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Chronique de la métamorphose du Burkina Faso de Blaise Compaoré(4)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Burkina Faso : chronique des années Compaoré • • lundi 12 septembre 2005 à 08h25min

Après la mort de Thomas Sankara en 1987 ce sera celle de Boukari Jean-Baptiste Lingani et de Henri Zongo en 1989. Ce ne sont pas des morts anonymes : ils étaient les leaders de la Révolution. Ce ne sont pas, non plus, les premiers morts (les premières exécutions ont frappé les conjurés du 27 mai 1984).

Mais autrefois, la Révolution frappait les ennemis de la Révolution. Désormais, la Révolution dévore les révolutionnaires ! Au lendemain du 4 août 1983, certains membres du Parti socialiste français (en tout premier lieu Jacques Hutzinger, responsable des relations internationales) avaient tenté d’imposer aux révolutionnaires la présence en leur sein du professeur Joseph Ki-Zerbo, figure majeure (et internationale) de l’opposition radicale en Haute-Volta. Compaoré dira quelques mois plus tard, très sobrement, "nous avons décliné la proposition". Et il donnera comme explication : "Voilà un historien qui n’a pas compris que les conditions historiques ont évolué".

C’est un argumentaire que l’on peut reprendre pour Sankara en 1987 ("Les masses en avaient marre de la révolution de Sankara", dixit Compaoré dans le quotidien sénégalais Le Soleil du lundi 2 novembre 1987) mais également, sans doute, pour Lingani et Zongo en 1989 ("Ils se présentaient comme des vestiges du précédent régime du Conseil national de la révolution (CNR), ordre politique que nous avons tous dénoncé", dixit Compaoré dans JAE n° 124 d’octobre 1989).

La mort de Lingani et de Zongo ne fera pas de vagues au Burkina Faso. Ailleurs, bien sûr, il y avait, loin de la réalité du terrain, pour beaucoup d’observateurs étrangers, la nostalgie d’une certaine façon d’être, l’illusion de participer à une révolution en vraie grandeur.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que l’Afrique peut faire l’économie des crises sociales, des guerres et des révolutions qui sont un des moteurs de l’Histoire de l’humanité. Même si la liquidation brutale de Lingani et de Zongo m’a fâché. Parce que les arguments avancés par le pouvoir ne me donnaient pas satisfaction. J’avais interrogé un proche du chef de l’Etat sur cette façon de faire radicale. "Que voulez-vous, me répondit-il, ce sont des militaires entre eux ; ils règlent leurs dissensions à coups de révolver". Argument qui ne m’avait pas convaincu non plus. Compaoré évoquera "l’affrontement de deux lignes politiques" ; "Le dommage, dira-t-il, c’est que ces camarades n’ont jamais eu le courage d’exprimer leurs convictions, que ce soit au sein du gouvernement ou de la coordination du Front populaire".

Si Compaoré avait été balayé dans les mois qui ont suivi cette période, il ne serait sans doute pas resté grand chose de positif de son passage au pouvoir. Pourtant, c’est pendant ces années de feu et de sang qu’il affirme sa capacité à juger de la situation. "Les conditions historiques ont évolué", disait-il en 1984. Elles avaient évolué également en 1987 et, plus encore, en 1989. Nous sommes à la veille de la chute du mur de Berlin, de l’implosion de l’empire soviétique, de la chute du communisme stalinien.

Compaoré a eu raison en 1987 et en 1989 (les conditions historiques avaient effectivement évolué) mais pour en prendre conscience il fallait que le temps passe. En 1987 et en 1989, tout cela ressemblait à un simple réglement de compte politique et à la volonté d’affirmer un pouvoir personnel. En fait, Compaoré va éviter au Burkina Faso les troubles politiques et sociaux ainsi que les effondrements économiques qui vont marquer l’Afrique au cours de la décennie 1990.

En novembre et en décembre 1989, je suis en reportage au Zaïre. En janvier 1990, c’est le Cameroun. En février 1990, je vais assister en Côte d’Ivoire aux premiers dérapages du régime de Félix Houphouët-Boigny. Je dîne le samedi 17 février 1990 chez un ami, le ministre de l’Education nationale, Balla Keïta, avec qui j’avais suivi, à la télé, quelques jours auparavant, la libération de Nelson Mandela (Balla avait été de la fameuse mission du "dialogue" expédiée en Afrique du Sud par le "Vieux" en plein apartheid).

