Kaya : Des échanges nourris et enrichissants autour de l’insécurité alimentaire

vendredi 1er août 2014 à 02h02min

Le chef-lieu de la région du Sanmatenga, Kaya, a abrité, le 25 juillet 2014 un atelier de restitution des résultats d’une étude menée par le département socio-économie et anthropologie du développement de l’Institut des Sciences de la Société (IN.N.S.S), l’un des instituts du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST). L’étude commanditée par Oxfam Burkina et dont les résultats ont été présentés le 25 juillet, est menée, à Kaya et à Nessemtenga, par une équipe de chercheurs conduit par Dr Ludovic Kibora, Maître de recherche en anthropologie.

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Kaya : Des échanges nourris et enrichissants autour de l’insécurité alimentaire

Vivre dans un contexte de volatilité des prix alimentaires : droits et responsabilités face à la faim ». C’est le thème de l’atelier de restitution qui a réuni, le 25 juillet 2014 à Kaya, chercheurs, acteurs de la société, populations et autorités de Kaya et de Nessemtenga.

L’étude dont les résultats ont fait l’objet du présent atelier, a une durée de quatre ans et avait donné lieu, l’année dernière, plus précisément le 12 juillet 2013 à Kaya, à un premier atelier de restitution de données récoltées sur le terrain. Sur les résultats de la présente étude et le sens de la démarche méthodologique, le coordonnateur de l’étude, Ludovic O. Kibora, explique : « Le processus, c’est de pouvoir mener de petites études sur la même communauté et avec des thématiques différentes mais qui s’inscrivent dans un gros thème qui est la volatilité des prix alimentaires dans des contextes socioculturels bien précis. Et là on a choisi Nessemtenga et Kaya. En 2012, on a essayé de voir quelles étaient les attitudes, les comportements, les réactions des populations par rapport à la fluctuation, à la volatilité des prix des denrées alimentaires. En 2013, en plus de la perception de la question de la volatilité des prix par les populations concernées, nous avons essayé de comprendre leurs perceptions des questions de droits et de responsabilités alimentaires. En termes clairs, lorsqu’il y a des crises alimentaires, vers qui les populations se tournent pour satisfaire leurs besoins, qui est responsable dans ces situations ? Et à quel niveau se situe cette responsabilité ? C’est là la problématique de la présenté étude. Par rapport à cette question, certains pensent que la responsabilité en cas de famine au niveau local concerne les producteurs parce qu’ils utilisent des méthodes archaïques. D’autres estiment que cela relève de la responsabilité du chef de famille. Au niveau communal, les regards sont tournés vers le maire que certains considèrent comme le représentant de l’Etat. Au niveau national on pense que c’est l’Etat qui est responsable lorsque les gens n’ont pas de quoi manger. Ce qui fait qu’en 2008 lors des émeutes de la faim, ce sont les symboles de l’Etat ou même des commerçants accusés de collaboration avec l’Etat qui ont été attaqués »

Et Issaka Ouandaogo, responsable plaidoyer d’Oxfam Burkina, de décliner les raisons qui ont conduit Oxfam Grande Bretagne à commanditer l’étude qui vise à terme à assurer la sécurité alimentaire : « Depuis les années 1974, il y a des crises répétitives et les populations ont des besoins d’alimentation qui ne sont pas souvent satisfaits. Par rapport à ces difficultés que connaissent les populations, Oxfam a jugé nécessaire de commanditer un certain nombre d’études, notamment avec les instituts de recherche au niveau national pour pouvoir influencer d’abord les politiques agricoles, c’est-à-dire qu’est-ce que les politiques agricoles doivent faire pour augmenter la production, la productivité des cultures de céréale afin d’améliorer la sécurité alimentaire des populations. Cette recherche vise à orienter les décideurs afin qu’ils puissent prendre des décisions en matière de sécurité alimentaire afin d’améliorer les conditions de vie des populations. Nous avons choisi le Sanmatenga parce que c’est une zone où la sécurité alimentaire n’est pas assurée. Nous voulons savoir quels sont les déterminants de l’insécurité alimentaire dans la région. Et en cas de crise on voudrait savoir quelle est la responsabilité des parties prenantes, notamment le chef de ménage, les décideurs au niveau local et national. L’objet de cette étude, c’est d’essayer comprendre qui fait quoi quand il y a insécurité alimentaire ou famine ».

