tête du CSC et à la tête du ministère en charge de la Communication. Donc ce sont des coïncidences heureuses et il faut travailler à ce que l’action que ces deux institutions produisent, soit des actions productives et intéressantes pour toute la communication.

S. : Après avoir géré plusieurs scrutins au Burkina, avez-vous le sentiment que votre institution a été adoptée par la classe politique, toutes tendances confondues ?

L. A. T. : Je ne voudrais pas faire une autosatisfaction parce que je préfère qu’on me juge. Mais je peux dire qu’au constat, il y a de l’estime pour notre institution. Cela ne veut pas dire que les gens sont satisfaits du travail que nous faisons ou qu’ils pensent que nous sommes irréprochables. Mais lorsqu’on discute avec les opposants les plus radicaux, ils se disent que nous sommes de bonne volonté. Cela est déjà beaucoup. Et nous avons le soutien de ceux qui sont de la majorité qui de fois, sont malheureusement victimes de nos textes. On l’a vu lors de la dernière campagne électorale avec le système de quotas qui a pénalisé le CDP. Mais malgré tout cela, ils nous ont respecté. Ils ont dit, voilà des gens qui sont de bonne volonté. Et c’est cela notre objectif : crédibiliser notre système démocratique. Chacun doit participer à la crédibilité du système démocratique. Il ne faut pas poser des actions de nature à ternir l’image de notre démocratie. C’est le principe que mes collègues et moi, nous partageons. Nous nous disons que lorsqu’on évalue le processus démocratique burkinabè, il ne faut pas qu’on dise que le CSC n’a pas fonctionné et qu’on dise par exemple, que ce conseil ne vaut rien etc… qu’il a été partial prenant fait et cause pour telle mouvance politique ou tel autre. Nous devons travailler uniquement dans l’intérêt de notre démocratie, de notre pays. Et c’est ce que nous faisons sincèrement, quoiqu’il arrive que des gens disent autre chose. Mais nous constatons que ceux qui nous suivent de près sont convaincus de notre bonne volonté.

S. : Votre système de quota a-t-il vraiment sa raison d’être ?

L. A. T. : Si. Si demain, il faut le refaire, nous le ferons. Peut-être que nous allons l’améliorer. L’objectif du système de quotas, c’est de corriger les travers que nous avions eu jusque-là, qui consistaient à donner l’avantage uniquement à ceux qui ont les moyens. Plus vous amenez les moyens, plus vous mobilisez et plus vous vous faites couvrir médiatiquement. C’est vrai qu’aux Etats-Unis, c’est le système qu’ils ont adopté. Mais nous avons un esprit républicain et c’est là que je trouve que la Constitution française a un esprit positif : la République. Au nom de la République, nous devons trouver un système qui ne pénalise personne. Il faut que nous trouvions un système qui favorise l’équité. C’est au nom de l’équité que nous avons posé tel acte ou tel autre. Mais nous allons évaluer la forme des quotas. Sans doute que nous allons introduire d’autres paramètres, pour ne pas trop pénaliser ceux qui ont les moyens et qui sont mieux représentés. C’est cela que nous allons corriger légèrement, sinon nous allons maintenir le système de quotas, tant que nous serons dans des élections législatives ou municipales.

S. : Vous avez à cœur de promouvoir l’équité. Mais est-ce que vous avez prévu des textes sanctionnant les partis plaisantins ? Pendant les campagnes électorales, ils brillent par leur absence à travers des pages blanches à Sidwaya et des chaises vides à la télévision nationale.

L. A. T. : C’est un débat que nous oppose toujours. Vous savez, il y a une chose : vous n’êtes pas obligé de vous exprimer mais l’Etat doit vous garantir le droit de vous exprimer, de vous donner l’espace. C’est la première condition de la démocratie. Maintenant, vous n’êtes pas obligé de vous exprimer, si vous n’avez rien à dire. Vous, vous raisonnez en terme économique peut-être. C’est-à-dire que les pages blanches représentent des espaces perdus. Mais, cela est mieux comme ça. Si vous ne le faites pas, des gens vont dire, assis dans un maquis, qu’ils ont envoyé leurs écrits à Sidwaya qui n’ont pas été publiés (rires dans la salle). Est-ce que ces gens ont déjà protesté contre vous à Sidwaya, pour n’avoir pas publié leurs déclarations ? Je crois que non.

Maintenant, je comprends votre préoccupation et je crois qu’il faudra trouver un système pour inciter davantage les gens à communiquer. C’est pourquoi je trouve effectivement que notre système de quotas peut faire du tort à d’autres. Nous avons constaté qu’il y a des partis qui ont intégré la communication, comme étant vraiment une donne fondamentale de leur campagne électorale. Ce sont de grands partis, qui sont aussi bien du pouvoir que de l’opposition. Et ils ont mis beaucoup d’argent pour cela. C’est vrai qu’on les pénalise, quand ils n’arrivent pas à occuper les espaces nécessaires. Mais il y en a qui préfèrent aller, permettez l’expression, “caler” l’argent qu’on leur donne pour la campagne (rires dans la salle). C’est vrai. Il y en a même, quand ils ont 4, 5 ou 10 millions, ne trouvent même pas nécessaire de mettre 500 000 F CFA pour la communication. Parce qu’ils estiment que c’est de l’argent perdu. Tout le monde dit oui, je fais de la communication de proximité. Quelle proximité ? Même la communication de proximité est scientifique. Il ne s’agit pas d’aller de porte en porte dire : “c’est moi, voilà mon bulletin (rires dans la salle)”.

