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Les fondements du jeu de la parente à plaisanterie au Burkina Faso

Publié le vendredi 6 octobre 2023 à 10h00min

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Résumé

Dans les villes comme les campagnes du Burkina Faso, il est courant de voir des personnes s’adonner au jeu de la parenté et des alliances à plaisanterie. Cette forme de communication sociale se manifeste aussi bien par l’oralité que par le gestuel. Sa pratique est fondée sur des préceptes de non-agression, d’assistance mutuelle, de respect et de solidarité. La maîtrise de ce code dans le jeu de la parenté et des alliances à plaisanterie suppose une meilleure compréhension des ressorts de cette valeur culturelle traditionnelle. Le présent article vise à donner un éclairage sur les fondements du jeu de la parenté et des alliances à plaisanterie au Burkina Faso
Mots clés : Parentés à plaisanterie, Identité nationale, Choc culturel, Burkina Faso
Introduction

Le Burkina Faso, un pays pluriethnique où cohabitent plus de soixante groupes ethnoculturels établis sur des aires géographiques de tailles variables avec une diversité d’organisations socio-politiques et économiques dont le système de représentation sociale est aussi varié.

À l’époque précoloniale, les rapports entre ces communautés étaient conflictuels pour diverses raisons. En effet, à cette époque la circulation des biens et des personnes était très limitée eu égard à la méfiance des uns des autres mais surtout à l’existence de nombreux clichés que l’on se faisait des autres. Dans ce contexte socio-politique non reluisant, il s’est développé particulièrement une cohabitation interethnique, un mode de communication sociale. Il s’agit des alliances et des parentés à plaisanterie (Nyamba, 1999, p.74).

Ces alliances et parentés à plaisanterie, à cause de leur grande force de contact direct et de leur énorme impact de communication sociale immédiate se sont imposées comme pratiques sociales et constituent de nos jours une des spécificités des groupes sociaux du Burkina Faso. Quelles sont alors les circonstances sociohistoriques à l’origine de l’institution des alliances et parentés à plaisanterie au Burkina Faso ? En nous servant fondamentalement de la documentation écrite et des sources orales, il s’agira essentiellement d’analyser les fondements de la parenté à plaisanterie au Burkina Faso.

1. LES SOURCES D’ENRICHISSEMENT DU JEU DE LA PARENTE A PLAISANTERIE AU BURKINA FASO

Globalement, le jeu de l’alliance à plaisanterie, repose sur l’existence d’un lien entre deux groupes, deux villages, deux quartiers, etc. lien opéré par le truchement des ancêtres qui ont scellé un pacte sacré basé sur des relations amicales. Cette alliance très particulière est régie par tout un code de plaisanteries, mais, elle comporte également des préceptes de non-agression, d’assistance mutuelle, de respect et de solidarité selon Jacques CHEVRIER cité par (Sissao, 2002, p. 8). Tout compte fait, les alliances et les parentés à plaisanterie sont fondamentalement des formes de communication sociale avec comme caractéristique essentielle, l’oralité mais aussi le gestuel. De ce qui précède, ce caractère lui donne un aspect de relation directe non seulement au sein des familles qui y pratiquent mais aussi entre les groupes ethniques, à l’évidence différents mais qui détiennent un passé et une histoire communs.

Au Burkina Faso, la présence de multiples groupes ethnolinguistiques devrait en principe être une source de tensions et de conflits entre la mosaïque de groupes sociaux. Il est couramment admis que les différences et les spécificités culturelles soient plutôt sources de conflits que d’enrichissement mutuel.

Pour certains auteurs, à l’image de (NYAMBA, 1999, p. 43) les parentés et les alliances à plaisanterie sont les raisons d’une stabilité sociale au Burkina Faso. Partant de ce constat, nous nous posons ces questions : Qui sont ceux qui plaisantent entre eux au Burkina Faso ? Qui plaisante alors avec qui ? Sans pour autant apporter une liste exhaustive des groupes ethnoculturels qui sont des alliés et parents à plaisanterie, il semble intéressant de situer sommairement quelques groupes y relatifs. Dès lors, nous pouvons énumérer les cas suivants :

- des peuples du Sud-Ouest du Burkina Faso (Dagara, Lobi, Djan, Birifor, Puguli) qui plaisantent avec les peuples de la Comoé et du Kénédougou (Turka, Cerma, Karaboro, Senoufo, Siamu) ;
- le groupe moaaga qui plaisante avec les San ;
- les Bobo, les Bwaba qui plaisantent avec les Peul ;
- les Gurunsi avec les Bisa ;
- les Yana avec les Zoaussé, etc.

