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Covid-19 : « Au Burkina Faso, nous étions déjà dans une crise qui a fragilisé le système de santé », Metsi Makhetha, coordinatrice du Système des Nations unies au Burkina

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Coronavirus • LEFASO.NET • samedi 9 mai 2020 à 21h35min
Covid-19 : « Au Burkina Faso, nous étions déjà dans une crise qui a fragilisé le système de santé », Metsi Makhetha, coordinatrice du Système des Nations unies au Burkina

Depuis avril 2016, Metsi Makhetha occupe le poste de coordonnatrice résidente du Système des Nations unies au Burkina Faso. Elle représente le secrétaire général des Nations unies au pays des hommes intègres. A la tête d’un regroupement de 18 agences onusiennes dont huit résidentes et dix non-résidentes, elle coordonne l’action de l’Organisation des nations unies (ONU) au Burkina. Dans cette interview accordée à Lefaso.net, celle qui dit « privilégier l’action à la parole » se prononce sur la gestion du Covid-19, la crise sécuritaire, l’humanitaire, les échéances électorales, les droits humains et ses espoirs pour le pays qui l’accueille.

Lefaso.net : Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies, s’inquiétait de la propagation du Covid-19 en Afrique, tout en appelant à un investissement massif en équipements et dans les agents de santé. Pour le cas spécifique du Burkina Faso, où en est-on aujourd’hui ?

Metsi Makhetha : Tout d’abord, merci pour l’opportunité ; vous savez, le Covid-19 est une pandémie qui est à l’origine de beaucoup de souffrances dans des milliers familles ; qui a perturbé la vie quotidienne de l’humanité et qui a paralysé l’économie globale. En Afrique, nous savons que nos économies sont très fragiles, et que nos systèmes de santé le sont, également.

Au Burkina Faso, nous étions déjà dans une crise qui a fragilisé le système de santé dans plusieurs localités impactées par l’insécurité, avec certains centres de santé fonctionnant à minima. C’est dans ce contexte que le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a fait appel à ces investissements massifs avec à l’esprit le fait que nous avons affaire à une pandémie qui nécessite que nous sauvions des vies. Et que ce faisant, nous devons en même temps tenir compte de la réalité du faible niveau d’approvisionnement des soins dans nos systèmes de santé, donc faire face à cette pandémie.

L’Afrique fait partie de la troisième vague après la Chine/l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord ; cette troisième vague nous frappe au moment où il y a une forte demande pour les équipements médicaux et une perturbation de la chaine d’approvisionnement au niveau mondial. Il y a donc un souci par rapport aux intrants, notamment en équipements qu’il faut pour sauver des vies, contrôler les infections et protéger les agents de santé.

Notre première ligne d’action en ce temps de Covid-19, c’est le système de santé. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), en tant qu’institution spécialisée des Nations unies, accompagne, en ce moment, le Burkina Faso dans l’optique d’assurer le nécessaire à la riposte selon les normes établies.

Par exemple, dans les laboratoires de diagnostic de la maladie, le contrôle et la prévention des infections et le suivi des contacts tout en assurant la disponibilité des intrants. De plus, l’OMS a déployé des experts pour aider à la surveillance sur toute l’étendue du territoire et assurer le minimum auprès des administrations régionales pour faire face à la pandémie.

L’OMS continue à donner et à faciliter des formations, parce que nous faisons face à une situation pour laquelle beaucoup n’étaient pas préparés ; aussi, parce qu’il faut qu’on s’adapte à l’évolution de la pandémie.

Pour l’approvisionnement et la logistique, l’OMS et le Programme alimentaire mondial (PAM) ont réussi, dans le cadre de la solidarité des Nations unies au niveau international, à négocier des intrants médicaux et des équipements essentiels pour le Burkina Faso. Voilà où on en est par rapport à l’appel du secrétaire général et en ce qui concerne la contribution des Nations unies au Burkina Faso au niveau sanitaire.