Il y a des défaillances au niveau de la communication politique des partis et nous avons suggéré au niveau du conseil, que des partis politiques s’impliquent, qu’ils aient des stratégies de communication de campagne et il faut les aider dans ce sens. Peut-être que dans la réforme éventuelle du code électoral, on ait un système qui inciterait les partis politiques à beaucoup plus d’importance dans la communication politique. Sans la communication politique, on ne peut pas gagner des élections. Un candidat lors de la présidentielle disait qu’il n’avait pas besoin de la radio et de la télévision pour battre campagne. Aujourd’hui, on ne raisonne plus de cette façon. La radio, la télévision et la presse écrite sont aujourd’hui omniprésentes. C’est un espace d’expression et d’information. Ne pas comprendre que c’est irremplaçable, c’est passer à côté.

S. : Avez-vous l’impression que la presse burkinabè dans son ensemble vous accompagne dans cette volonté de consolider la démocratie au Burkina Faso ?

L. A. T. : Oui ! tout à fait. Je pense que sur le plan de la couverture des élections, des campagnes électorales, sincèrement dit, quand on voit ce qui se passe au Burkina Faso, on a de quoi être fier. Même lorsqu’on lit les reportages de la presse partisane burkinabè, pendant les campagnes, ils ne sont pas excessifs. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays. La presse burkinabè joue son rôle. Maintenant, les erreurs, les fautes commises, les dérives, je les mets pour le moment sur le dos du manque de professionnalisme. Majoritairement, si cette presse ne joue pas le rôle qu’on attend d’elle, c’est le manque de professionnalisme qui le fait. Deuxièmement, nous sommes encore dans une presse qui est encore parfois sous-tutelle, malheureusement. Cela fait que les gens ne peuvent s’exprimer librement. Même quand ils s’expriment, ils se croient toujours obligés d’écrire, de parler en fonction du milieu politique dans lequel, ils baignent. Donc, le manque d’indépendance à ce niveau. Mais, je voudrais saluer particulièrement le travail des quotidiens. Je pense que sur ce plan, un effort a été fait. Aujourd’hui, quand on lit L’Observateur, le Pays, Sidwaya, l’Express du Faso, on peut dire franchement que ce sont des journaux qui ont de l’obédience. Mais les périodiques doivent encore faire un effort. Quand on est dans la vision de la presse d’opinion, c’est difficile de s’extraire de cette logique. Mais les médias d’informations générales et la presse audio-visuelle ont fait un effort. On sent les efforts qui ont été faits au niveau de la télévision et de la radio nationale et des médias privés. Mais l’un des plus grands changements qu’on a noté au Burkina Faso, c’est sans doute au niveau de Sidwaya.

En tant qu’ancien directeur général de cet organe, je peux dire que ce que vous réalisez aujourd’hui, c’était mon rêve, il y a de cela une quinzaine d’années. Sidwaya est devenu un organe de presse de service public. Mais, il ne faut pas dormir sur vos lauriers parce que l’information factuelle, institutionnelle domine encore vos pages. C’est le point faible de la plupart des médias burkinabè.
Donc, autant vous avez ouvert la voie, autant vous devez restez constants. Souvent, j’entends des gens du pouvoir qui ne sont pas contents de Sidwaya, au regard de certaines de vos critiques. Mais, il faut que les gens comprennent aussi que les temps ont changé. Sidwaya, n’est pas une presse gouvernementale. C’est ce que je m’évertue à leur dire souvent. C’est une presse de service public. Une presse gouvernementale est une presse qui est là, rien que pour refléter les points de vue du gouvernement. Sidwaya doit refléter le point de vue de tous les citoyens du Burkina, mais avec un certain professionnalisme. Et il faudrait que la nouvelle direction poursuive cette voie. C’est la seule voie pour vous crédibiliser davantage. Aujourd’hui, Sidwaya est cité en exemple à travers le monde. Il ne faudrait donc pas revenir en arrière par rapport à cela.

S. : Parlons maintenant du multi-média, d’Internet et des bouquets qui diffusent des programmes. Est-ce que vous ne les avez pas un peu oubliés dans la régulation de l’information ?