La soirée s’est terminée à la lueur d’une lampe-tempête. Une panne générale d’électricité sur la quasi-totalité du territoire avait rejeté la Côte d’Ivoire dans les ténébres. Elle allait jeter les étudiants des cités, notamment celle de Yop-City, dans la rue. Dix jours plus tard, Balla perdrait son poste et la Côte d’Ivoire allait, sans le savoir, entrer dans l’ère du multipartisme sous la pression du FPI de Laurent Gbagbo et du Synares de Marcel Etté.

A l’exception des mois de juillet (je suis au Togo) et de décembre (je suis en Guinée Bissau puis au Cameroun et en Belgique), je ne serai jamais sans passer dix à vingt jours, chaque mois de 1990 en Côte d’Ivoire où je vais vivre, quasiment au jour le jour, les événéments qui ne cessent de se précipiter.

En mars 1990, cependant, je suis au Burkina Faso. Ouagadougou, Bobo Dioulasso, Koudougou, le triangle d’or ! Je fais la tournée des grandes entreprises du pays : Sofitex (coton), ; SHSB (huileries), Faso Fani (textiles), Sifa (deux roues), etc. Je rencontre le ministre de l’Equipement (Daprou Kambou), le secrétaire d’Etat à l’urbanisme et à l’habitat (Joseph Kaboré), le directeur du génie militaire (capitaine Dominique Djiendjeré, à ne pas confondre avec le capitaine Diendéré, alors membre du comité exécutif du Front populaire), le ministre de la Promotion économique (Thomas Sanon), le secrétaire d’Etat aux mines (Boubacar Yahya Diallo), le directeur du développement industriel (Banhoro Zama), la directrice de l’artisanat (Joséphine Ouédraogo), etc.

Cette virée dans le pays me permet d’avoir une vue d’ensemble des activités économiques du pays alors que du 1er au 4 mars se tient le premier congrès du Front populaire, instance dirigeante du Burkina Faso. Y participent toutes les composantes du Front : les sept formations politiques, les quatre unions nationales, les trois comités révolutionnaires (ouvrier, militaire, service). Au total, 3.500 délégués.

Je rappelle la date : mars 1990. Partout ailleurs en Afrique noire (particulièrement francophone), c’est le débordement politique et social, plus ou moins violent. A Ouaga, Bobo ou Koudougou, partout dans les campagnes environnantes, les Burkinabè sont au travail. Dans des conditions difficiles. Compaoré l’affirme à deux de mes collaborateurs ; refusant tout débat sur économie libérale ou économie socialiste, affirmant avoir seulement pour objectif "une économie
forte, prospère, indépendante, autosuffisante, planifiée" dans le cadre d’un "Etat démocratique", il leur précise : "Nous construisons notre économie à partie de nos réalités. De quoi sont faites ces réalités ? De l’insuffisance des ressources de l’Etat, de l’insuffisance des revenus des citoyens et singulièrement des paysans, de l’insuffisance des ressources des opérateurs pourtant considérés comme détenteurs de richesse. A partir de là, nous disons que la création de richesses supplémentaires ne peut se faire que grâce à l’épanouissement des initiatives au niveau central, c’est-à-dire de l’Etat, qui définit et oriente les activités en faveur du développement".

Compaoré, à plusieurs reprises, refusera dans cet entretien de s’engager dans un débat idéologique et d’entrer dans le jeu des "références". Le Front populaire est, par nature, composite. C’est, dit Compaoré, "l’aboutissement d’une lutte en faveur de la démocratie, pour le
progrès, une lutte diverse et multiforme pour plus de bonheur pour notre peuple [...] C’est le regroupement de sensibilités différentes, d’organisations politiques et de masse qui acceptent un programme conçu pour l’émancipation de notre peuple".

Communistes, démocrates, patriotes, démocrates révolutionnaires, etc. en sont des composantes. On y trouve Sangoulé Lamizana, l’ancien chef de l’Etat, et Hermann Yaméogo, le fils de "Monsieur Maurice" ancien chef de l’Etat. Pas question de tomber dans le débat idéologique. Compaoré le dit clairement : "Ce que notre peuple attend aujourd ’hui c’est la capacité de l’Etat à résoudre ses problèmes".

A suivre

Jean-Pierre Béjot
La Dépêche Diplomatique

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