Je me dois, en plus, de souligner le fait que cette réponse avec l’OMS en première ligne se situe dans un appui global des agences du système des Nations unies. Cet appui global tient compte de la réalité qu’en toute pandémie, la réponse de première ligne soit une réponse de santé ; mais les pandémies nécessitent des actions qui doivent engager les communautés et tirer profit des acquis et expertises des autres secteurs.

En même temps, il faut qu’on focalise les énergies autour des actions de prévention, afin d’éviter de nouveaux foyers de propagation du virus. C’est dire que les agences des Nations unies engagent d’autres actions et partenaires au-delà de ceux qui sont du secteur de la santé.

En outre, nous devons garder à l’esprit que l’économie est déjà impactée. De même, les conséquences se font sentir sur les populations les plus pauvres du fait des mesures nécessaires de distanciation sociales appliquées dans le pays.

Finalement, la chloroquine a été le seul traitement utilisé au Burkina Faso contre le Covid-19 ?

Il y a à reconnaitre qu’il faut tout faire pour soulager la souffrance des personnes et ralentir la progression de la maladie par les personnes déjà infectées. Mais, tout cela doit être fait dans des conditions bien définies et les pays sont souverains.

Cela étant, au niveau global, il est engagé l’Initiative d’essai de solidarité. C’est une initiative qui rassemble des scientifiques et plusieurs pays se sont inscrits pour faire des essais. Il y a à peu près quatre essais dans cette initiative, y compris la chloroquine, sur tous les continents. Ce qu’il faut retenir, c’est que les essais se font dans des conditions cliniques bien définies.

On est d’accord que tous les pays doivent bénéficier de ce qui va sortir des résultats de cette initiative de solidarité.

Etes-vous satisfaite de la gestion de cette pandémie par les autorités burkinabè ?

Je vais vous dire trois choses : la première, c’est qu’il faut féliciter les autorités d’avoir adopté et suivi les mesures de santé publique.

La deuxième, c’est que les autorités ont fait plus qu’adopter les mesures : dans le contexte difficile qui prévaut dans le pays, elles ont cherché les moyens pour contenir la propagation de la pandémie. Pour ralentir la transmission, il a fallu introduire des mesures restrictives avec des conséquences que cela a entraînées. Ces genres de décisions ne sont jamais faciles.

La troisième, - chaque pandémie évolue dans un contexte, et chaque pays doit s’adapter à l’évolution de la pandémie au niveau national – c’est que le Burkina Faso est entré dans une phase vers fin mars, une phase qu’on peut qualifier de transmission communautaire. Dès qu’on entre dans une phase de transmission communautaire, cela exige un changement d’échelle en termes de gestion et de coordination. Et ce, pour intégrer le fait qu’il faut des actions à tous les niveaux dans un cadre plus multisectoriel.

Je sais que le pays est en train de se préparer justement dans l’optique d’une approche multisectorielle. La réponse santé, qui reste la première ligne de défense, doit se situer dans ce cadre multisectoriel, cohérent avec une gouvernance qui mobilise toutes les énergies du pays.

Comment envisagez-vous le déconfinement sans risque de nouvelles contaminations, au regard des habitudes socioculturelles des Burkinabè ?

Tout déconfinement doit être fait dans le respect strict des mesures de prévention et de santé publique. Pour y arriver, il faut que les tous les secteurs, les entreprises, toutes les institutions et toutes les couches de la société aient de bonnes informations concernant le risque et les gestes barrières.

Que ce soit dans les milieux de travail ou dans les communautés, il faut qu’il y ait des relais d’informations. D’une manière globale, les Burkinabè doivent prendre une certaine responsabilité et se dire : nous devons tout faire pour éviter qu’il y ait une infection de plus.