L. A. T. : C’est vrai qu’il y a des secteurs sur lesquels nous n’avons pas beaucoup travaillé. Mais en réalité, on réfléchit sur les textes.
Il faut dire que l’ancienne loi, avant que nous ne passions du CSI au CSC, n’avait pas intégré ces questions-là. Donc, la nouvelle loi, a intégré les questions de NTIC, du multi-média, donnant une compétence supplémentaire au CSC. A partir de ce moment, nous avons commencé à réfléchir à ces questions. Mais c’est une régulation qui est très difficile. D’abord, comment réguler Internet ? C’est tout un débat. Même les pays les plus développés qui ont développé des outils de contrôle les plus forts, n’ont pas encore trouvé la solution idéale. Mais, ce n’est pas une raison pour ne pas réfléchir, parce que de plus en plus, l’information se développe sur Internet.
Et plein de médias sont sur Internet. Il y a un effort qui est fait, mais du fait que le taux de connectivité n’est pas très élevé, on peut dire que c’est accessoire. Combien de personnes vont à l’information sur des sites Internet. Ce n’est pas la même chose qu’aux Etats-Unis où 80 à 90% des foyers sont connectés. Chez eux, Internet est plus ou moins un média public.

Maintenant, en ce qui concerne les bouquets satellitaires, là, le contrôle est possible même s’il n’est pas facile. Il est possible parce que d’une manière ou d’une autre, nous avons la possibilité de prendre des mesures qui puissent restreindre une diffusion de masse, lorsqu’on estime que certains programmes ne nous conviennent pas.
Par exemple en Arabie Saoudite, vous n’allez jamais avoir Canal rose, que nous recevons ici. Sur ces questions, nous sommes en train de réfléchir et déjà, l’Etat a pris un certain nombre de textes qui fixent des taux de fréquences pour ces bouquets. Mais nous devons aller plus en avant pour savoir si les contenus nous conviennent et si cela répond vraiment aux intérêts de nos populations. Donc ce sont des questions sur lesquelles nous allons travailler maintenant, mais en se disant que ce n’est pas facile.

S. : Et qu’en est-il des radios privées qui passent leur temps à diffuser de la musique, et que certains assimilent à des boites de nuit ?

L. A. T. : Mais, que voulez-vous que je dise ? C’est la liberté. Si vous avez les moyens de ne faire que de la musique 24/24, c’est votre problème. Maintenant, si vous voulez faire la musique 24/24, signifiez-le au CSC dès le début. Si le CSC estime qu’il y a des gens qui s’en foutent de l’information, qui ne veulent que la musique, on vous donne l’autorisation pour cela.

Mais là où nous ne sommes pas d’accord, c’est lorsqu’on donne une autorisation pour faire de l’information ou dans la grille de programme, la musique n’occupe que 40% du programme mais qu’au final, on constate que la musique fait 80%. En ce moment, il y a problème et on rappelle les gens à l’ordre. Mais, je comprends votre préoccupation.
Nous attendons que le secteur audio-visuel contribue davantage à l’information, à l’éducation des populations. Il faut qu’il joue ce rôle-là. C’est bien de promouvoir la musique. Encore faut-il que ce soit de la musique burkinabè. Mais on ne peut pas passer le temps à diffuser de la musique étrangère au nom de l’ouverture aux autres en s’oubliant soi-même au point de s’éteindre culturellement. Ce n’est pas acceptable.
Il faut changer. Il faut valoriser la culture nationale mais aussi, donner l’information parce que, quoi qu’on veuille, la radio constitue aujourd’hui le média le plus écouté à travers tout le pays. Donc, que l’on profite de ces espaces pour éduquer les gens. Mais les gens sont libres. Nous ne voulons pas non plus avoir un système de communication dans lequel, il y a beaucoup de restrictions. Cela ne correspond pas à notre vision et aux attentes des populations, parce que nous sommes en démocratie. Il faut laisser les gens s’exprimer comme ils le veulent, à travers les médias.

S. : Global communication a eu sa fréquence, mais depuis lors, il ne diffuse pas. Qu’est-ce que cette fréquence devient ?

L. A. T. : Nous allons nous pencher très prochainement sur la situation de Global communication qui a des comptes à nous rendre. Je pense que le conseil va se prononcer par rapport à cela. Nous disons que les fréquences ne sont pas nombreuses. Et quand vous prenez des fréquences, il faut les mettre en valeur. Si vous ne les mettez pas en valeur, il y a des gens qui tapent à la porte. Est-ce que vous savez que lors du dernier appel à la candidature pour la télévision à Ouagadougou, il y avait dix neuf (19) demandes pour seulement deux (2) fréquences ? Nous avons lancé notre système d’appel à candidature qui a été extraordinaire. Soixante huit (68) demandes de créations de radios, or les fréquences disponibles ne permettent pas de satisfaire la demande. Nous avons déjà eu des problèmes avec un promoteur qui nous a traînés en justice et la justice l’a débouté. Mais nous allons poursuivre notre démarche de rigueur que nous avons sur cette question. Nous disons aux opérateurs économiques burkinabè qui veulent des radios : “si vous n’êtes pas prêts, ce n’est pas la peine de solliciter des fréquences. Vous bloquez des fréquences au détriment d’autres promoteurs qui ont les moyens de les exploiter”. Le CSC va être obligé dans tous les prochains mois, de procéder à des retraits sans états d’âme, de ceux qui ont des fréquences et qui ne les exploitent pas, pour permettre à ceux qui en veulent, de les avoir. On ne peut pas monopoliser des fréquences. On dira aux gens de revenir, quand ils seront prêts. Le système évolue et peut-être dans quatre, cinq ans, on pourra encore dégager des fréquences supplémentaires pour Ouagadougou.
Mais en attendant, ceux qui frappent à la porte et qui sont prêts, il faut leur donner les fréquences pour qu’ils puissent démarrer leurs programmes.