Si le principe de base dans la pratique des alliances et parentés à plaisanterie est de simuler le conflit pour éviter d’entrer réellement en conflit avec l’autre, de nombreux facteurs expliquent leur institution au Burkina Faso qu’il s’avère important à analyser. Le jeu verbal, forme de communication réalise une prise en charge totale de l’individu, de ses caractéristiques physiques, morales, spirituelles et intellectuelles, de sa réalité quotidienne, de son statut social, de son histoire individuelle et de l’histoire de son groupe. De ce fait, on se rend compte qu’avec, le jeu des alliances et parentés à plaisanterie, l’on instaure de façon ostentatoire la guerre verbale et gestuelle pour ne pas arriver à la vraie guerre, destructrice des biens et des personnes. C’est à cette tâche que nous nous évertuons dans les lignes ou paragraphes qui suivent.

2. LES ORIGINES DU JEU DE LA PARENTE A PLAISANTERIE AU BURKINA FASO

Des récits et des mythes rendent compte de l’origine des alliances et parentés à plaisanterie entre les communautés du Burkina Faso. Toutefois, les versions sont différentes d’un groupe ethnique à un autre. La plaisanterie entre les Bisa, les Sana et les Gurunsi met en scène une histoire de tête de chien.

Selon le récit, deux frères se sont disputés à propos de la viande de chien et particulièrement, la tête de chien. Et n’arrivant pas à trouver un point d’accord sur qui devait garder cette partie précieuse de la viande d’un chien qu’ils avaient abattu, ils en vinrent à la bagarre et se séparèrent ainsi, pour une tête de chien. Et depuis, ils se rejettent l’un sur l’autre la responsabilité de l’éclatement de leur groupe familial initial. Venons-en au récit in extenso :

« L’origine de l’alliance à plaisanterie entre Bisa et Gurunsi provient d’une histoire de chien. Le San et le Bisa seraient des frères. Ils se seraient séparés à cause d’une tête de chien. Le petit frère Bisa a fui avec la tête de chien, et il est poursuivi par le grand frère (San). Et le Bisa a caché la tête de chien auprès d’un vieux Gurunsi. Le calme revenu, il vient retrouver le Gurunsi pour le partage de la fameuse tête de chien. Malheu¬reusement, il apprend que le Gurunsi et sa femme ont mangé cette tête. Et c’est là qu’a commencé l’alliance à plaisanterie entre Gurunsi et Bisa. Quand un vieux Gurunsi meurt, les Bisa réclament toujours la tête de chien » (Zigane, 2001, p.14).
Ce récit évoque une circonstance de dégustation de la viande de chien ayant débouché sur la séparation entre les deux frères Bisa et Sana et l’intervention d’un troisième larron (Gurunsi).

3. LES FONDEMENTS HISTORIQUES

De multiples fondements historiques expliquent l’institution des alliances et parentés à plaisanterie. Il y a entre autres la proximité ou le voisinage. Cependant, nous devons relativiser dans la mesure où il existe des alliances et des parentés à plaisanterie entre des groupes socioculturels se situant à des distances assez importantes. A ce propos, nous pouvons citer le cas des groupes sociaux du Sud- Ouest du Burkina Faso qui plaisantent avec ceux de la Comoé et du Kénédougou. Toujours dans ce registre, il y a également des relations commerciales, des guerres de conquêtes, les relations matrimoniales.

Parlant des relations commerciales ayant permis l’institution des alliances et de parentés à plaisanterie au sein de certains groupes sociaux du Burkina Faso, nous pouvons évoquer notamment les relations entre les Yarse/Poeese (devins) et les Yarse/Sãaba (forgerons). Les deux groupes sociaux plaisantent avec les Yarse sur le plan de leurs rôles sociaux. En fait, les Yarse reprochent aux Poeese d’êtres des menteurs en mettant à mort des innocents. Selon les Poeese, les Yarse mentent toujours en faisant croire qu’ils sont perpétuellement en déplacement.

