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Professeur Nicolas Meda, directeur général du Centre Muraz à propos du virus Ebola : « La chose à interdire complètement ce sont les funérailles qui entrainent la manipulation des corps »

Accueil > Actualités > DOSSIERS > EBOLA • • mercredi 10 septembre 2014 à 00h23min
Professeur Nicolas Meda, directeur général du Centre Muraz à propos du virus Ebola : « La chose à interdire complètement ce sont les funérailles qui entrainent la manipulation des corps »

Le saviez-vous ? Le porc, les postillons, les urines, les embrassades, les habits d’une victime de la maladie…, peuvent transmettre le virus Ebola. Le « Tampon » est moins risqué que les poignées de main ou encore les accolades en période d’Ebola.

Si vous voulez en savoir d’avantage sur cette maladie, c’est le lieu de prendre connaissance des trucs et astuces que nous a distillés le Professeur Nicolas Meda. Directeur général du Centre Muraz depuis 2013, l’homme et son institution sont au cœur du dispositif anti-Ebola mis en place par le gouvernement burkinabè. En plus des bons conseils qui vont du risque zéro à adopter pour éviter Ebola, le professeur, médecin-épidémiologiste aborde la place de son institution dans le dispositif mis en place par le gouvernement burkinabè pour contrer Ebola, la question controversée des salles d’isolements et bien d’autres questions dans cette interview qu’il a bien voulu nous accorder.

Lefaso.net : L’actualité est marquée par les ravages du Virus Ebola en Afrique et particulièrement dans la sous-région ouest africaine. Est-ce qu’on peut avoir une idée sur le rôle que joue le Centre Muraz dans le dispositif Anti-Ebola du gouvernement burkinabè ?

Pr Nicolas Meda : Le dispositif anti-Ebola au niveau du ministère de la Santé au Burkina Faso passe par le Cabinet du ministre et le Secrétariat général pour aller à la direction générale de la Santé qui a en son sein une direction chargée de la lutte contre les maladies. C’est cette direction qui organise la préparation, l’alerte, la riposte et l’évaluation. Dans ce dispositif, le Centre Muraz est le laboratoire national de référence pour les fièvres hémorragique. Il doit à ce titre participer à la formation de tout le personnel de la santé sur l’investigation et la réalisation des prélèvements en cas de suspicion d’infection à virus Ebola. Le Centre Muraz est également chargée de la réalisation de tous les prélèvements pour collaborer avec le Centre national français de référence sur les fièvres hémorragique qui est basée à Lyon-afin de réaliser des analyses sophistiquées qui permettent de dire si oui ou non, il y a ou pas infection due au Virus Ebola en cas de suspicions.

Lefaso.net : Une des difficultés de cette maladie est la contamination des hommes par les animaux. Pour l’instant, on a surtout évoqué les animaux sauvages qui propagent le virus aux hommes. Est-ce qu’il y a des animaux domestiques qui peuvent transmettre ce virus aux hommes ?

Pr Nicolas Meda : Il y a plusieurs espèces de virus Ebola depuis 1976 ou ce virus a été identifié lors d’une épidémie dans un pays qui est aujourd’hui la République Démocratique du Congo (RDC). Ebola, c’est le nom d’une rivière qui parcourait l’espace dans laquelle la première épidémie a été découverte en 1976. Il y a cinq espèces de virus Ebola connus de nos jours. On a Ebolavirus Zaïre, ebolavirus Soudan, Ebolavirus Reston, Ebolavirus Forêt de Taï (un seul cas découvert dans la forêt Taï en Côte d’Ivoire) et Ebolavirus Bundibugyo. Il a été formellement identifié que l’espèce Reston qui a été découvert aux Philippines contaminait les cochons qui ne sont pas des animaux de brousses. Ce sont des animaux d’élevage commun et ces animaux sont largement consommés par les Burkinabè. Mais, nous n’avons jamais mis en évidence l’espèce Reston en Afrique. Pour l’instant, nous n’avons pas d’évidence scientifique qu’en Afrique, il y a des animaux domestiques qui sont des hôtes ou des vecteurs de transmissions du Virus Ebola. Ce dont nous sommes sûrs, c’est que les chauves-souris, les singes et d’autres rongeurs hébergent parfaitement le virus Ebola.