S. : Par rapport à ces fréquences, comment vous gérez avec l’Autorité de régulation des télécommunications (ARTEL) ?

L. A. T. : Nous avons de très bonnes relations. L’ARTEL est en quelque sorte le grossiste et gèrent des fréquences. Parce que les fréquences relèvent de l’Etat. Dans tous les pays, les fréquences constituent un monopole de l’Etat. L’ARTEL est la structure que l’Etat a créée pour gérer le spectre. Mais le CSC est chargé de la mise en exploitation de ces fréquences qu’on met à la disposition des citoyens pour créer des structures audio-visuelles. Bien sûr que cela n’est possible que si nous avons un bon partenariat avec l’instance qui gère le spectre. Et là, nous n’avons aucun problème.
Aujourd’hui, il n’est pas possible d’avoir une fréquence, si vous n’avez pas l’autorisation du CSC et l’ARTEL l’a très bien compris. Lorsque nous avons besoin de fréquence, nous écrivons à l’ARTEL qui met immédiatement les fréquences à notre disposition. Donc, nous avons une très bonne collaboration.

S. : Comment se passe votre présidence à la tête du RIARC ?

L. A. T. : Il y a à peine deux mois que nous sommes à la tête du RIARC. Au niveau du CSC, mes collègues et moi nourrissons beaucoup d’ambitions. Nous n’allons pas passer le temps à assurer une présidence de principe, sans rien faire de significatif. Nous avons déjà élaboré un plan d’action pour 2007-2009. Et ce que nous souhaitons, c’est de donner une visibilité au RIARC. C’est un réseau qui a dix ans.

Mais jusqu’à présent, il n’a pas encore réussi à vraiment se faire connaître, à jouer le rôle qui est le sien. Et nous avons cette ambition de donner beaucoup plus de visibilité aux instances de régulations africaines, à travers le RIARC. En prenant à témoin le jugement de nos pairs du
Toutes les grandes questions ont été abordées avec l’invité du jour, aussi bien sur le plan national qu’international.

Sud comme du Nord, nous avons la chance au Burkina Faso, d’avoir une instance de régulation qui est respectée et enviée. Parce que quand je vois la situation des instances de régulation dans d’autres pays, cela fait mal au cœur. Et je crois que le RIARC doit pouvoir convaincre les Etats que la régulation indépendante est nécessaire et qu’elle participe au renforcement de la démocratie et la paix sociale dans les pays.

S. : En marge de la présidence du Réseau des instances africaines de régulation (RIARC), vous avez été également porté à la tête du Réseau des instances francophones de régulation (REFRAM) par vos pairs au terme de la réunion constitutive qui s’est tenue en marge de la CIRACF. Ne craignez vous pas que la naissance et l’affirmation de l’un déteignent sur l’émergence de l’autre ?

L. A. T. : A la vérité, ces deux structures si elles regroupent des instances de régulation, ne sont pas structurellement identiques, même si en définitive, il s’agit pour l’un et l’autre, d’atteindre une même typologie de résultats : la performance dans la mission de régulation. Et je pense que la nature du RIARC qui est continental et la réalité du REFRAM qui est transcontinental et axé sur une historicité linguistique et un dessein culturel les amèneront tout naturellement à créer des passerelles de coopération et de complémentarité. Telle est ma vision en tant que Président du RIARC et du REFRAM.

S. : M. le président, la rédaction est pleine de jeunes journalistes qui ne vous connaissent pas. Qui est Luc Adolphe Tiao ?

L. A. T. : Je n’aime pas beaucoup parler de moi. Je préfère plutôt dire ce que je peux apporter comme contribution à l’avancée du pays. Sinon, ma vie n’est pas extraordinaire.
Je suis simplement un journaliste. J’ai embrassé ce métier par vocation. J’ai rêvé d’être journaliste depuis l’âge de quatorze (14) ans. Même bien avant, quand j’étais même au CM2.
En tant que croyant, je rends également grâce à Dieu parce que je me dis que je suis parmi les hommes les plus privilégiés, d’avoir réalisé et de s’être épanoui dans mon rêve. Je pense que c’est extraordinaire. Je souhaite beaucoup de courage aux jeunes journalistes qui embrassent ce métier. C’est un métier de sacrifice. Ce n’est pas un métier pour s’enrichir. Je dis souvent que lorsque vous voulez vous enrichir, vaut mieux aller vendre même des journaux.