Quant aux Sãaba, ils laissent entendre que les Yarsé vivent grâce à eux. Ces derniers répliquent en faisant comprendre que les forgerons ne sont pas aussi indispensables dans leur vie. Entre Yarga et Peul, la plaisanterie est inhérente à leur activité sociale. Le Yarga, commerçant donne du sel, la cola, le Peul, éleveur, fournit le lait et le fumier de ses bovins (Sissao, 2002, p.87). Contrairement à cet auteur, (Ouédraogo, 2010, p.127 et p.136) explique l’institution de la parenté à plaisanterie entre ces groupes sociaux par la volonté d’endiguer un conflit.

En fait, les Yarse avec leur érudition et leur connaissance de l’écriture ont réussi à évincer d’autres groupes de courtisans du Moog-naaba (roi de Ouagadougou) : yoksé (joailliers), poessé, saaba, peul. Cette situation qui entraine une perte de privilèges est à l’origine d’une animosité entre ces groupes et les Yarsé. Face à ce conflit latent, ces groupes décident de le sublimer en devenant des parents « artificiels » à en croire les propos de l’auteur.

4. LA LEGENDE

Toujours dans le contexte de l’instauration du jeu verbal, en l’occurrence, les alliances et parentés à plaisanterie, nous pouvons inscrire cette légende qui est à l’origine des relations à plaisanterie qui unissent les forgerons bwa (kaani) et les Peul (Forawa en bwamu), selon l’informateur de (Coulibaly, 1989, p.81-82) : « A l’origine, dit notre informateur, l’ancêtre des forgerons (kaani en bwamu) était un berger ayant la charge d’assurer le gardiennage des boeufs. Mais voici qu’un jour, une pluie torrentielle surprit cet ancêtre berger au pâturage, et le battit copieusement. Ainsi trempé et grelottant, il parvint à la forge de l’ancien forgeron, l’ancêtre des Peul, pour se mettre à l’abri de la pluie, et se réchauffer au feu de son foyer. C’est ce moment précis que son hôte, l’ancien forgeron, choisit pour se débarrasser des travaux de la forge qu’il trouvait très pénibles.

En effet, pendant que le berger était accroupi à côté du feu, il lui proposa d’assurer le gardiennage de son troupeau en attendant qu’il (ce dernier) recouvre ses forces. Très volontiers, le berger accepta la proposition. C’est ainsi que l’ancien forgeron, l’ancêtre des Peul, partit regrouper les bœufs et s’en alla avec le troupeau, sans plus attendre. Quant à l’étranger, une fois réchauffé, il essaya de regagner ses animaux.

Mais, il ne vit aucun bœuf, et s’était déjà le crépuscule. Il courut à droite et à gauche pour retrouver les traces des animaux, mais c’était peine perdue, car la nuit était déjà tombée et les ténèbres l’empêchaient de voir clair. Désespéré, il revint à la forge où se trouvaient encore la femme et les enfants de l’homme disparu.

A la faveur de la même nuit, pendant que l’étranger épuisé dormait d’un sommeil très profond, la femme qui avait reçu sans doute des consignes de son mari, prit aussi la fuite avec les enfants. Au réveil, l’ancien berger se retrouva seul dans la forge. Puis ne sachant plus que faire, il se résigna à y rester. C’est depuis ce temps que l’ancêtre des forgerons d’aujourd’hui qui était au commencement un berger, devint forgeron ; tandis que l’ancien maître de la forge, devint berger peul, l’ancêtre des Peul d’aujourd’hui ».

Toutes ces alliances et parentés à plaisanterie favorisent dans n’importe quelle circonstance sociale le divertissement, voire l’oubli un tant soit peu des angoisses du vécu quotidien. Elles jouent, à y observer de près, le rôle de régulateur des tensions sociales. Instituées avant la colonisation, ces formes de communication sociale, au contact des cultures ‘‘étrangères’’, se doivent de résister. Mais, sans se leurrer, ce choc culturel aurait certainement des influences sur la pérennité et le caractère initial de ces valeurs culturelles. D’où, nous pouvons souligner soit la réadaptation soit la négligence par endroits de ces valeurs d’antan.