Lefaso.net : Professeur, peut-on avoir une idée sur le dispositif actuel mis en place par le Centre Muraz dans sa croisade contre Ebola ?

Pr Nicolas Meda : Il y a quatre phases dans le dispositif mis en place par le Centre Muraz : La préparation, l’alerte, la riposte et l’évaluation. A ce jour, nous sommes à la phase de préparation et à la phase d’alerte. Dans la préparation, il y a les différents publics qui sont concernés. Le premier public, c’est surtout les formations sanitaires. Dans la mesure où 10% des morts de cette épidémie sont des prestataires de soins de santé. Le deuxième public, c’est surtout les populations qui doivent être sensibilisées sur les différents modes de transmission de l’infection au virus Ebola. Bien sûr, ces deux grands publics ont des besoins spécifiques. Le personnel de Santé et le grand public doivent pour autant savoir que l’arme fatale contre Ebola, puisqu’il n’y a pas de vaccin et de traitement type, c’est de garder ses distances face aux malades.

Lefaso.net : Professeur, c’est quoi garder ses distances pour le personnel soignant et pour le grand public ?

Pr Nicolas Meda : Garder ses distances pour le personnel soignant c’est disposer de matériel de protection. A priori, on ne devrait plus s’étonner qu’un personnel soignant porte des gants pour toutes ses actions de soins ou qu’un personnel soignant porte un masque ou même porte une combinaison. Puisqu’Ebola se transmet à travers des fluides corporels et la simple sueur héberge Ebola. Les salutations (main dans la main), les embrassades, les accolades sont des dangers en période d’épidémie Ebola. Le risque zéro avec Ebola, c’est garder ses distances avec les porteurs de la maladie.
Garder ses distances pour la population générale, c’est éviter surtout la consommation des animaux de brousses. En ciblant bien sûr tout ce qui est rongeur, singe et roussette. Beaucoup d’autres animaux sont également victimes d’Ebola. Se prémunir d’Ebola, c’est aussi garder ses distances dans les amabilités de la vie. Ce que les jeunes burkinabè appellent « Tampon » a été inventé en Afrique Centrale pour éviter de se serrer les mains au cours d’une des épidémies d’Ebola. Ce geste est moins dangereux que les poignées de mains, surtout en période de chaleur.
Se taper l’avant-bras est aussi moins risqué que la main dans la main pour ceux qui veulent continuer à garder les amabilités malgré les risques en cas d’épidémie d’Ebola. Cette technique a été inventée au Nigéria au cours de l’épidémie de Virus Lassa qui est aussi hémorragique qu’Ebola. Globalement, garder ses distances c’est éviter de consommer la viande de brousse, c’est éviter les amabilités de la vie courante en se saluant. Parce que tout liquide corporel (sang, vomissure, urine, crachat…) de malade d’Ebola peut contaminer.
Egalement, en période d’Epidémie Ebola il faut éviter les brassages de populations. Il est difficile que des populations se regroupent sans avoir des amabilités. Par exemple, les meetings, les grand-messes sont à éviter en cas d’Ebola. La chose à interdire complètement ce sont les funérailles qui entrainent la manipulation des corps. Car tout corps de malade Ebola est infectieux. Tous les habits d’une victime sont infectieux.
Un corps ne doit pas être lavé mais désinfecté avant l’enterrement. Il y a des sacs mortuaires spéciaux et une commission funérailles doit exister à tous les niveaux avec des spécialistes qui doivent s’occuper des enterrements. Dès lors où il y a des manipulations, l’infection se répand. Il est formellement prouvé aujourd’hui que l’épidémie en Sierra Leone vient de quatorze femmes qui sont allées en délégation en Guinée à un enterrement. Et ce sont ces quatorze femmes qui ont ensemencé la Sierra Leone une fois de retour dans leur pays. Pour le Nigéria, c’est un voyageur libérien qui a pris un vol qui devrait le conduire à une réunion de La CEDEAO. S’il avait pu aller à cette réunion, L’Etat-major de la CEDEAO allait être décimé. Dans notre dispositif anti-Ebola au Burkina, on privilégie donc la sensibilisation, l’adoption des bonnes pratiques et bien sûr la préparation du personnel soignant avec du matériel de protection et surtout avec la technique des soins protégés.

Lefaso.net : Peut-on en savoir plus sur la technique des soins protégés ?