Savez-vous qu’il y a des vendeurs de journaux qui sont plus riches que vous, qui écrivez dans ces journaux ? Donc, c’est un sacerdoce.
Evidemment, on peut tirer des avantages de cette profession. Il y a des journalistes qui sont devenus de grands hommes d’affaires. Comme le dit Hubert BEUVE-MERRY, le fondateur du “Monde”, le journalisme mène à tout, à condition de s’en sortir. On peut devenir grand opérateur économique comme on peut devenir grand homme politique.
J’ai commencé ma carrière à Carrefour africain dans les années 80. Le seul rescapé de ma génération que je vois ici, c’est Richard Benon (rires). J’ai poursuivi une carrière normale, au gré des difficultés qu’on rencontre en passant par Sidwaya. Après Sidwaya, j’ai été secrétaire général du ministère de l’Information et de la Culture. Puis après, je me suis remis en cause. J’ai demandé a me retirer pour aller étudier et travailler pour mener une autre expérience. Donc j’ai été à l’ambassade du Burkina à Paris, comme attaché de presse et en même temps, je me suis inscrit pour faire des études de Doctorat, de sciences politiques. J’ai fait également mon expérience au Premier ministère, puis au CSC. Voilà, un peu en deux mots, ce que je suis.

S. : Vous avez parlé de rêve d’enfant. Qu’est-ce qui a vraiment suscité en vous cette vocation de journaliste ?

L. A. T. : Je vous raconte un fait banal. J’ai encore cette image de façon présente dans mon esprit. J’étais à Koudougou et puis il y avait les cérémonies de fin d’année au Cours normal de Koudougou.
Et la radio était venue avec le car de reportage. Il y avait donc la cérémonie qui était retransmise en direct. Et j’étais parmi les badauds et je regardais. Les journalistes parlaient et j’étais émerveillé. Je voyais un qui parlait et gesticulait. Et on me dit que ce qu’il disait passait à la radio. Je me suis dit que cela devait être très intéressant. Et alors, à la fin de la cérémonie, je me suis approché d’un monsieur mince avec des cicatrices. Comme j’étais déjà curieux à cette époque, (j’étais au cours moyen) je lui ai demandé comment faire pour devenir journaliste. Il m’a répondu qu’il fallait bien étudier à l’école et m’a donné des conseils de façon vraiment amicale. Depuis lors, j’ai commencé à m’intéresser à l’actualité. Chaque fois que j’avais l’occasion (j’étais avec mon oncle) j’écoutais la radio. J’ai pris goût à l’information et ça ne m’a plus quitté.

Après, je suis allé au Petit séminaire de Koudougou. Et très rapidement, je me suis imposé dans ce domaine parce que, c’est moi qui donnais l’information aux autres. A ma 5e, j’ai créé le premier journal du Petit séminaire, qui s’appelait “Trésor”. Au séminaire, on était tellement bien organisé, car on nous responsabilisait. A chaque rentrée, on élisait le gouvernement du séminaire. On élisait le Premier ministre qui, à son tour, formait son gouvernement. Et je me souviens qu’on avait élu comme Premier ministre à l’époque, Jean-Baptiste Bationo, (qui était un grand ami à moi) qui m’a nommé ministre de l’Information (rires).
C’est pour vous dire que je n’ai plus quitté cet environnement de l’information, jusqu’après avoir quitté le séminaire pour le collège de la Volta, aujourd’hui le Plateau. J’y ai fait la 1ère et la Terminale, toujours accroché à l’information. A ma Terminale, j’ai passé le concours d’entrée au CESTI de Dakar. Mais c’était un défi pour moi. Parce que quand nous passions le concours, il n’y avait que des gens de l’Université et il fallait prendre deux personnes. Le jour du concours, lorsque j’ai vu qu’il y avait des gens qui étaient en première année de Lettres, je me suis dit que c’était “foutu”. Mais, on a passé les épreuves qui ont été corrigées à Dakar. C’est comme cela que j’ai été admis à Dakar, puis après, j’ai continué et je n’ai plus quitté le domaine de l’information jusqu’aujourd’hui.

S. : Ce journaliste qui vous a parlé à Koudougou, c’était finalement qui ?

L. A. T. : Ce n’était pas un journaliste. C’était le chauffeur (rires dans la salle). Mais un chauffeur que j’ai retrouvé ici à Sidwaya qui s’appelait Hamidou Ouédraogo (paix à son âme). Et Hamidou était devenu mon chauffeur, quand j’étais directeur général de Sidwaya. C’est vraiment une histoire émouvante. J’ai d’ailleurs gardé beaucoup d’affections pour ce monsieur. Parce que je dis que c’est lui qui a suscité la vocation en moi.
Ce sont des choses qui arrivent dans la vie. Vous faites souvent des rencontres heureuses. Et mon secrétaire général, qui est à côté et qui est presqu’un pasteur ne dira pas le contraire. Dieu fait des rencontres heureuses dans la vie des hommes.

S. : Quelle différence avez-vous pu constater de la pratique du métier dans l’Etat d’exception et dans le contexte de démocratie ?