Initiative saluée par les responsables du CNRST et les autorités locales

La restitution proprement dite de l’étude a été précédée et suivie respectivement de cérémonie d’ouverture et de cérémonie clôture au cours desquelles des allocutions ont été livrées. Les différents orateurs ont salué l’initiative de la présente recherche qui est une contribution à la recherche de solutions aux problèmes de l’insécurité alimentaire.

« Les enjeux de la sécurité alimentaire dans nos pays sont énormes ; aussi les conclusions de cette étude devraient, à n’en pas douter, permettre d’éclairer davantage les décideurs dans la mise en œuvre d’actions pour résoudre les problèmes liés à l’accessibilité des populations aux ressources alimentaires », a indiqué à la clôture le directeur de l’IN.S.S, Mamadou Lamine Sanogo. Un peu plus tôt, c’est Brahima Diawara, directeur de recherche à l’Institut de recherche des sciences appliquées et de technologies (IRSAT) qui affirmait au nom du directeur général du CNRST qu’il représentait, que les plus hautes autorités du pays ont décidé de faire de la recherche scientifique un levier pour accélérer le développement socioéconomique du Burkina Faso. Se félicitant de l’approche de l’étude, il ajoute, toujours au nom du DG du CNRST : « En présidant cette cérémonie de restitution des résultats de recherche, j’affirme mon attachement à une tradition qui devrait être le leitmotiv de tout programme et projet de recherche. Celle de partager avec les autres acteurs, leurs découvertes. Aller au plus près des populations, leur dire ce que le chercheur a trouvé est un exercice noble. Cela me paraît la phase la plus importante du processus de recherche dont la finalité est son appropriation par différents acteurs et son application sur le concret social ». « La diffusion des résultats des études est une démarche à encourager. Celle-ci permettra à n’en pas douter de dégager des solutions en vue d’élaborer de bonnes stratégies d’action pour aboutir à des solutions adéquates au plan des politiques de développement et de l’épanouissement des populations. Sans les précieuses données collectées et leur analyse par des spécialistes de la question, nous autres, sommes dépourvus de données parfois importantes pour l’administration de nos cités et la prise de décisions idoines », soulignera pour sa part le deuxième adjoint au maire de Kaya, Zacharia Sana.

Des enseignements

Au terme du présent atelier de restitution, l’on peut retenir un certain nombre d’enseignements. D’abord, comme le note le coordonnateur de la recherche, Dr Kibora, « Dans l’ensemble, le droit à la sécurité alimentaire ne semble pas bien connu ou bien reconnu ». C’est pourquoi, des recommandations ont été formulées pour sensibiliser les populations et amener l’Etat à prendre des textes législatifs spécifiques pour qu’il y ait des gens qui puissent poursuivre de présumés responsables en cas de manquements à l’accomplissement de la disposition relative à la sécurité alimentaire des citoyens. L’autre enseignement à tirer de l’étude, c’est le faible impact de la dernière saison agricole jugée bonne sur l’amélioration des conditions de vie des populations des localités concernées, à savoir Nessemtenga et Kaya. « Compte tenu du fait que la saison agricole 2012-2013 a été bonne, on a l’impression qu’il y a un bien-être social. Mais lorsqu’on retourne sur place pour mieux observer la situation, on se rend compte que paradoxalement, les gens croupissent toujours dans une certaine difficulté. Ce qui veut dire que l’amélioration est assez infime par rapport à la question de l’alimentation », relève Dr Kibora. Néanmoins, la bonne saison agricole passée a forcément un impact sur la volatilité des prix de denrées qui varie d’une spéculation à une autre et d’une localité à une autre : « Au niveau de la volatilité des prix on a établi un tableau comparatif qui nous a amené à conclure que le choc climatique était assez important, était même souvent essentiel sur les questions alimentaires. Quand il pleut bien et que les récoltes sont bonnes, il y a une bonne production céréalière et les prix baissent. Et lorsqu’il ne pleut pas assez, la spéculation augmente et il y a la surenchère sur les produits céréaliers. Et cette année, on peut estimer qu’il y a une baisse par rapport aux prix ».

