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Tengrela : Le ballet des hippopotames

Accueil > Tourisme • • jeudi 20 septembre 2007 à 07h29min

Après les Cascades, nous avons au programme la visite du lac de Tengrela, village situé à une quarantaine de kilomètres de Banfora. Nous voulons voir les hippopotames du lac et les prendre en photo. C’est assez tôt, ce dimanche matin, que nous quittons la ville. Nous voulons, après le lac de Tengrela, continuer à Sindou pour voir le pic du même nom que cette ville.

A la sortie de Banfora, nous quittons l’asphalte pour nous engager sur une route latéritique d’assez mauvais état. Une trentaine de minutes sur cette route, et nous faisons notre entrée dans le village lacustre. Le village, qui s’étale des deux côtés de la grande route, traversé et payé le droit de visite du lac à quelques paysans, nous nous garons sur les berges, où des pirogues languissant sur la rive et un jeune piroguier nous attendent. Celui-ci un jeune athlétique et avenant.

Nous sommes six et nous nous attendons à être répartis entre deux pirogues mais non. Le piroguier nous rassure : sa barque est habituée à prendre des cargaisons plus lourdes que nos six petites carcasses et cela, une dizaine de fois par jour. Nous l’aidons à mettre sa pirogue à l’eau. Nous nous asseyons sur deux planches de fortune qui servent de sièges aux passagers. Notre piroguier est assis sur le bout de l’embarcation. La pirogue quitte la berge et s’ébranle vers le large.

La barque glisse sur l’eau calme. La proue fend la masse liquide, qui fuit le long des flancs de la pirogue et quelques ondulations rident la face du lac avant de disparaître derrière nous. Une brume vaporeuse s’élève de la surface du lac. Au départ, les plaisanteries fusent, les appareils photos crépitent, tout le monde est bavard. Une voix grivoise parle des mœurs des hippopotames et cela déclenche des rires.

Mais plus on s’éloigne de la berge, qui devient une ligne sombre derrière nous, plus les paroles se font rares. Chacun se ferme tel une huître et s’ouvre au tumulte intérieur de ses pensées vagabondes ou inquiètes. Et le silence, lentement, conquiert le lac. Les rares paroles murmurées, qui trouent l’opacité du silence, nous parviennent désincarnées, cristallines comme rincées à l’eau du lac. On entend le clapotis régulier de la pagaie.

Je jette un coup d’œil à la berge lointaine. Nous sommes maintenant au milieu du lac, notre petite et frêle barque dansant au milieu de nulle part. Et toujours aucun hippopotame en vue. Où sont-ils, ces hippopotames ? Et pourquoi se cachent-ils aujourd’hui ?

Le piroguier assure que nous les verrons. Il y aurait une douzaine de familles d’hippopotames et une quarantaine d’individus sous l’eau. Et chaque famille occupe une aire bien délimitée dans le lac. Il nous parle de l’alliance scellée entre ses ancêtres et les hippopotames. Pacte de non-agression et de cohabitation pacifique. « Si un hippopotame agresse un piroguier, c’est que celui-ci ou le village auraient transgressé le pacte. Nous faisons alors des sacrifices et tout rentre dans l’ordre ».

« Les voilà », dit quelqu’un en montrant du bras une masse noire à quelques mètres devant nous. Nous y fonçons tout droit ! Nous signalons le danger au piroguier pour qu’il vire à bâbord et évite la collision avec un hippopotame. Trop tard ! Nous entrons dans la tache sombre... Je m’agrippe fermement des deux mains à la pirogue et ferme les yeux en attente du choc. Pas de collision. Un soupir de soulagement parcourt le groupe. C’est un fatras de nénuphars que notre ami a pris pour un groupe d’hippopotames.

Nous croisons un groupe de canards et de canetons qui semblent glisser sur l’eau. Au loin encore, une autre tache sombre ! Encore des nénuphars ou des algues ? La tache s’élargit et un peu de rose apparaît sur la tache flottante. C’est un hippopotame. Notre pirogue s’élance et les taches se multiplient, elles s’élargissent même.