L. A. T. : Ce débat ne peut pas être publié dans Sidwaya. Sous les régimes d’exception, il faut s’assumer. Nous nous sommes assumés. Victor Sanou est là et il sait que nous avons connu des moments difficiles. Sous les régimes d’exception, nous nous sommes efforcés contre vents et marées à normer notre pratique professionnelle sur l’éthique et la déontologie.
Au-delà de tout ce qu’on peut dire, la profession doit rester et je pense que nous nous sommes toujours battus, pour qu’il y ait un espace de liberté. Ce que les gens oublient et il faut le souligner, c’est sous le régime d’exception qu’un certain nombre de camarades et moi avions créé l’Association des journalistes du Burkina (AJB). Aujourd’hui, le monde a changé le paysage médiatique au Burkina avec. On a de nombreux journaux qui s’expriment librement. On insulte le chef de l’Etat du matin au soir. Est-ce que vous pensez que cela était possible, il y a 20, 30 ans ? C’était inimaginable. Il y a mon confrère journaliste, Justin Coulibaly, qui a été licencié pratiquement pour quelque chose de rien du tout. Aujourd’hui Yéyé (directeur de Sidwaya) ne sera pas menacé, si je raconte certaines choses dans le journal. Il y a une certaine maturité parce que la classe politique a évolué. Ceux-là qui ont pris le pouvoir dans un contexte difficile, se sont alliés à la démocratie. Et je pense qu’aujourd’hui, on est plus heureux qu’il y a vingt (20).

S. : Vous êtes membre-fondateur de l’AJB. Comment jugez-vous le fonctionnement de cette association ?

L. A. T. : La même manière dont je vous ai parlé de façon passionnante du journalisme, je crois à la confraternité. Je pense qu’il faut qu’il y ait un cadre dans lequel les journalistes se donnent. Et nous avions à l’époque, des hommes de foi qui ont milité activement.
Paix à leur âme. Je pense à Norbert Zongo. Nous avons travaillé ensemble. Il avait l’esprit très critique, et très professionnel du journalisme. On a eu des gens qui se sont fortement impliqués dans l’AJB et nous étions majoritairement de la presse publique. Nous avons travaillé avec un esprit d’indépendance.
Lorsque Justin Coulibaly a eu son problème, il fallait voir la mobilisation pour le soutenir. Je me rappelle cette rencontre que nous avons eue avec Roch Marc Christian Kaboré à la Maison de la presse, qui était venu nous rencontrer par rapport au problème de Justin. Mais, il a eu un dialogue franc et il a eu un esprit d’ouverture exceptionnel. Tout cela, ce sont des souvenirs que l’on ne peut pas ne pas évoquer lorsqu’on parle de l’AJB.

Mais je souhaite que l’AJB ne soit pas un cadre sectaire. Il faut que les journalistes s’approprient l’AJB. Aujourd’hui, si nous ne sommes pas unis dans une association de professionnels qui défende les intérêts des professionnels, nous sommes faibles.
Lorsque je vais à la Maison de la presse pour participer à des activités de l’AJB, je suis un peu triste de constater qu’il n’y a pas une majorité de journalistes.
Je sais que ceux qui dirigent l’AJB sont de bonne foi, mais il faudrait qu’ils mènent une politique de rassemblement, d’ouverture totale, pour que cette association soit le tremplin de la défense de la liberté de la presse, sans parti pris, sans exclusive avec tous les journalistes quelle que soit leur obédience politique, idéologique ou confessionnelle de tout organe, quelle que soit sa ligne éditoriale. Nous (journalistes) devons tous être d’accord sur un point : la liberté est essentielle pour notre travail. C’est notre champ dans lequel nous devons cultiver. C’est ce qui doit nous réunir. Le reste, chacun est libre d’avoir ses opinions. Il ne faudrait pas que les opinions dominent la ligne de l’AJB. Il faut plutôt que ce soit l’intérêt professionnel qui domine l’AJB. Et tout le monde doit travailler pour que cette association continue son action en faveur de la promotion de la liberté de la presse.

S. : En tant qu’ancien de Sidwaya, est-ce que vous avez une rubrique préférée ?

L. A. T. : Je m’informe essentiellement sur les questions nationales à travers la presse écrite. Quand j’arrive au bureau le matin, je prends Sidwaya pour savoir ce qui s’est passé sur le plan national.
Généralement, j’écoute les radios internationales pour avoir les informations sur le plan international. J’aime les faits divers. J’aime souvent lire des faits anodins, les petits reportages, les faits de société. Ce que je ne lis pas, c’est le sport. Je préfère regarder les images vivantes à la télé que de lire les commentaires.

S. : Dans la panoplie des organes de presse, quel rôle doit jouer une structure comme l’Agence d’information du Burkina (AIB) ?

L. A. T. : C’est un fait paradoxal. Le problème n’est pas au niveau de l’Agence. La compréhension c’est au niveau de la presse. Je vois l’Agence comme un pourvoyeur de l’information, comme son nom l’indique. Si l’Agence fait un travail professionnel, elle doit pouvoir vendre ses articles aux journaux, qui les achètent. Si l’Agence a des correspondants sur tout le territoire et qui fouinent partout pour avoir des informations-clés, elle les diffusent.
A partir de ce moment, c’est une structure nationale qui peut vivre. Mais le problème n’est pas seulement au niveau du Burkina, c’est de façon générale. Aujourd’hui, les grandes agences ont des problèmes face au développement de l’Internet. Puisque vous pouvez aller sur Internet et avoir les informations que vous voulez. De plus en plus, ce n’est pas facile pour les agences de s’imposer mais si j’avais un journal, j’allais m’abonner à une Agence comme l’AIB, parce qu’il y a des informations que j’aimerais avoir, sans avoir besoin de me déplacer.

