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Les universités tranformées en prison ?

Accueil > Actualités > Opinions • • lundi 31 mai 2004 à 15h06min

Adama Saba, professeur à l’Université de Ouagadougou,
s’inquiète des dispositions prises pour le déploiement d’une
police spéciale sur les campus. Il pense surtout que ces
mesures risquent de transformer
les universités en prison.

Ce qui caractérise une prison, c’est le cantonnement et la
surveillance sans faille de toute personne incarcérée en ce lieu.
Toute action jugée non conforme à son statut de détenue est
sévèrement réprimée. Pour mieux assurer une telle discipline,
on déploie un arsenal visible et/ou invisible à même de
dissuader, ou, le cas échéant, de neutraliser les malfrats.

Le petit ROBERT définit la prison en ces termes :
"établissement clos, aménagé pour recevoir des délinquants
condamnés à une peine privative de liberté ou des prévenus en
instance de jugement".

Cet établissement est clos et la surveillance étroite pour
empêcher toute mutinerie ou tentative d’évasion. De telles
initiatives sont d’ailleurs sévèrement réprimées, y compris dans
le sang.

Récemment , et à la suite des décisions prises par les
"Assises Nationales sur l’Education" tenues en avril 2002, un
comité technique a été créé par arrêté n°2002-0113/SECU/CAB
du 25 novembre 2002 en vue d’élaborer les textes de base pour
la création d’une "Police spéciale des Universités (P.S.U)". Le 27
novembre 2002, soit seulement deux jours plus tard, ce comité
technique se réunissait pour commencer son travail. La célérité
avec laquelle cela a été fait, ainsi que les moyens mis à la
disposition de ce comité, tranchent avec le comportement
habituel de la 4éme république vis-à-vis des universitaires.

Très
rapidement, un rapport accompagné de six (6) projets de textes
et une liste de besoins ont été rédigés. Malgré les efforts que le
comité technique a utilisés pour présenter des textes
"innocents", les objets réels transparaissent, notamment dans
certains articles des textes et dans la liste des besoins.

1) Au niveau des textes

avant les textes du Comité Technique, on peut citer le décret
n°2000-560/PRES/PM/MESSRS/MEF/SECU du 12 décembre
2000 relatif aux franchises et libertés universitaires. Un véritable
texte privatif de liberté pour tous les universitaires. Il y a ensuite
les projets de textes du comité technique cité plus haut qui
viendront compléter l’arsenal répressif que l’on prépare.

a) A propos du décret

Les termes du décret obligeant toute association à requérir une
autorisation pour tenir des activités à l’intérieur des enceintes
universitaires et pour obtenir les salles (Art.8). C’est un recul par
rapport aux conditions anciennes qui étaient conformes aux
prescriptions en cours à l’intérieur des universités. A l’extérieur
en effet, la règle impose tout simplement l’information de
l’autorité compétente pour tenir une activité sur les lieux travail
(cf...). Le même article donne à l’autorité le droit d’interdire toute
activité qu’elle "juge susceptible de troubler l’ordre public".
D’autre part, ce décret attribue à une Police, nommée "Service
de Sécurité Permanente du Campus (SCA)" créée par l’article
15, le rôle d’assurer :
- la sécurité physique et intellectuelle du personnel du campus ;
- la sécurité des outils de travail, des biens et du matériels ;
- l’orientation des visiteurs sur le campus.
Signalons enfin que ce décret a déjà servi à traduire des
étudiants, notamment des responsables syndicaux, en justice
(Art.9 et 17).

b) A propos des Projets de textes.
* Tutelle.
Parmi les textes, on distingue deux types : un premier lot de
quatre (4) textes portant entête "ministère de la sécurité". Ce
sont :
- projet de décret portant création de la Police Spéciale des
Universités (PSU) ;
- projet d’arrêté portant organisation et fonctionnement de la
PSU ;
- projet d’arrêté portant autorisation de détention et de port
d’armes par la PSU ;
- Liste des besoins de la PSU.
Un deuxième lot de deux textes portant en-tête MESSRS. Ce
sont :
- projet d’arrêté portant code de bonne conduite de la PSU ;
- projet d’arrêté portant institution d’un uniforme, de symboles et
d’attributions de la PSU.

Vu le degré d’importance des différents textes, la tutelle du
ministère de la sécurité sur les plus importants (création,
détention et port d’armes, organisation et fonctionnement) n’est
ni fortuite, ni anodine.
Ce ministère est plus proche de la présidence que le second.
L’intervention sur le campus du Régiment de sécurité
présidentielle (RSP), couramment appelé "Garde présidentielle"
n’est-elle pas fort déplacée et réprouvée par l’opinion publique
nationale et internationale ?