Pr Nicolas Meda : Les soins protégés consistent à trouver des lieux d’isolement ou toute suspicion doit être conduite. Le point d’appel d’Ebola, c’est la diarrhée, les fièvres, les vomissements. Ces symptômes sont fréquents dans beaucoup de maladies sous nos tropiques. Le malheur c’est qu’en Guinée, il y avait très peu d’hémorragie chez les victimes d’Ebola. C’était surtout fièvre, diarrhée et vomissement. La précaution universelle doit être de mise en cette période d’épidémie Ebola. Il faut séparer les cas suspects des cas confirmés dans les salles d’isolements. Le Centre Muraz est à l’avant-garde, dès qu’il y a une suspicion, on enchaîne avec un prélèvement et un diagnostic pour une prise en charge.

Lefaso.net : Vous avez évoqué le cas des Centres d’isolements. Actuellement, des populations de Yagma (bourgade située à une dizaine de kilomètre de Ouagadougou) se plaignent de l’érection d’un centre d’isolement dans leur localité. Est-ce que vous pouvez les rassurer sur le fait qu’un centre d’isolement ne peut pas se transformer en un vecteur de transmission du Virus Ebola en cas d’épidémie ?

Pr Nicolas Meda : C’est absolument faux qu’un centre d’isolement au milieu des populations soit un problème. Le principe sacré des centres d’isolement c’est qu’ils doivent être situés au cœur des foyers épidémiques. On ne doit pas déplacer un cas suspect parce que les déplacements entrainent surtout des manipulations. Une personne suspectée d’Ebola doit être conduite dans le centre d’isolement le plus proche possible. Au mieux, il faut éviter de traiter les suspicions d’Ebola dans des centres de soins qui abritent déjà des personnes affaiblies. Pourquoi, il n’y a pas de risque à implanter les malades d’Ebola au cœur des populations ? Pour avoir Ebola, il faut manipuler ou manger une viande contaminée, serrer la main d’un malade en sueur, être en contact avec la sueur d’un malade d’Ebola, enterrer une victime d’Ebola, manipuler des selles, des urines…Et pourtant, les centres d’isolement prennent compte de tous ces risques. Bien sûr, les malades suspectés sont également protégés de tout risque. Si Ebola était dans l’air, on allait tous mourir. Il n’y a donc pas de risque que des malades soient dans des centres d’isolement au milieu des habitations. Tant qu’il y a un espace de cinq à dix mètres, on n’a rien à craindre

Lefaso.net : Qu’en est-il du matériel pour permettre au personnel soignant de se protéger dans la prise en charge d’éventuel cas d’Ebola ?

Pr Nicolas Meda : Je peux le confirmer, le gouvernement burkinabè a acquis du matériel pour lutter contre Ebola. Je remercie au passage le gouvernement pour sa forte implication dans la préparation des équipes. Au Centre Muraz, nous avons du matériel de stockage des prélèvements qui est constitué de boite spéciale qui même en cas d’explosion serait sans dangers pour la population. Ebola est un germe hautement infectieux et il y a du matériel spécial pour le transport des prélèvements. Pour la commission funérailles, il y a les sacs funéraires. Ils ont du matériel spécial pour s’occuper des cas de suspicion ou de décès suite à Ebola. Il y a un matériel pour le personnel soignant. Pour le grand public, il y a un matériel d’éducation et de sensibilisation. Des posters ont été distribués un peu partout dans le pays. Le gouvernement a mis en place dans tous les points d’entrée du pays du matériel pour se désinfecter les mains et du matériel pour prendre la température. Pourquoi il faut prendre la température ? On prend la température parce qu’à partir de la contamination, la maladie se déclare a peu près entre sept (07) à vingt-un (21) jours. Et La contamination ne se fait pas avant l’apparition de la maladie. Mais au moment où la maladie apparait et le signe d’appel c’est la fièvre. Dès que quelqu’un est fébrile, il devient dangereux et à risque de transmettre le virus aux autres. C’est pour cela, on utilise le thermomètre laser qui permet de prendre à distance la température. Dès qu’il y a une température anormale, la personne fait l’objet d’une investigation pour voir si cette température anormale correspond à quelqu’un qui a été en contact avec une zone d’épidémie, des animaux de la brousse ou des évènements susceptible de lui transmettre le virus. Si tout ça est vérifié, on qualifie les symptômes pour voir si en plus de la fièvre, il y a des vomissements, de la diarrhée et des hémorragies. Les hémorragies d’Ebola concernent tous les orifices (bouche, nez, oreille, yeux…). Quand il y a ce contexte plus cet ensemble de signe on peut déclarer la personne suspecte. Et si la personne est suspecte, il faut mettre cette personne dans un centre d’isolement, la prendre en charge avec des soins appropriés en commençant d’abord à éliminer les maladies responsables de ces genres de symptômes que sont la fièvre, le vomissement, la diarrhée... Dans notre contexte, c’est voir tout ce qui est paludisme, fièvre typhoïde, méningite… On fera un traitement à large spectre. Si la situation ne s’améliore pas dans les 72 heures, on peut craindre pour la personne. Maintenant, avec l’apport du Centre Muraz qui peut faire des prélèvements et qui peut faire un diagnostic biologique, on peut être en mesure de dire si la personne est ou pas affectée par le virus Ebola. Actuellement, nous sommes à 07 jours de rendu. Au bout de 07 jours, on peut dire si la personne est ou pas contaminée par le virus Ebola.