S. : Pour revenir à votre parcours professionnel, quels ont été les temps forts de ce parcours ?

L. A. T. : Je ne parlerai pas de temps forts. Là où je suis, je m’investis toujours. Je ne fais jamais de bilan, pour savoir quels ont été les temps forts, les temps faibles. Je pense qu’il faut travailler et laisser les gens juger. Si vous demandez aux gens ce que j’étais il y a dix (10)ans , ils vous diront avec leur propre constat et leur jugement.
Franchement, il m’est difficile de vous dire quels ont été mes temps forts. Mais, je m’investis toujours, avec tout mon cœur, lorsqu’on me confie une responsabilité. C’est ce qui compte pour moi. Maintenant, s’il y a des erreurs, ce sont les autres qui me diront qu’il y a eu des erreurs ou des insuffisances.

S. : Peut-être un souvenir d’un bon et d’un mauvais reportage ?

L. A. T. : Ce n’est pas que je n’ai pas de mauvais souvenirs. Quand j’étais directeur général de Sidwaya, j’ai été convoqué à la Sûreté.
Parce qu’on voulait m’obliger à dévoiler l’identité de quelqu’un qui avait écrit à Sidwaya et qu’on voulait couvrir. Parce qu’un employé des Postes avait écrit à l’époque, un article très critique sur leurs conditions de travail. A l’époque, nous savions que c’était un article tout à fait sérieux. La personne et ses collègues de travail avaient, pour leur sécurité, demandé qu’on ne publie pas leur nom. J’ai donc estimé qu’il fallait garantir leur sécurité.

Et j’ai été convoqué à la Sûreté pour cela, mais je n’ai pas donné l’identité de la personne. J’étais prêt à perdre mon poste, mais j’ai dit que je ne donnerai pas le nom. Ceux qui ne sont pas d’accord pouvait attaquer le journal en justice.
Il y a cet autre souvenir qui me revient. J’ai eu des problèmes en 1982, à l’issue d’une enquête que j’avais menée, sur des détournements qu’il y a eu dans une banque, qui avait impliqué un certain nombre de responsables.

Et l’article n’avait pas plu en haut-lieu à l’époque. Et je peux dire que j’ai eu la chance. Le procureur qui était chargé de m’inculper m’a convoqué dans son bureau pour me demander si j’avais des preuves de ce que j’avais écrit. Nous avons échangé.
Après, il m’a dit qu’il aurait pu m’inculper, mais il pense que j’ai fait mon travail, et que je pouvais repartir librement. Mais, je me suis dit : “quel vernard je suis” ! Je suais à grosses gouttes (rires dans la salle). A l’époque, j’étais à quelques doigts de me marier. Et je rends hommage à ce monsieur, parce que ce n’est pas toujours que l’on a cette chance. Voilà des mauvais souvenirs qui peuvent arriver dans la vie d’un professionnel.

S. : Est-ce que vous avez flirté avec la politique ?

L. A. T. : Non, je n’ai pas flirté. J’ai été militant.

S. : De quel parti ?

L. A. T. : Le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Mais j’ai eu un engagement conscient et responsable. Parce que je ne me suis pas engagé aveuglement. J’ai mis en avant le professionnalisme. Lorsque l’ODP/MT (Organisation pour la démocratie populaire/Mouvement du travail) a été créée à l’époque, je n’ai pas voulu y adhérer parce que j’étais directeur général de Sidwaya, on m’a fait la cour comme cela se fait lorsque vous êtes un cadre.
J’ai dit non. Parce que je suis directeur général d’un organe de presse, je ne peux pas être militant, même si j’avais de la sympathie pour eux. C’est lorsque j’ai quitté la direction générale de Sidwaya et que je suis devenu secrétaire général du ministère de l’Information, que j’ai donc adhéré à l’ODP/MT devenu CDP.
Mais, pour moi, l’engagement politique est individuel, personnel. Je n’ai jamais utilisé mon poste pour écraser des gens qui n’étaient pas de même bord politique que moi. Ceux qui m’ont connu à Sidwaya, au ministère, savent que je n’ai jamais parlé de politique à un agent. J’ai respecté les gens dans leur ligne.
J’ai donc été militant du CDP. Je me suis donné au CDP. C’est un parti auquel j’ai cru et qui a fait beaucoup de choses.
Il a ses faiblesses. Mais, c’est un parti qui a eu le génie d’avoir rassemblé plusieurs sensibilités de notre pays et qui a permis à notre pays d’éviter beaucoup de choses.
Si le CDP n’était pas ce qu’il était, peut-être que le pays allait imploser, car il n’y a pas mal de crises que nous avons traversées.
Donc, quelque part, le parti a joué un rôle important. Et il faut rendre hommage à ceux qui l’ont dirigé.

