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Burkina : « Le pays a les compétences nécessaires pour exploiter lui-même ses ressources minières. Seulement… » (Bila Raphaël Natama, ingénieur en génie industriel, USA)

Publié le mardi 11 juillet 2023 à 22h35min

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Burkina : « Le pays a les compétences nécessaires pour exploiter lui-même ses ressources minières. Seulement… » (Bila Raphaël Natama, ingénieur en génie industriel, USA)

Bien que discret, Bila Raphaël Natama est un ingénieur en génie industriel et en génie mécanique qui, dans son domaine, fait parler de lui dans le pays de l’Oncle Sam. Membre de American Society of Mechanical Engineers (ASME : Société américaine des ingénieurs en mécanique), Bila Raphaël Natama occupe aujourd’hui le poste de directeur de l’ingénierie et de la maintenance dans une mine dans la ville d’Adams, dans l’Etat du Massachusetts. Par cette interview réalisée en ligne, nous avons voulu savoir davantage sur ce jeune burkinabè sur le plan professionnel, surtout en rapport avec son pays, le Burkina Faso.

Lefaso.net : Vous avez réussi à vous imposer dans des domaines très pointus et dans un pays connu pour son exigence en matière de compétences. Comment se sont faites l’évolution et l’insertion professionnelle du jeune Burkinabè que vous êtes ?

Bila Raphaël Natama : J’ai d’abord travaillé au Burkina pendant une dizaine d’années dans la mine de Youga, avec la société Burkina Mining Compagnie (BMC), la toute première mine du groupe Endeavour Mining. J’y ai travaillé comme technicien-monteur avec la société sénégalaise dénommée Construction métallique africaine (CMA).

Nous avons construit et participé à tous les travaux jusqu’au démarrage de la mine. J’ai ensuite occupé les postes de mécanicien industriel, superviseur mécanicien, surintendant mécanique, puis de directeur de l’ingénierie et de la maintenance. Après cela, j’ai travaillé pour la mine de Karma, appartenant initialement à True Gold Mining (TGM), en qualité de superviseur général de l’ingénierie. J’ai donc participé à la finition et au démarrage de cette mine.

A partir de 2017, j’ai rejoint la multinationale nommée Weir Minerals Group, comme consultant indépendant pendant un an. Après, je me suis vu octroyer le poste de directeur-pays du groupe, responsable du portefeuille de la société dans les pays francophones d’Afrique et plus particulièrement les mines de pays comme le Burkina, la Côte d’Ivoire, le Niger, le Togo, le Bénin… et rendant compte à la représentation Afrique située à Johannesburg (Afrique du Sud) et travaillant en collaboration avec l’équipe du Ghana, celles de l’Afrique du Sud, du Canada, des États-Unis, de l’Australie afin de fournir un service de qualité aux mines de la zone francophone d’Afrique, dont je suis responsable.

L’insertion professionnelle dans un pays étranger est toujours compliquée. Mais l’avantage et la particularité avec les États-Unis, c’est que ce pays met en avant les compétences.

Ça ne triche pas, c’est objectif. Et j’ai eu l’opportunité de travailler et de côtoyer différentes nationalités avant de m’établir ici ; ce qui a participé à rendre la collaboration un peu plus facile. L’affirmation dans notre domaine est conditionnée par les résultats factuels, que ce soit dans son propre pays ou ailleurs. Dès lors que les résultats sont visibles et ne souffrent pas de débat, il est beaucoup plus facile de s’imposer.

A quand remonte votre dernier poste en Afrique ?

Mon dernier post en Afrique date de février 2020, avec la Covid-19. Quand la pandémie s’est installée, il y a eu beaucoup de changements, pour ne pas dire bouleversements, et les voyages étaient devenus compliqués avec le risque d’être atteint par la maladie.

Comme vous le savez, cette pandémie a modifié beaucoup d’habitudes de travail et a imposé des réorganisations à des multinationales. Sur le plan personnel, elle a conduit à une réorganisation pour recentrer ou réorienter les énergies. C’est ainsi que j’ai participé au processus de sélection qui m’a conduit au poste que j’occupe actuellement. Tout cela a été favorisé par la pandémie, parce que je voyais en cette opportunité un moyen de faire une trêve aux multiples voyages et d’être à côté de la famille sur place.

Votre cursus vous a conduit dans plusieurs pays. Pourquoi le choix de vous installer aux USA ?