CONCLUSION

IL ressort que le jeu de la parenté à plaisanterie a pour fondement des récits historiques et des mythes. L’analyse des circonstances sociohistoriques de l’institution de la parenté à plaisanterie met en exergue des relations commerciales, des rapports de proximité ou du voisinage, des guerres de conquêtes et des relations matrimoniales.

Tous ces éléments viennent rappeler les capacités de résilience des groupes ethnoculturels et socioprofessionnels du Burkina Faso qui ont su transformer des situations de tensions en faveur de la paix. Le conflit qui érode le vivre-ensemble est tourné en dérision. Les tensions qui résultent de la cohabitation sont alors endiguées par cette forme de communication sociale. La connaissance des fondements du jeu de la parenté à plaisanterie ne participe-t-elle à garantir la sauvegarde de cette valeur culturelle traditionnelle ?

DABONE Alain
CNRST/INSS/DSJPH, Ouagadougou-Burkina Faso
alaindabone01@gmail.com

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

SOURCES ORALES

DABONE Alain, 44 ans, Historien, Ouagadougou, secteur n°46, le 4 septembre 2022.
GOUMANE Kriga, 52 ans, Inspecteur de l’enseignement de base, Ouagadougou, le 14 août 2022.

KOULDIATI Nathalie, 48 ans, commerçante à Ouagadougou, secteur n°46, Ouagadougou, le 22 août 2022.
PAFADNAM Aminata, 52 ans, ménagère, Ouagadougou, secteur n°46, le 14 août 2022.

YAMEOGO Bonaventure, 38 ans, sociologue, Ouagadougou, le 22 août 2022, quartier Zone 1 (secteur 46).
ZERBO Issa, 59 ans, militaire admis à faire valoir ses droits à la retraite.

BIBLIOGRAPHIE

BALANDIER Georges, 1970, Les mutations sociales, Paris, Anthropos.
DABONE Alain 2022 “la parenté à plaisanterie a l’épreuve du choc culturel au Burkina Faso » in Rev Afr Anthropol (Nyansa-Pô), N°34 –pp 108- 120
ESSE Amouzou, 2009, L’impact de la culture occidentale sur les cultures africaines, Paris, L’Harmattan.

KAMBOU-FERRAND Jeanne-Marie, 1993, Peuples voltaïques et conquêtes coloniales 1885-1914, Paris, L’Harmattan.
KIPRE Pierre, 2004, « La question nationale en Afrique noire » Afrika zamani, 111, 12, p.64-85.

KI-ZERBO Joseph, 1978, Histoire de l’Afrique noire d’hier à demain, Paris, Hatier.
NYAMBA André, 1999, « La problématique des alliances et des parentés à plaisanterie au Burkina Faso : historique, pratique et devenir » : 43-97, in Ministère de la Communication et de la Culture, les grandes conférences du ministère de la communication et de la culture, Ouagadougou.

OUEDRAOGO Albert, 2010, « Les Yarse : une identité dans l’entre-deux » : 123-145, in A. J SISSAO (dir), Culture et identité aujourd’hui : la culture et la danse yarma au Burkina Faso, bilan et perspectives, DIST/CNRST.

PALE Sié, HIEN Tô, DRABO Toro, 2021, « Le prénom des ethnonymes est-il condamné à disparaître au Burkina Faso ? Godo Godo, 36, p.19-30.
SISSAO Alain Joseph, 2002, Alliances et parentés à plaisanterie au Burkina Faso : mécanisme de fonctionnement et avenir, Paris, Sankofa et Gurli Editions.
SOME Magloire, 2002, « Les cultures africaines à l’épreuve de la colonisation » Afrika zamani, 9-10, p.41-59.

ZIGANE Tobisigna Francis, 2001, « Les origines anthropologiques de la parenté à plaisanterie. Exemple du Burkina Faso », communication à l’Association burkinabè de la Parenté à Plaisanterie AB3P, CBC, Ouagadougou

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