S. : Vous parlez au passé. Est-ce à dire que vous ne militez plus ?

L. A. T. : Ah non ! là, il faut être clair. Lorsque j’ai été nommé président du Conseil supérieur de l’information (CSI), j’ai trouvé que cette fonction était incompatible avec un militantisme exubérant, ou actif. Donc, j’ai adressé une correspondance au président du CDP, Roch Marc Christian Kaboré, pour démissionner de toutes les instances du parti, parce que j’étais membre du bureau politique du CDP, depuis sa création. Et il m’a compris. Beaucoup de gens ne comprenaient pas cela. Mais je trouvais cela tout à fait normal. Je pense aussi que cela m’a mis en confiance avec la presse. Je suis resté en retrait de la politique, que j’observe de près, mais sans y mettre les pieds.

S. : Comment appréciez-vous le foisonnement de partis politiques ? Une centaine de partis politiques pour le Burkina, n’est-ce pas trop ?

L. A. T. : C’est difficile de dire aux gens de ne pas créer de partis. Mais je pense qu’on ira progressivement vers un rationnement des partis politiques. Sinon, on n’y peut rien. Chacun pense qu’il peut s’exprimer et donc créer son parti. Mais, la réalité au Burkina, il y a peut-être dix vrais partis. L’idéal, pour favoriser une bonne compétition politique, c’est de ne pas avoir un foisonnement. Et les populations sont perdues. Il faut travailler à ce qu’il y ait de grands ensembles politiques qui émergent et qui sont très combatifs.

S. : Que dites-vous de certains grands partis qui s’allient à la majorité. Cela ne fausse t-il pas le jeu politique ?

L. A. T. : Ces questions de nomadisme, d’alliance opportuniste sont fréquentes dans de nombreux pays africains. Tout le monde veut être du côté des gagnants. C’est une constante chez l’homme. On ne va pas du côté de ceux qui perdent. Je pense qu’il faut encourager les partis politiques à s’affirmer. Cela doit demander aussi un changement de mentalité. Qu’on ne fasse pas de sorte que, tant qu’on n’est pas du côté du pouvoir, on ne peut pas gagner sa vie. Il faut que cela aussi puisse changer dans les faits. Un citoyen qui est de l’opposition et qui est compétent peut être nommé à un poste de responsabilité. Si je suis ministre et que vous êtes un ingénieur compétent, militant à l’UNIR/MS, je peux vous nommer à un poste. Mais à condition que vous jouiez honnêtement votre rôle. Cela veut dire que si on vous nomme, vous devez appliquez le programme pour lequel vous avez été nommé. Sinon, je ne suis pas pour l’exclusion. Tous les Burkinabè quelles que soient leurs obédiences politiques, peuvent occuper des postes de responsabilité. Chacun doit se déterminer par rapport à sa conscience. Quelqu’un peut estimer que du fait qu’il milite dans l’opposition, il ne peut pas occuper de poste de responsabilité, parce qu’il n’est pas d’accord avec la politique du gouvernement. Ça c’est honnête. Mais le pouvoir doit rechercher tous les cadres compétents du pays. Le CDP, à lui seul, ne peut pas avoir toutes les compétences du Burkina Faso. Soyons sérieux !

Voyez ce que Sarkozy fait. On peut ne pas être d’accord avec, mais sur le plan de la compétence, il a raison. Il va prendre les cadres les plus compétents, même au PS. Il ne reste plus que le PC. Soyez sûr que s’il a les moyens, il ira chercher des compétences au PC. Je pense que c’est la nouvelle vision de la politique comme ça. Et je crois qu’il faut prendre les compétences d’où qu’elles viennent et qu’elles acceptent de servir loyalement.

S. : Croyez-vous au destin ?

L. A. T. : Je suis croyant. Je me dis que Dieu a un plan pour chaque homme. Et ce que nous faisons, là où nous sommes, il y a toujours la main de Dieu. Evidemment, Dieu ne va pas vous dire de devenir brigand. Lorsque je revois ma propre évolution, je me dis qu’il y a une main invisible qui me conduit vers quelque chose, même si je rencontre des difficultés. Car les difficultés existent aussi. Mais, je ne suis pas un fataliste. Croire au destin, ne veut pas dire qu’on est fataliste. Quand vous rencontrez des difficultés, à un moment donné, quand vous chutez, vous êtes dans le désespoir, il faut vous dire que vous pouvez toujours vous relevez. Je crois au destin, mais de façon vraiment religieuse.

S. : Vous dites que vous êtes croyant. De quelle religion êtes-vous ?

L. A. T. : Je suis chrétien catholique.

S. : Quels genres d’auteurs lisez-vous ?

L. A. T. : J’aime les livres de réflexion, les essais politiques. J’aime la politique. Par contre, je n’aime pas les romans.
Mais de plus en plus, j’essaie de lire certains livres anciens : par exemple le Cid. Quand je regarde la télévision, je préfère suivre les documentaires au lieu des films. Mais j’aime le cinéma au grand écran.

S. : Il semble que vous conduisez l’équipe de foot-ball du CSC avec beaucoup de mercenaires dedans... (grands rires dans la salle).

L. A. T. : Mais, nous n’avons rien inventé. Il faut qu’on y pense. On va défier Sidwaya et je vous jure qu’on va vous battre. (rires dans la salle).

Sidwaya

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