Je crois que le destin m’a amené ici et c’était pour moi une opportunité pour me mesurer aux plus grands professionnels du milieu de l’ingénierie dans le secteur des mines.

Selon des sources, les USA abritent une forte communauté d’ingénieurs africains. Faites-vous également ce constat ? Si oui, qu’est-ce qui peut expliquer une telle réalité et comment le continent africain peut-il mieux bénéficier de leurs expertises ?

Il y a effectivement une forte communauté africaine ici, mais elle reste toujours minoritaire par rapport à la présence de talents des autres continents. Je sais également que dans le domaine des technologies de l’information et la communication. Il y a plein d’Africains qui y évoluent. Mais, je vois très peu dans le domaine de l’ingénierie industrielle ou de la mécanique. Le continent africain bénéficie déjà, d’une manière ou d’une autre, de ces compétences. Cependant, je conviens qu’il peut mieux en tirer profit, si les opportunités de se prévaloir en Afrique sont de plus en plus encouragées et encadrées. A mon avis, les USA favorisent les talents, ce qui n’est pas forcément le cas pour beaucoup de pays africains.

Quel est le lien qu’on peut faire entre les ingénieurs et le développement d’un pays comme le Burkina Faso ?

Les ingénieurs sont indispensables au développement national, par notamment les conceptions, les analyses, les études, etc. Ce sont des bâtisseurs, et le Burkina Faso en a plein dehors. Je crois que c’est un atout de chercher l’excellence dehors, mais le Burkina doit faire en sorte que ces talents reviennent pour participer au développement du pays. C’est bien d’étudier à l’extérieur, avoir un diplôme et de revenir immédiatement au pays, mais c’est encore meilleur de toucher du doigt l’expérience professionnelle dans les pays développés avant de retourner pour la mettre en valeur dans nos pays en voie de développement.

Vous êtes détenteur également de plusieurs licences et certifications. Est-ce par désir de toujours élargir vos chances sur le marché ou la pratique du terrain qui vous les ont imposées ?

J’ai effectivement fait plusieurs certifications et licences dans mon domaine et des domaines connexes, parce que j’ai toujours voulu avoir tous les outils qu’il me faut. Et cela, non seulement pour bien faire mon boulot, mais aussi et surtout pour élargir mes chances et me mesurer aux meilleurs du domaine dans une société qui évolue à vive allure.

En juillet 2018, à l’occasion du premier Forum de la diaspora burkinabè, les autorités ont pris l’engagement de créer les conditions pour non seulement faire profiter le Burkina des expertises de ses fils et filles de la diaspora, mais également pour faciliter les investissements directs au Burkina (comme le font plusieurs pays africains avec leur diaspora). Avez-vous l’impression que les lignes bougent dans ce sens ?

Le Burkina Faso fait beaucoup d’efforts dans l’accompagnement des Burkinabè de la diaspora. Et vu les priorités du moment qui sont celles concernant la crise sécuritaire qui préoccupe le pays au premier degré, je me dis qu’en temps opportun, les autorités créeront davantage de conditions pour plus d’actions et de possibilités en faveur de la diaspora burkinabè.

Etes-vous prêt à faire profiter votre pays de toutes ces compétences, et dans quelles conditions ?

En réalité, il n’y a aucune condition pour un Burkinabè de mettre à la disposition de son pays, les compétences dont il dispose. En tant que Burkinabè, mon plus grand désir, c’est de partager mes expériences et participer au développement de mon pays pour le bonheur de tous.

Les nouvelles autorités ont enclenché une dynamique nationale d’exploitation conséquente des mines au Burkina. Vous qui connaissez bien le secteur, pensez-vous que le pays a les ressources nécessaires pour le faire et ce changement de cap sera-t-il réellement profitable ?

Le pays a les compétences nécessaires en matière de ressources humaines pour exploiter lui-même ses ressources minières. Seulement, le domaine de la mine exige un type de management rigoureux et totalement décentralisé et indépendant. Une société minière devrait, à partir de son directeur général, pouvoir prendre toutes les décisions pour la bonne marche de la mine. Si l’Etat veut s’engager, il doit faire en sorte que les décisions soient prises directement au niveau de la mine.

Je veux parler précisément des lourdeurs administratives. Elles rendent difficile la gestion des mines par le public. Une mine est faite de sorte que tout doit être fait en temps réel. Par exemple, les budgets sont en général mensuels ; si vous prenez trois semaines pour prendre une décision à ce niveau, vous comprenez l’impact !
C’est pour dire que l’urgence dans les prises de décisions est requise pour pouvoir faire fonctionner correctement une mine. Or, c’est l’un des véritables problèmes des pays africains, les lourdeurs qui caractérisent les administrations et les structures publiques.