* Contenu des textes.

La Police Spéciale des Universités (PSU) est en principe
chargée, selon le projet d’arrêté portant sa création,
principalement de veiller à la sécurité des personnes et des
biens dans les enceintes et locaux universitaires (Art.7) . L’article
8 l’invite à garantir les conditions propices au travail et à la
sérénité dans ces espaces. Il y aura unité de cette police par
établissement.
Ce projet d’arrêté propose, en son article 10, d’autoriser la PSU
à appréhender :

"...toute personne qui empêche ou contribue à empêcher le bon
fonctionnement, la bonne administration, l’ordre dans les
établissements universitaires ou la réalisation des activités
académiques et pédagogiques ;
... Toute personne qui interrompt ou tente d’interrompre, de
quelque manière que ce soit, les activités universitaires ou nuit
à la bonne marche de telles activités...".

Il s’agit ni plus, ni moins, de propos manifestement anti
syndicaux. Comment un syndicat ou un mouvement associatif
peut-il organiser une grève, une marche, un sit-in, etc, sans
interrompre d’une manière ou d’une autre, les activités
académiques ? Ce texte n’est ni plus ni moins qu’une négation
des droits démocratiques faite aux universitaires.
En cas de "violation" de ces conditions , et cela ne manquera
pas de se produire, l’arsenal répressif prévu sera mis à
contribution.

Des textes ont été aménagés pour couvrir tous les
actes que posera la PSU et pouvant conduire à des drames.
En effet, pour protéger ceux qui viendraient à commettre ces
actes, les textes prévoient que seule l’autorité de
commandement serait responsable, selon les termes de
l’article 4 du code de bonne conduite. Ce même code laisse
pourtant toute liberté à l’agent d’exécution de décider de ce qu’il
faut faire, "en particulier de se servir de ses armes dans des
proportions strictement nécessaires et proportionnelles au but à
atteindre" (Article 15 et 16).

L’histoire récente des forces de sécurité nous apprend qu’au
Burkina Faso, les "bavures policières" perpétrées en milieu
scolaire par les forces de sécurité sont , jusqu’ici , restées
impunies, même quand l’auteur est connu. Les exemples de
Garango, de Boussé et de Ouagadougou sont là pour en
témoigner. Nous ne connaissons pas encore de cas différents.

Ces quelques exemples sur le contenu des textes sont très
significatifs.

2°) Besoins de la PSU

La liste des besoins adressée au MESSRS, que vous lirez en
annexe, demande , entre autres,

- deux cents (200) agents pour l’Université de Ouagadougou et
quarante (40) pour chacune des universités de Bobo (UPB) et
de Koudougou (ENSK).
- des armes blanches, des armes à feu (pistolets calibre 7.65)
et même des chiens.
- la clôture complète des universités,
- etc...
En introduisant un tel arsenal sur les campus, c’est pour s’en
servir. Mais contre qui et pourquoi ? Les universitaires en priorité
évidemment, mais aussi contre toute personne qui se trouverait
dans le campus ou son voisinage au mauvais moment" !
Accessoirement, on arrêtera çà et là quelques petits voleurs.
Mais, ce n’est certainement pas leur raison d’être sur les
campus.