Lefaso.net : Justement, on sait que vos équipes ont fait des prélèvements sur des cas suspects. Est-ce qu’on peut savoir combien de prélèvement ont été faits au Burkina et dans combien de région du pays ?

Pr Nicolas Meda : Nous sommes à notre cinquième prélèvement dans quatre régions du pays. Les quatre premiers prélèvements ont été testés négatifs. Nous attendons le résultat du cinquième prélèvement. D’ici une semaine, on pourra en savoir davantage sur ce prélèvement.

Lefaso.net : Nous sommes pratiquement à la fin de notre entretien sur le Virus Ebola. Est-ce que le professeur aimerait bien se prononcer sur des points qui n’ont pas encore été évoqués ?

Nicolas Meda : En ce qui concerne notre combat contre le virus Ebola, nous avons essentiellement des besoins. En tant que laboratoire national de référence, je pense que nos besoins peuvent être rangés en trois phases. La première phase, c’est réellement disposer de soutien pour être partout au Burkina où il y a une suspicion. Nos besoins sont surtout logistiques. Comment quelqu’un qui est à Bobo peut être à Gaoua, à Tougan ou encore à Gorom-Gorom. Notre capacité logistique doit pouvoir être renforcée pour permettre au Centre Muraz d’être à l’aise avec ses outils de travail (matériel de transport, matériel de protection, matériel de prélèvement, matériel de désinfection). Je pense que ça c’est quelque chose de capital, à avoir le plus vite possible
La deuxième phase, c’est un peu aller plus loin. Nous savons qu’il a été mis au point des tests pour détecter des cas d’Ebola. Disposer d’un laboratoire mobile avec ces tests peut permettre au Centre Muraz d’être efficace. Au lieu d’une semaine avec des collaborations en Europe, sur le terrain et devant la suspicion, il faut être capable de dire si on est ou pas en phase d’une situation d’Ebola. Disposé d’un laboratoire mobile peut aider le Centre Muraz à avancer. Il nous faut environ cent millions (100.000.000) F CFA pour avoir ce laboratoire qui peut se déplacer un peu partout.
La troisième phase c’est vraiment être autonome, avoir une dimension régionale d’autonomie. Il a été mis au point des modules dans des conteneurs de laboratoires P4 pour prendre en charge les germes dangereux. Ces laboratoires P4 peuvent être rapidement mis dans un bateau et acheminés avec des portes-charges. L’avantage de ces laboratoires P4 c’est qu’ils peuvent se déporter là où il y a le cœur de l’évènement. Le laboratoire mobile peut faire des prélèvements, traités les prélèvements mais il faut envoyer les résultats ailleurs pour faire le module, tout se fait sur place. Là, on parle au moins d’un investissement de départ d’un milliard (1.000.000.000. F CFA). C’est pour cela cet investissement doit être fait à l’échelle de la CEDEAO ou à l’échelle de l’UEMOA. Parce qu’il n’y a aucune utilité pour un pays d’avoir ce laboratoire pour sa seule population car c’est hyper cher et mieux faut se regrouper et mutualiser.

Ousséni BANCE
Lefaso.net

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