Donc, tout déconfinement doit être fait de telle sorte que chaque personne et toute la société soit engagée - parce que la propagation se fait à travers les êtres humains. Aussi, avec les bonnes informations, les réflexes de distanciations, le port des masques/cache-nez et des gestes barrières, nous pouvons jouer chacun et chacune, notre part. C’est un paquet des choses à tenir en compte, donc en réalité, opérer un changement de comportement. Alors, approfondir l’engagement communautaire pour accompagner et faciliter ce changement de comportement demeure un élément vital.

Au sein du système des Nations unies, nous avons engagé le personnel et continuons à prendre toutes les mesures de prévention pour un retour progressif à une « nouvelle » forme de normalité. Nous nous adaptons à une situation qui requiert que nous soyons beaucoup plus attentifs et plus vigilants, d’autant plus qu’il y a encore beaucoup d’incertitude par rapport à ce virus dans le monde entier.

Et, c’est surtout parce qu’on va vers le déconfinement progressif du pays, qu’il ne faut pas lâcher ; il faut que les gens sachent que le déconfinement nécessite beaucoup plus d’engagement, plus de prudence et plus de responsabilité par rapport aux gestes-barrières. Quand on est chez soi, on peut relaxer ses réflexes, mais dès qu’on quitte chez soi, on ne peut pas faire l’économie de ses gestes-barrières car il s’agit de la santé de toute la population.

A l’état actuel des choses, notamment de confinement ou de déconfinement, est-ce que vos conseils sont souvent entendus par les autorités ?

Il faut dire que ce sont les autorités qui ont annoncé les mesures de déconfinement. Ils ont également communiqué les mesures restrictives qui s’appliquaient, afin d’éviter la propagation de la maladie. Les autorités ont pris au sérieux les mesures de santé publique.

Ceci étant dit, il faut avoir une sensibilité par rapport à la réalité dans nos pays. Certaines mesures restrictives, bien que nécessaires, ont un impact direct sur la vie quotidienne des familles. Beaucoup ne sont pas en mesure de rester en confinement au-delà d’une certaine période sans un appui quelconque. Des milliers de familles vivent au jour le jour.

C’est cette réalité que nous devons intégrer dans un cadre global de la riposte à cette pandémie, où on sait qu’il faut contenir, il faut protéger les autres tout en assurant les moyens de subsistance pour les familles. Il faut surtout protéger le tissu social. Dès lors qu’une famille n’a pas à manger, ça perturbe quelque chose dans la société.

C’est pour cela que j’insiste sur une approche et un cadre multisectoriel, permettant de s’adapter à l’évolution de la pandémie, mais aussi de gérer les conséquences directes sur les populations. C’est cet équilibre qui est difficile à trouver dans cette pandémie et qui nécessite un dialogue, un engagement avec les acteurs et un accompagnement soutenu.

L’OMS conseille des mesures barrières pour éviter la propagation du coronavirus. Ce qui pousse à l’interdiction des regroupements publics, notamment la fermeture des marchés au Burkina Faso. Aujourd’hui, les commerçants protestent contre cette fermeture. Comment leur faire entendre raison ?

Je dois corriger une chose. L’OMS conseille sur les mesures de santé publique. Dans les mesures de santé publique, la distanciation sociale est l’un des éléments essentiels de prévention et pour ralentir la propagation. Mais, c’est à chaque pays de traduire l’application de ces mesures, ce n’est pas à l’OMS de dire ce qu’il faut fermer ou pas. Au Burkina Faso, pour faire respecter ces mesures de distanciation, il a fallu prendre des décisions qui ont impacté beaucoup de familles. Même au niveau global, la pandémie a impacté des milliers de familles, a bouleversé le fonctionnement de l’humanité entière et a paralysé les économies.

Ainsi, au niveau national, les difficultés de la gestion doivent être examinées avec cette sensibilité. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est que les gens comprennent l’importance du respect strict de ces mesures de barrières, parce qu’on ne peut compromettre cela, c’est pour se protéger soi-même, sa famille et protéger les autres.