Bref, le présent exercice de restitution de résultats de l’étude menée en septembre 2013 à Kaya et à Nessemtenga par l’équipe pluridisciplinaire du Département Socio-Economie et Anthropologie du Développement (DSEAD) de l’IN.S.S aura été, à en croire les acteurs, très enrichissant tant il a donné lieu des échanges nourris entre parties prenantes.

Grégoire B. Bazié

Lefaso.net


ENCADRE

Des participants font leur bilan

Ludovic Kibora, coordonnateur de l’étude : « Il faut entretenir la dynamique d’échange et de partage entre chercheurs et bénéficiaires »

« Pour la restitution, je suis très satisfait, parce que ce que l’on attend dans ce genre d’exercice, c’est de pouvoir échanger avec les communautés. Il y a un membre de la communauté qui a par exemple demandé à intervenir en langue nationale et qui a fait une critique sur une image qu’on avait projeté. Cela fait partie des contributions intéressantes des participants à cet atelier. Et le fait que l’on soit dans un esprit de partage, d’amélioration et d’échange, est une dynamique qu’il faut entretenir entre la recherche et les bénéficiaires. C’est ce que l’on a voulu faire en vulgarisant les résultats de cette recherche de la sorte. Puisqu’on a mené l’étude dans la zone, il faut qu’on revienne montrer aux populations ce qu’on a pu trouver et voir ce qu’ils en pensent. Et nous allons poursuivre par le biais de canaux comme les médias ce travail de vulgarisation des résultats de l’étude auprès d’autres acteurs qui n’étaient présents ici mais qui sont concernés par la problématique de la sécurité alimentaire ».

Issaka Ouandaogo, responsable plaidoyer Oxfam Burkina : « Diffuser davantage les résultats de l’étude »

« L’atelier s’est bien déroulé, au regard de la participation, des interventions et des recommandations. Si ces recommandations sont mises en œuvre au niveau local et national, elles permettront d’améliorer la sécurité alimentaire des populations. L’atelier visait à diffuser les résultats de l’étude. Et au vu de la participation, on peut dire que le rapport de l’étude a été approprié par les uns et les autres. Maintenant, on verra au-delà de Kaya comment on peut diffuser aussi ce rapport-là pour que d’autres partenaires, d’autres décideurs qui n’étaient pas là ce matin puissent se l’approprier. Nous allons voir avec le partenaire qui a fait l’étude comment on peut diffuser davantage les résultats de cette étude. Nous pensons qu’à partir de ces recherches, de ces données, progressivement les décideurs vont mettre en œuvre les recommandations à ce qu’on puisse résoudre les problèmes de l’insécurité alimentaire. Nous sommes satisfaits parce que, quelque part les résultats de l’étude ont été, certainement, utilisés pour améliorer les conditions de vie des populations ».

Chef de Nessemtenga : « Que les responsables fassent en sorte qu’il y aient moins de personnes affamées »

« Je suis heureux d’avoir participé à cet atelier de restitution. Je souhaite longue vie à cette étude. Comme cela a été dit, il faut que les responsables qui ont la charge des populations, fassent de sorte qu’il y ait moins de personnes qui souffrent de faim. Je vais restituer les conclusions de l’atelier aux membres de ma communauté pour que la prochaine étape de l’étude puisse se dérouler dans de meilleures conditions. Ce que j’ai retenu, c’est que la situation alimentaire des populations reste tributaire des aléas climatiques. S’il pleut assez, les gens ont moins de problèmes. Quand il ne pleut pas, c’est des problèmes ».