Il y a un pays voisin du Burkina qui a fait l’expérience avec une société gérée par des nationaux et le gouvernement, mais ça peine depuis des années à produire les résultats escomptés, simplement à cause de la lourdeur administrative : une panne à l’usine, il faut prendre une à deux semaines parce que le responsable financier ou tel autre responsable au haut niveau n’a pas signé. Quand c’est ainsi, ça ne peut pas marcher, parce que les mines sont un domaine qui a besoin de célérité, de personnes qui peuvent prendre immédiatement des décisions et rendre compte après.

Donc, si l’Etat burkinabè doit exploiter lui-même les mines, il doit s’assurer qu’il y a un dispositif en place, qui permet au responsable d’une mine d’être totalement autonome. Pas pour dire qu’il ne va pas rendre des comptes, il rend des comptes, mais il doit simplement être capable de savoir exactement ce dont a besoin ici et maintenant la mine et pouvoir prendre les décisions sans attendre un retour de l’Etat central.

Le Burkina vit une crise sans précédent liée au terrorisme. Pensez-vous que les ingénieurs peuvent efficacement être mis à contribution dans la lutte générale ? Si oui, comment cela peut-il se faire concrètement ?

J’aimerais profiter de votre canal pour d’abord présenter mes condoléances à toutes les familles des victimes et exprimer tous mes encouragements aux autorités dans le combat que le pays mène depuis déjà quelques années. J’ai une forte pensée pour les populations déplacées et je dis mon admiration pour nos braves Forces de défense et de sécurité et nos Volontaires pour la défense de la patrie qui consentent, jour et nuit, le sacrifice suprême pour la patrie.

Je pense sincèrement que les Burkinabè de toutes les couches sociales doivent se donner main afin qu’ensemble, nous puissions trouver une solution rapide et pérenne à cette crise. Il n’y pas une frange de la société burkinabè qui détient, à elle seule, la clé de dénouement de la crise, c’est l’affaire de tous. C’est ensemble qu’on vaincra l’ennemi commun. A ce titre, chacun à sa contribution à donner dans son domaine, y compris nous, ingénieurs.

Parlant de contribution, comment participez-vous à l’effort de guerre qui est demandé ?

Nous avons l’obligation actuellement, plus qu’auparavant, de soutenir de manière régulière, les familles et les proches qui ont quitté les villages à haut risque pour se concentrer dans les villes. Nous faisons ce qui est de notre devoir pour accompagner et surtout rester en contact avec elles, parce qu’elles ne peuvent plus travailler dans leurs champs et n’ont, de ce fait, aucune source de subsistance et de revenus.

Comment vous informez-vous sur le Burkina pour maintenir le contact avec votre mère-patrie ?

Nous nous informons beaucoup à travers les médias, notamment des journaux en ligne comme Lefaso.net, les chaînes de télévision comme BF1, Burkina Info et avec des réseaux sociaux. Il y a également la famille au pays avec laquelle nous avons des informations à tout moment.

Comment êtes-vous organisés sur place ?

La communauté burkinabè aux USA est organisée en plusieurs associations, et je fais partie de l’association des Burkinabè de Philadelphie et de la vallée de Delaware. Je suis également sympathisant de l’association des Burkinabè du New England.

Qu’avez-vous comme message qui vous tient à cœur, pour conclure ?

Je voudrais remercier Lefaso.net pour l’opportunité qui m’est offerte de m’exprimer. Je profite de cet espace pour réitérer mes encouragements aux Forces de défense et de sécurité et à leurs familles, pour le combat mené chaque jour afin de vaincre l’ennemi. Je demande à Dieu le Père Tout-Puissant de porter sa bénédiction sur le Burkina afin que la victoire contre l’ennemi soit rapidement une réalité pour permettre à chaque Burkinabè et à tout ami du Burkina, où qu’il se trouve sur le territoire national, de vivre dans la paix et la quiétude. Que nous ayons tous, chacun à son niveau et autour de lui, un discours rassembleur, fraternel et de vivre-ensemble.
Que Dieu protège et bénisse le Burkina Faso et ses habitants !

Interview réalisée par Oumar L. Ouédraogo
Lefaso.net

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