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Burkina : La Parenté à plaisanterie autour de la politique agricole et de la sécurité alimentaire

Accueil > Actualités > Opinions • Par BEDA Maurice • mardi 15 septembre 2020 à 17h29min
Burkina : La Parenté à plaisanterie autour de la politique agricole et de la sécurité alimentaire

« Quand j’écoute certaines autorités, j’ai le sentiment que le développement a fui le terrain pour se réfugier dans les discours et dans les bureaux climatisés. »
Partant d’un dialogue avec son parent à plaisanterie, l’auteur de cet écrit, décortique, avec un air amusé mais sérieux, la problématique de la politique agricole et de la sécurité alimentaire au Burkina Faso. Lisez !

1re partie

Ce matin (jour imprécis, ndlr) fût comme tous les autres matins de la saison. La brise matinale répandait sa douce fraîcheur. J’avais la sensation que cette fraîcheur contenait une bonne dose d’effluves de ces fleurs qui s’ouvrent aux premiers rayons du soleil, tellement elle diffusait en moi une bonne humeur.

Par-ci un regard innocent d’un enfant, par-là le sourire candide d’une mère. Voila des ingrédients qui meublaient de bonheur ma journée.

Mais comme d’habitude, il me fallait faire cette escale avant le bureau. Un café chaud ou un bol de yaourt et quelques mots chaleureux avec les visages familiers du lieu, cela semblait devenir pour moi un agréable devoir quotidien.
Après avoir pris place à la cafeteria habituelle, je commençai à deviser comme à l’accoutumée avec ceux qui y étaient de service.

Ce jour-là, ma cible favorite était ce jeune de l’ethnie samo du nom de Koussoubé qui ne manquait jamais d’user, à satiété, à mon égard les astuces de la parenté à plaisanterie entre Mossi et Samo.

Chose inattendue, un client, dont l’écoulement du temps avait laissé des vagues de rides sur son visage, s’invita sans ménagement dans nos échanges. Les Mossi sont les esclaves des Samos, depuis quand un petit mossi se permet de prendre un tel plat comme petit-déjeuner (allusion faite à mon bol de yaourt). Nourriture d’un Mossi, c’est le tô matin, midi et soir, dit le vieux. Ce dernier eut l’amabilité de me préciser qu’il porte le nom Zerbo.

Le tô, ce fameux tô, je ne m’en doutais pas. L’évocation de cette fameuse pâte de mile ou de maïs venait de nous basculer sur un autre sujet. Celui de la sécurité alimentaire. Un sujet en vogue. Les gouvernants empilent les discours, les partenaires techniques et financiers ressassent les mêmes mots et les mêmes actes pendant que le paysan, daba en main, scrute le ciel chaque saison pour solliciter aux mânes des ancêtres une pluviométrie bienfaisante. Et de cette sécurité alimentaire, quatre pieds joints, mon interlocuteur d’une matinée et moi s’y retrouvaient.

- Le Burkinabè est courageux, il est travailleur. Dans la sous-région, il n’y a pas son deux, entonna le vieux Zerbo. C’est exact, vu ses cheveux de neige et les vagues de ses rides, il a certainement fait le tour de plusieurs pays. Et je n’avais pas tort de penser ainsi. De sitôt, il ajouta qu’il connaissait la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Mali, le Gabon... Bon Dieu ! C’était une occasion pour moi de voyager à travers ses expériences, comme j’ai l’habitude de le faire à travers les livres. Il continua à me parler de la bravoure des Burkinabè face à la terre. Leurs capacités à s’adapter, à produire plus avec le minimum...

- En quoi cette bravoure dont tu célèbres avec tant de dithyrambes profite au Burkina ? Le Burkinabè est courageux et travailleur, selon tes propos. Je ne saurai te contester sans écorcher mon orgueil, mais tant que le politique ne trace pas une vision claire pour ce pays, nous serons obligés de quémander des aides alimentaires partout et en tout temps. Est-ce digne d’un homme intègre ? M’interrogeais.

- Mais les hommes politiques jouent leurs rôles. Il y a des distributions de semences améliorées, d’engrais au profit des paysans. Il y a plein de projets dans le secteur agricole, confia mon interlocuteur.

- Avec tout ce que tu cites comme actions de la part des gouvernants, si on est toujours dans une insécurité alimentaire permanente, c’est la preuve que cela n’est pas suffisant, dis-je.

Le Burkina a besoin de construire une vision soutenue et une ambition solide autour du secteur agricole. Ce que vous dites, ce sont des mesurettes, du saupoudrage. Quand j’écoute certaines autorités, j’ai le sentiment que le développement a fui le terrain pour se réfugier dans les discours et dans les bureaux climatisés. Il faut aller vers des projets structurants et viables, c’est ce qui nous manque au Faso….