Encore une fois, il faut approfondir cet engagement communautaire. Le souhait c’est qu’il y ait un engagement entre le gouvernement et les commerçants pour trouver un terrain d’entente sur la nécessité de protéger tout le monde au même titre que la nécessité d’accéder aux moyens de survie.

Quel est votre plan post-Covid dans la relance de l’économie et la restauration des systèmes de santé du Burkina Faso ?

Les Nations unies accompagnent la relance dans le cadre du plan du pays. Ce qui est à dire pour le Burkina Faso, c’est que les projections en termes de la croissance économique sont en baisse, de 6 à 2% ; c’est le ministère de l’Economie qui le dit, c’est la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) qui le dit, même le Commission économique des Nations unies en Afrique. Le déficit budgétaire est à la hausse de 3 à 5%. Il y a également un manque à gagner en termes de recettes fiscales. Vous voyez les difficultés dans lesquelles se trouve le pays ?

Pour relancer l’économie, il va falloir se saisir de plusieurs instruments. Dans le monde entier, l’économie est paralysée des deux côtés : l’offre aussi bien que la demande. Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup d’activités économiques.
Nous allons accompagner le pays bien-sûr ; d’abord à faire des plaidoyers pour que le pays puisse bénéficier des appuis budgétaires directs. Il faut que le système ait de la liquidité.

En plus, au niveau global, le secrétaire général, Antonio Guterres, plaide pour qu’on revoit la situation de la dette. Il y a eu des efforts relatifs à un moratoire sur les paiements de la dette, mais il faut faire mieux. Parce que l’impact du Covid-19 en Afrique est un choc externe qui a perturbé les économies déjà fragiles. Il faut dans un élan de solidarité pour voir comment on peut faire, plus qu’un moratoire sur les services de dette.

Au niveau de la Communauté monétaire ouest-africaine (UEMOA), le pays doit voir avec les autres pays quels sont les mécanismes de relance économique.
Au niveau de l’économie nationale, il y aura des opportunités pour moderniser les infrastructures et accélérer la transformation des modes de travail dans certains secteurs à travers la technologie, y compris le E-commerce. On a vu pendant cette pandémie, que tout ce qui était connecté à la technologie numérique a fonctionné.

Il faut qu’on comprenne également l’impact sur les communautés vulnérables et nous devons examiner comment protéger toutes ces familles qui auront des difficultés à subvenir à leurs besoins. A travers le plan de mitigation socio-économique, le pays est en train d’élargir son appui dans ce sens, et nous serons fortement impliqués. De plus, les agences des Nations unies travaillent déjà dans des zones où nombreuses sont les familles très vulnérables et nous accompagnons le pays à travers des opérations humanitaires.

Pour un secteur comme l’agriculture qui concerne 80 à 90% de la population, cette crise nous offre des opportunités pour accélérer la modernisation et la relance de la chaine des valeurs. Si je vous présente toutes ces mesures, c’est pour dire que le pays doit avoir des instruments variés.

La relance va nécessiter un partenariat dans un cadre qui n’a jamais existé. La situation nous exige donc de sortir du cadre classique. Ce qui va nécessiter une solidarité nationale et internationale, surtout pour restaurer à la fois les systèmes de santé, l’économie et pour protéger les couches les plus vulnérables. Nous, les Nations unies, restons dans cet élan au niveau international à travers le secrétaire général et ici au Burkina Faso avec les agences.

Y-a-t-il des craintes concernant la famine au Burkina Faso au lendemain de la fin du coronavirus, comme l’avancent certains observateurs ?

Il ne s’agit pas du lendemain, nous sommes déjà dans une situation critique. Le rapport du cadre harmonisé sur la sécurité alimentaire publié au mois de mars 2020 a révélé qu’au Burkina Faso, en ce moment, plus d’un million six cent mille personnes ont besoin d’une assistance alimentaire directe.