Pierre Claver Hien, Maître de recherche, chef du département sciences juridiques, politologie et histoire du CNRST : « C’est important pour les chercheurs de descendre de leurs tours »

« J’éprouve une grande satisfaction après cette séance de restitution. Cet atelier a montré comment il est important pour les chercheurs que nous sommes de ne pas rester emmurés dans nos tours mais de sortir partager les résultats de nos recherches. Et lorsqu’on voit comme ici, des chercheurs, des responsables administratifs, des responsables coutumiers, les populations, les acteurs en symbiose pour exploiter et partager les résultats d’une recherche, on ne peut que s’en réjouir. Il s’agit là d’une question pratique : comment les populations perçoivent leurs droits face à la volatilité des prix et qu’est-ce qu’on peut faire comme recommandations pour changer la situation. Il était tout à fait important par exemple de traduire en langue nationale mooré ce qui se dit en français pour que nous puissions être au même diapason de la compréhension des phénomènes. Ne serait-ce que le fait pour nous chercheurs de descendre partager les fruits de nos résultats, cela est important en ce sens que cela nous permet de nous enrichir, mais cela permet aussi à ceux qui ont initié l’étude d’améliorer certains points et aux participants de façon générale, de repartir enrichis d’un certain nombre de connaissances supplémentaires ».

Awa Ouédraogo de l’INNS : « Mettre ensemble les idées »

« Cet atelier nous a permis de nous retrouver pour travailler sur la question de la sécurité alimentaire dans la zone de Kaya et du village de Nessemtenga. Les travaux de groupe ont permis de faire ressortir qu’il y a des variabilités de prix dans le village et moins dans la zone de Kaya. Cela aussi est dû à l’orpaillage dans la zone mais aussi à certaines cultures de maraichage que nous observons dans la zone. Mais la situation peut être améliorée par l’intervention de certaines ONG et associations. Cet atelier a permis de conforter les idées, de mettre ensemble les idées et de corriger certaines erreurs sur le travail qui avait été fait. On espère que les recommandations vont être prises en compte, surtout au niveau des stocks que les populations font de leurs récoltes, comment ils utilisent ces stocks pour mieux se préparer à la résilience ».

Dr Roger Zerbo, anthropologue et chercheur de l’IN.NSS : « Je suis vraiment satisfait »

« L’étude qui vient d’être restituée constitue notre deuxième expérience en matière de recherche sur la même thématique, à savoir la sécurité alimentaire. Au regard de la participation des uns et des autres, des échanges enrichissants, je suis vraiment satisfait. Maintenant, ce que l’on espère, c’est que les gens s’approprient les conclusions, les recommandations qui ont été formulées à l’issue de cette étude. L’étude se déroule bien. Depuis l’année dernière jusqu’à maintenant, l’équipe de chercheurs est bien adoptée par les populations des zones de l’étude. La preuve, c’est que le chef coutumier de Nessemtenga a fait le déplacement de Kaya pour participer à la restitution des résultats. Et il y a aussi les autorités communales qui se sont impliquées et qui ont marqué de leur présence cette séance de restitution des résultats de l’étude ».

Bétéo Nébié, chef de département de linguistique à l’IN.N.SS : « Très heureux de ce qui a été fait »

« J’apprécie positivement l’atelier de restitution de ce matin parce que c’est un travail scientifique qui se mène sur la durée. C’est l’une des rares occasions que nous avons une organisation qui accompagne les chercheurs pour faire avancer quelque chose, non plus uniquement de façon ponctuelle mais de façon organisée. Et je pense que participer à ce genre de choses réconforte et permet de comprendre que le travail de chercheur pour lequel on nous paie sert à quelque chose. A savoir que les problèmes se posent à la société, et il faut des gens pour y réfléchir et éventuellement proposer des solutions pour que la société avance. C’est comme cela d’ailleurs que les grandes nations naissent. On ne peut pas avancer dans une société de façon informelle, il faut s’organiser. L’organisation c’est la réflexion d’abord. Un homme intelligent réfléchit toujours avant d’agir. Et à l’atelier de ce matin, j’étais agréablement surpris par la participation des chercheurs, qui sont allés dans les profondeurs pour améliorer le dossier. Chacun d’entre nous a été utile, dans la mesure où chacun venant plus ou moins d’un horizon un peu différent, apporte une touche particulière à la réflexion qui a été menée par l’équipe du docteur Kibora. Je pense que le travail a été très bien fait et personnellement je suis très heureux de ce qui a été fait ce matin ».

Propos recueillis par GBB

Lefaso.net

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