Tels des submersibles, les hippopotames émergent doucement, parcelle après parcelle. Là, l’échine d’un immense dos, ici de petites oreilles roses dans une grosse tête, là-bas une mâchoire gigantesque surgit de l’eau. Des îles flottantes naissent sous nos yeux. Un pique-bœuf vient se poser sur une île-hippopotame. C’est une famille qui s’offre à nos regards et à nos appareils photos. Ils sont habitués à l’intrusion de visiteurs dans leur intimité et posent devant nos objectifs comme des professionnels.

Pivotant sur eux-mêmes, se montrant de profil, de dos. Ils barbotent dans l’eau, ces chevaux des rivières longs de quatre mètres et pouvant peser trois à quatre tonnes s’ébattent dans des éclaboussements d’eau pour notre plaisir. Les éclaboussures deviennent une pluie de gouttelettes qui nous trempe.

Et cerise sur le gâteau, un jeune membre de la famille nous gratifie d’un immense sourire, mâchoires grand ouvertes et mufle pointé vers le ciel ! Cette féerie dure un bon moment. Le temps s’écoule sans que nous en ayons conscience. Installés dans notre bulle avec les hippopotames, seuls les cliquetis des appareils photos rythment la course des minutes.

Nous prenons des centaines de clichés. Et repus d’images et de beauté, nous décidons de rompre le charme et de rejoindre la terre ferme. Parce qu’il est des moments si rares et si intenses que les prolonger est la forme la plus vile de l’ingratitude.

C’est au moment de s’en retourner vers la rive que je constate l’essoufflement de notre batelier ; il est tassé sur lui-même, les yeux mi-clos. Sa pagaie ne fend plus l’eau. Elle repose, inutile, sur ses cuisses. Maintenant le soleil est haut dans le ciel. La brume s’est dissipée. Sur la surface du lac, le miroitement du soleil sur les vaguelettes nées du souffle du vent sur l’eau.

La barque, abandonnée à elle-même, dérive lentement. Je sens que mes pieds sont dans l’eau depuis un moment. L’eau s’est infiltrée par les interstices ; le goudron utilisé pour suturer les planches a perdu de son étanchéité. La panique gagne le groupe. A notre grand désarroi, il n’y a pas de récipient pour écoper l’eau et pas de bouée de sauvetage.

Nous tançons vertement notre batelier. Impassible, il sourit. Sommes-nous tombés entre les mains de Charon, le terrible nocher des Enfers ? Moi qui ne sais nager, je panique à l’idée que ce lac devienne ma tombe. A la place du cœur, j’ai un tambour que la peur bat des deux mains avec frénésie.

Les yeux rivés sur la berge, nous voyons chaque mètre grignoté par la barque comme une victoire sur les abysses. Finalement, notre piroguier émerge de sa torpeur. Il réussit à donner quelques faibles coups de pagaie et nous accostons. Avant de monter dans le véhicule, je jette un dernier coup d’œil au lac. Il a perdu de son bleu du matin, maintenant c’est une immense nappe d’argent qui scintille devant mes yeux avec mille reflets dansants.

A l’autre rive, des palmiers se balancent dans le vent, les toisons vertes du feuillage, immense chevelure, se penchant vers le lac pour une toilette capillaire. Des oiseaux pêcheurs décrochent du ciel et choient telles des météorites vers le lac, effleurant l’eau de leurs serres et bec et remontant en flèche dans le ciel, un poisson ou une algue accrochée aux pattes.

Je suis partagé entre le plaisir éprouvé devant le ballet des hippopotames et l’idée terrifiante que ce lac, qui grouille de vie, aurait pu être un cimetière pour nous par la faute d’un piroguier négligent. Un klaxon impatient me tire de ma méditation et je m’engouffre dans la Range Rover, qui démarre sur des chapeaux de roues. Direction Sindou.

Barry Alceny Saïdou

L’Observateur

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