2e partie

Papa Zerbo, du sommet de ton âge, ma jeunesse m’interdit de te parler des potentialités de la vallée du Sourou dont tu es originaire. Bien aménagée et mise en valeur, cette vallée pourrait nourrir des millions de Burkinabè. Mais hélas !

Chaque année, la production céréalière dans les Banwa est excédentaire. Par manque de voies et de débouchés, ces vaillants travailleurs sont obligés de brader leurs productions en un laps de temps.

Aussi, certains se plaisent à chanter urbi et orbi que la Boucle du Mouhoun est le grenier du Burkina. Mais dans cette même région, l’insécurité alimentaire fait d’énormes victimes. Est-ce que je peux t’apprendre cela ?

L’État devrait prendre soin de son grenier à travers une politique agricole adaptée.
Et ce n’est pas tout.

Prenons le cas des régions du Sahel et de l’Est, le Burkina Faso pouvait être un exportateur clé de la sous-région en produits carnés et laitiers. Mais cite-moi dans ces régions un abattoir ou une unité aux standards internationaux connus de tous ?
Papa, je ne veux pas jouer les oiseaux de mauvais augure, mais la question foncière, socle de notre tô et de votre gnantôrô, est une bombe à retardement.

- Pourquoi mon fils ?

- Parce que tu verras dans des provinces comme la Sissili, le Ziro que des hommes politiques, des militaires, des fonctionnaires et des hommes d’affaires, au nom du concept d’agrobusiness, se sont taillés des centaines d’hectares chacun. Avec la bénédiction de la fameuse loi 034, ces hommes ont trouvé des astuces juridiques pour amener les pauvres propriétaires terriens à brader leurs terres. Aujourd’hui, ces paysans, ex-propriétaires terriens sont sans terres de culture sur la terre de leurs pères. Pendant qu’ils sont cantonnés à cultiver des lopins exigus avec toutes leurs familles, les nouveaux acquéreurs, tout en tardant à mettre en valeur leurs immenses terres, s’enferment dans les bureaux climatisés de Ouagadougou pour parler de sécurité alimentaire. Paradoxe !

Pendant que ces braves burkinabè dont tu parles, ces vrais travailleurs de la terre sont « dépossédés » par ceux qui ont un goût poussé pour les produits alimentaires importés, qui va produire pour nourrir le reste du peuple ?

- Est-ce que je peux continuer ? Parce que la bouche qui parle doit tenir compte de l’oreille qui écoute.

- Mon fils, continue seulement.
- Papa, de nos villes sans vision urbanistique, parlons-en.

L’étalement vertigineux des villes burkinabè n’est pas sans conséquence sur la sécurité alimentaire. Prenons l’exemple sur la capitale. Ouaga-Ziniaré, Ouaga-Nagréongo, Ouaga-Koubri, Ouaga-Komsilga, Ouaga-Tanghin Dassouri, Ouaga-Pabré sont en passe d’être des habitats en continu parce que c’est la nouvelle manne des promoteurs immobiliers. Mais les hommes et femmes de ces zones qui tiraient leur pitance de la terre, où iront-ils ?

Papa Zerbo, c’est pourquoi nous allons continuer à applaudir pendant longtemps certains dons qui n’honorent pas notre réputation d’hommes intègres et de travailleurs. Cernons-nous le paradoxe ? Tant qu’il n’y aura pas une réelle volonté au sommet, la bravoure du peuple réel risque de s’éteindre.

Sur ces mots, mon interlocuteur jeta un regard autour de lui et me rétorqua :
Mon fils, mettons la parenté à plaisanterie de côté. Toi, es-tu un homme politique ?

- Papa, pourquoi cette question ?

- Parce que ce que tu dis, il s’agit là d’un vaste programme de développement. Si les hommes politiques pensaient ainsi, hum !

- Mais les hommes politiques savent bien cela. Seulement, ils n’ont pas la volonté et l’ambition nécessaires. Papa, tu vois que je suis bien ton maître. (Rires).

- Vraiment, je suis d’accord. Si tu es partant, je t’invite à Tougan ou à Toma. Tu auras l’occasion de découvrir le pays San et les potentialités de la vallée du Sourou et on célèbrera la parenté à plaisanterie autour du gnantôrô…

- Tu es avant tout mon papa, j’accepte volontiers à condition que tu m’appelles chef.

- Cheffffff petit mossi …

A la cafeteria, un matin de septembre
BEDA Maurice

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