Aussi, selon le même rapport, à partir du mois de juin 2020, on projette plus de deux millions de personnes qui auront besoin d’assistance. Ce chiffre représente 40% d’augmentation par rapport à 2019. C’est pour vous dire que bien avant la pandémie du Covid-19, la situation de la sécurité alimentaire était déjà préoccupante. Avec le Covid-19, c’est la chaine d’approvisionnement qui est également perturbée.

Les Nations unies, depuis la déclaration de la pandémie, ont appelé à une solidarité internationale envers le Burkina Faso. Aujourd’hui, Nous sommes justement dans cet élan : engager, anticiper et assurer la coordination, afin que nous soulagions la souffrance des familles et que la chaine d’approvisionnement puisse être activée.

« Je crains qu’on ait en Afrique des millions et des millions de personnes infectées », que vous inspire cette déclaration de Guterres, eu égard au taux de contamination actuelle des pays africains, y compris le Burkina Faso ?

Si vous interprétez bien ce que le secrétaire général Antonio Guterres avait dans l’esprit, c’était que : au-delà de nos systèmes de santé fragiles, l’impact de la pandémie aura des conséquences assez importantes pour nos économies et sur la qualité de vie de nos populations.

Ce message était pour inciter une sorte de proactivité, pour dire qu’il ne faut pas attendre, il faut agir, il faut éviter le pire des scénarii. C’est cela le fond du message. Dire que nous sommes dans des contextes où les fragilités sont une réalité et que cette réalité peut avoir un coût humain important, est un appel.

Le gouvernement prévoyait le pic de 7 000 cas de contamination entre mars et avril 2020. Aujourd’hui, en début mai, le taux de contamination est en-dessous de cela. Comment expliquez-vous cela ?

Quand une réponse est planifiée, il faut aussi avoir des hypothèses de base - hypothèses de travail. En cas de pandémie, cela est important pour organiser les interventions et anticiper avec l’objectif d’éviter le pire des scenarii - justement pour que ce genre de projection ne soit pas une réalité. Il faut se réjouir du fait qu’on ne soit pas devant ce scenario.

Après la déclaration d’un médecin français d’essayer des tests cliniques anti-Covid-19 sur des Africains, c’est le tour du président malgache, Andy Rajoelina, de présenter « Covid-organics », un traitement contre le coronavirus. Que vous inspirent ces situations ?

Tantôt, je vous disais qu’il y a une initiative globale avec des scientifiques et où les pays se sont inscrits, pour tester dans des conditions définies, différentes thérapies pour soulager la souffrance des personnes infectées. Je ne peux donc pas commenter ce qui se passe dans d’autres pays. La seule chose que je peux vous dire, c’est que beaucoup sont à la recherche des essais thérapeutiques, voire même des traitements. Attendons de voir ce qui sortira de ce réseau des scientifiques.

Quelles sont les leçons que les Burkinabè devraient tirer de cette pandémie ?

La première de chose c’est qu’il faut accepter en ce moment, qu’il y a encore beaucoup d’incertitude en ce qui concerne ce virus ; aussi, reconnaître qu’on n’a pas assez d’informations pour tirer une conclusion quelconque.

Deuxième chose, pour le Burkina Faso, il faut qu’on s’assure que les systèmes de santé sont renforcés conformément aux normes requises pour que la population puisse en avoir confiance. Tout est une question de confiance. Ayons des institutions qui peuvent être au service des populations.

Troisième, même l’incertitude relatif à cette pandémie, ou surtout à cause de cette incertitude, il faut savoir faire la part des choses quand il s’agit de partage d’informations. Ne véhiculons pas des informations fausses ou des idées non fondées. Cela évite des désagréments et focalise les énergies sur l’essentiel. Donc, avec la confiance dans nos institutions et l’assurance que les populations ont des bonnes informations on peut renoue un contrat social durable.

Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies a ajourné sa visite au Burkina Faso. Quelle a été la véritable raison et quelles sont les conséquences de cet ajournement sur le Burkina Faso ?

Le secrétaire général des Nations unies, et je vous le dis en tant que sa représentante ici, a fait du Burkina Faso sa priorité dans la région du Sahel. C’est à la dernière minute que sa visite a été reportée. Le Covid-19 a bouleversé le monde, y compris les vols avec les fermetures des frontières.

Le secrétaire général était donc contraint de reporter sa visite ici au Burkina Faso. Avant ce report, il s’est entretenu avec le président du Faso, en le rassurant de sa détermination à venir ici au Burkina Faso. On attend de voir l’évolution de cette pandémie. Il tient toujours à venir parce que le Burkina Faso fait partie des pays prioritaires où le système des Nations unies est mobilisé pour accompagner le pays et rester auprès du peuple burkinabè. Et sa présence ici serait un signal fort de notre engagement.

Avec le Covid-19, la question humanitaire semble occultée. Comment se présente la situation humanitaire actuelle au Burkina Faso, notamment le flux des déplacés internes ?

Actuellement, ralentir la transmission du virus reste la première ligne de défense. Ce faisant, les opérations humanitaires demeurent toujours notre priorité. Je le dis, parce que nous avons plus de deux millions de Burkinabè qui ont besoin de l’assistance humanitaire. Les conditions qui ont fait que beaucoup de familles quittent leurs villages laissant tout derrière sont toujours présentes : les attaques et l’insécurité notamment. Rien qu’entre mars et aujourd’hui, le CONASUR a enregistré 690 000 personnes déplacées. C’est pour vous dire que nous ne pouvons jamais baisser les bras et abandonner toutes ces familles vulnérables.

C’est quelque chose que je dis avec beaucoup d’insistance parce que nous voulons assumer notre responsabilité avec détermination, envers toutes les personnes qui se trouvent dans des zones impactées par l’insécurité. Nous voulons nous assurer que même dans la gestion du Covid-19, nous n’oublions jamais qu’il y a des personnes qui ont besoin de l’assistance humanitaires et qu’il y a une responsabilité de donner des informations à ces familles par rapport aux mesures de préventions et de les soutenir.

Imaginez-vous qu’on parle des zones où un tiers de centres de santé sont fermés et où il n’y a pas de quiétudes sociales. C’est entre autres, la raison pour laquelle les acteurs humanitaires, les agences des Nations unies avec toute la communauté humanitaire au Burkina Faso, sont sur le terrain.

Doit-on s’attendre au pire, surtout un déplacement massif dans les mois à venir ?

Ce que nous craignons, c’est que nous baissons les bras. Nous devons tout faire pour que les financements alloués à la réponse humanitaire continuent d’être dirigés pour soulager la souffrance des familles concernées. La communauté humanitaire est en train de monter en puissance dans un environnement d’insécurité, où nous intégrons les risques de Covid-19.

Le plan de réponse humanitaire avait prévu 312 millions de dollars pour 2020. Aujourd’hui, seulement, 60 millions de dollars américains sont mobilisés. Je profite pour remercier tous les partenaires qui apportent leur soutien à travers l’instrument global, un fonds d’urgence géré par les Nations Unies. Les agences des Nations unies, en partenariat avec les ONG - locales aussi bien qu’internationales -, ont facilité un accès à l’abri à plusieurs familles et près de 600 000 familles bénéficient d’une assistance en vivres chaque mois.

Mais, il y a des enjeux majeurs – la violation des droits et de la dignité des femmes et des nos filles. Il y a un travail à faire dans ce sens. Il faut que nous portions tous un message fort que cela n’honore point le pays. Il faut protéger nos mamans, nos sœurs et nos filles. Ce travail et ces efforts, nous allons les multiplier avec la détermination qu’il faut.

Quelles sont les alternatives envisagées par votre institution pour minimiser la situation ?