Et pourtant, on peut noter :
- que les universités de notre pays ne comptent, en trente ans
de vie, qu’environ trois cent cinquante (350) enseignants
titulaires (Maîtres assistants, Maîtres de conférences et
professeurs titulaires) pour assurer la formation des enfants de
ce pays. Au lieu de veiller à la formation et au recrutement de
personnels enseignants, on se propose , sans coup férir, de
recruter près de trois cents agents pour "leur sécurité physique
et intellectuelle" !
- que l’opinion publique et les universitaires de ce pays
attendent des autorités qu’elles construisent des infrastructures
dignes de notre pays et équipent les universités ; Voilà les
conditions propices à la sérénité et au travail dans les écoles.
au lieu de cela on bande des muscles et on montre des crocs.
Récemment encore, le premier responsable du département
ministériel de la sécurité, Monsieur Djibril Ypènè BASSOLE,
déplorait devant l’Assemblée Nationale, le manque d’hommes
ainsi que leur mauvais équipement ayant entraîné l’assassinat,
par des malfrats semant la terreur dans notre pays, de
courageux agents de police (J.T TNB 20/03/04 13h15). Au lieu
de pourvoir à cela , ce qui réduirait considérablement les
problèmes de sécurité pour tout le Burkina, y compris pour les
universitaires, on préfère créer et mieux équiper la PSU. Un
calcul rapide indique que les agents de la PSU seront plus
d’une vingtaine d’éléments bien équipés par UFR ici à
Ouagadougou. Ils seront plus nombreux que les enseignants
titulaires et à l’IBAM, ils y seront plus que tout le personnel
permanent (Enseignants et ATOS) réunis.
Monsieur le ministre de la sécurité, en vous occupant mieux de
la sécurité de toute la nation, vous rendrez aussi service aux
universitaires qui n’ont nul besoin d’un dispositif spécial.
Que peut-on attendre de plus pour obtenir une prison ? Toutes
les conditions seront réunies, y compris la clôture. Et l’acte
d’accusation contre les universitaires ? Il a déjà servi à justifier,
en 2002, la création de la PSU.
En conclusion, nous pensons :
- que la question de la sécurité dans les campus est tributaire
de celle du pays tout entier ;
- que la vraie insécurité sur le campus est celle provenant de
l’absence chronique des moyens financiers, matériels et
humains pour mener un travail académique et de recherche de
qualité.
- qu’il est plus utile de consacrer les moyens qui, annuellement,
serviront à recruter, former, équiper, payer et entretenir cette
PSU, à l’amélioration de la situation précaire et chronique dans
laquelle pataugent les universités et leurs acteurs.
- que les universités disposent de moyens humains et
intellectuels pour régler en toute responsabilité, les cas relevant
des franchises universitaires si tant il est vrai que c’est la qualité
du travail et la quiétude dans les campus qui intéressent le
gouvernement.
Dans ce cas, il suffit de relire avec tous les universitaires, dans
les assemblées d’UFR et d’institut notamment le texte y relatif,
de soutenir et d’accepter de travailler avec tous les syndicats de
travailleurs (SNESS, SYNTER, SYNTSHA et SYNADEC) et les
associations d’étudiants. A l’issue de l’adoption de textes
consensuels, ces organisations et ces structures pourraient
jouer un rôle important dans l’éducation des associations dans
les campus. Elles n’auront pas pour rôle d’empêcher les grèves,
les marches et autres sit-in, car ce serait un comportement
anti-syndical et contraire aux droits constitutionnels du citoyen,
mais elles pourraient contribuer à éduquer les universitaires
dans le respect du bien commun et des droits de chacun. Par
ailleurs, ces organisations ont créé la "Commission Inter
Syndicale de Défense des Franchises Universitaires" qui a déjà
contribué à régler bien de problèmes relevant des franchises
universitaires (altercation entre l’ANEB et l’UNEF, entre l’ANEB et
les Guerriers, etc.).
Nous invitons et encourageons les nouvelles autorités de
l’Université de Ouagadougou à réfléchir sérieusement aux
multiples problèmes de l’Université et à continuer à en
rechercher les solutions idoines. Tout le monde y gagnerait.

Pr Adama SABA
Chevalier de l’Ordre du Mérite des Palmes Académiques

Légende
Le Pr Saba s’interroge sur la nécessité de recruter autant de
policiers pour les universités.


Liste des besoins de la police spéciale des universités

I - PERSONNEL

- Deux cents (200) agents de la police spéciale pour
Ouagadougou
- Quarante (40) agents de la police spéciale pour Bobo
- Un (01) Commissaire
- Un (01) Adjoint :

II - IMMOBILIER (Commissariat de Police ou Brigade de
gendarmerie)

- Un bâtiment faisant office de bureau
- Un bâtiment pour le service de piquet d’intervention
- Une guérite aux différentes entrées
- Une clôture des campus
- Eau-Electricité.

III - MOBILIER ET MATERIEL DIVERS

3-1 - Mobilier et matériel de bureau
- Bureaux
- Tables-Armoires
- Ventilateurs plafonniers
- Chaises
- Bancs

3-2 - Bureautique - ordinateur (s)

3-3 - Matériel roulant
- Véhicule de commandement
- Moto
- Véhicule de transport de troupe
- Vélo (type VTT)

3-4 - Tenue
- Chemises avec insigne de poche
- Tee-shirts avec logo
- Pantalons
- Ceintures, ceinturons
- Rangers
- Boots

3-5 - Matériel divers
- Lits
- Matelas
- Moustiquaires
- Couvre-pieds.

3-6 - Matériel spécifique
- Chiens (de patrouille et de surveillance)
- Pistolets 7,65 mm
- Bâtons de Police
- Paires de menottes
- Boucliers
- Détecteurs et portiques et portatifs
- Torches
- Projecteurs
- Sifflets
- Barrières pour parking
- Cartes d’accès pour les visiteurs
- Gilets reflectorisants (chasubles)
- Tonfa
- Gilets pare-coups

IV - MOYENS DE LIAISON/COMMUNICATION

- Talkies-Walkies
- Telephone.

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