Les Nations unies accompagnent les autorités, elles travaillent avec les partenaires et les Burkinabè. Pour ce qui concerne les alternatives, celles-ci ne peuvent évoluées du contexte dans lequel les communautés et les familles se trouvent. Elles bénéficient aussi des contributions des acteurs et des partenaires.

Je me réjouis du fait qu’il y ait des partenaires très engagés pour accompagner le pays et les familles déplacées. Nous travaillons aussi, avec les gouverneurs et les maires dans les régions où nous avons une présence. Toutes propositions de solutions doivent être focalisées sur les appuis à apporter tout en préservant la dignité des familles et soulager leurs souffrances.

Comment évaluez-vous la crise sécuritaire au Burkina Faso ? Que faut-il envisager pour finir avec les attaques des groupes armés ?

C’est difficile de parler de la crise sécuritaire parce que c’est un phénomène qui va au-delà du Burkina Faso. Mais tout choc externe exploite souvent les failles internes. L’effort doit donc être sur la cohésion sociale et le vivre-ensemble. Ce vivre-ensemble est possible. On le constate dans les zones où il y a des personnes déplacées, où les familles hôtes reçoivent des communautés déplacées et partagent ce qu’elles ont. Je suis à la fois touchée et inspirée par cette générosité qui montre qu’il y a toujours cette opportunité de renforcer ces liens.

En ce qui nous concerne, nous accompagnons les autorités à atténuer l’impact de cette crise sécuritaire sur les populations et sur le vivre-ensemble au Burkina Faso. Cet accompagnement est possible grâce au Fonds des Nations unies pour la consolidation de la paix. Le secrétaire général a bien voulu que le Burkina Faso puisse bénéficier davantage de ces fonds.

Un rapport de Human Rights Watch dénonce des bavures des Forces de défense et de sécurité (FDS) perpétrées contre une communauté burkinabè ? Quelle est votre lecture ?

Je sais que les autorités sont conscientes de leurs responsabilités par rapport à faire respecter la Constitution et à faire valoir l’Etat de droit. Je le dis parce nous avons un dialogue ouvert sur ces aspects avec les autorités au plus haut niveau. Il y a une affirmation de zéro tolérance pour ces genres d’allégations. Et c’est regrettable, parce qu’il s’agit de Burkinabè.

Aussi, Human Rights Watch est une organisation respectée et très engagée pour rappeler l’importance du respect de nos droits à tous. Les autorités ont affirmé, à travers un communiqué, leur attachement au respect des droits y compris le droit international humanitaire.

Ce qui nous donne beaucoup d’espoir parce que ce sont des Burkinabè eux-mêmes, qui ont soif d’un pays de justice, un pays où il n’y a plus d’impunité. Le fait qu’une enquête soit ouverte est à féliciter. Nous encourageons les autorités à diligenter cette enquête, qu’elle soit menée avec impartialité, afin de montrer que le Burkina Faso tient véritablement au respect de droits des personnes.

La crise sécuritaire-humanitaire couplée de la crise sanitaire (Covid-19) pousse certains observateurs à douter de la tenue à bonne date des échéances électorales de 2020. Avez-vous cette impression ?

Je ne suis pas en mesure d’apprécier ce que pensent les Burkinabè, surtout la classe politique. Je crois que ce sont les Burkinabè et la classe politique qui doivent envisager comment aller de l’avant.

Nous sommes dans un pays souverain et il revient à la classe politique de se retrouver pour examiner, s’accorder dans quelles conditions ils veulent aller aux élections. Ce faisant, la classe politique burkinabè est une classe politique assez responsable. C’est grâce à elle qu’il y a eu le dialogue politique l’an dernier. Il y a eu un consensus autour d’un certain nombre des sujets importants.

Depuis ce moment, le contexte a changé, et ils vont se retrouver encore, ils vont étudier tous les paramètres et mesurer ce qu’il va falloir faire pour le pays. Personnellement, je fais confiance aux Burkinabè, je sais que le Burkina Faso, même dans cette situation qui est difficile à gérer surtout le volet sécuritaire, il y a toujours eu des moments de sursaut, et j’ai foi encore qu’on va avoir beaucoup de moments de sursaut.

En l’état actuel des choses, quels sont vos espoirs et vos craintes pour le Burkina Faso ?

En l’état actuel des choses, j’ai plutôt des espoirs. Mais avant tout, il faut regarder la réalité en face de nous. Nous faisons face à une crise dans une crise. La pandémie a bouleversé le cadre macroéconomique alors que le pays était assez diligent par rapport à cela. Nous constatons et vivons aussi les conséquences au niveau social. C’est pour dire que le pays se trouve en dehors d’un cadre classique.

C’est dans ce contexte que je fonde mes espoirs. Le pays doit approfondir les réflexions et privilégier davantage les espaces de dialogue. Il faut un nouveau contrat social, les Burkinabè doivent se prononcer sur ce qu’ils veulent d’ici cinq à dix ans. Il faut nourrir les relations de confiance pour une relance économique de qualité.

Qu’avez-vous envie de dire aux Burkinabè ?

D’abord, les Nations unies au Burkina Faso, par ma voix, vous disent que le Burkina Faso fait partie de la communauté des Nations unies.

Ainsi, les agences des Nations unies sont à pieds d’œuvre sur le terrain et accompagne le pays. Les Nations unies au Burkina Faso ont fait le choix de ne pas rester seulement à Ouagadougou. Depuis juin 2019, nous avons établi une présence dans les régions fragiles et touchées par l’insécurité. Ce choix a été faite en toute responsabilité et démontre notre engagement à rester auprès du peuple burkinabè. Nous avons cinq bureaux de terrain dans les régions du Sahel à Dori, au Centre-Nord à Kaya, au Nord – Ouahigouya, à l’Est à Fada et à Bobo-Dioulasso dans les Hauts-Bassins.

Nous comprenons que le contexte dans lequel le pays se trouve n’est pas facile. Donc, l’action des Nations unies est une action qui tient compte de l’urgence dans une optique de renforcer la résilience des populations, de sauvegarder les acquis et d’accompagner le pays vers un développement et une paix durable.

Nous sommes tout aussi conscient du fait que le processus de développement est endogène et que c’est le pays même avec ses institutions et son peuple qui doit piloter l’action. Nous engageons sachant que le Burkina Faso fait partie de la communauté des nations et que nous avons la responsabilité de partager avec les pays, les expériences, les pratiques avérées susceptibles d’être adaptées au Burkina Faso et les instruments financiers globaux dont le pays pourrait bénéficier.

Je suis personnellement touchée par le fait que nous ayons toutes les facilités pour travailler avec les autorités. Il est de même pour la société civile, les jeunes, les institutions académiques, les médias et les partenaires sur le terrain. Nous comptons beaucoup sur ce partenariat pour que les Nations unies puissent mener dans des conditions idoines les actions qui seront favorables pour les Burkinabè.
Cette année, les Nations unies vont célébrer leurs 75 ans.

Une campagne est lancée pour demander aux jeunes ce qu’ils veulent voir des Nations unies. Je souhaite dire aux jeunes burkinabè : vous faites partie des Nations unies. Les jeunes doivent se voir dans les Nations unies. Ce n’est pas quelqu’un d’autre de l’extérieur ; c’est nous.

Je voudrais remercier le peuple burkinabè en tant que représentante des Nations unies et en tant qu’Africaine qui souhaite voir les Nations unies utiles pour nos pays.
L’action reste certes souveraine pour les Burkinabè, mais la détermination que nous portons est qu’on puisse faire bien et mieux pour les Burkinabè.

Interview réalisée par
Edouard Kamboissoa Samboé
Lefaso.net

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