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Sidya Touré et l’impuissance politique en Guinée (2è partie)

Accueil > Actualités > International • Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • lundi 20 septembre 2021 à 11h45min
Sidya Touré et l’impuissance politique en Guinée (2è partie)

Ayant été le premier Premier ministre de Lansana Conté en 1996 – Conté était au pouvoir à Conakry depuis 1984 – Sidya Touré va être confronté aux limites politiques de toute action économique. L’économiste J.K. Galbraith avait pourtant prévenu : « Les économistes manipulent des leviers qui ne sont reliés à aucune machine ». Et Touré avait déjà vécu cette expérience en Côte d’Ivoire, où il avait fait carrière, quand il était le directeur de cabinet de Alassane D. Ouattara à la Primature.

En mars 1999, il était évident que le savoir-faire économique et la rigueur de comportement étaient incompatibles avec le mode de production politico-affairiste de la Guinée, impacté par des décennies de collectivisme et de parti unique. Touré quittera la Primature et reprendra du service dans le monde des affaires. Dans le même temps, il basculera dans l’opposition et présidera dès lors, à compter du 20 mai 2000, l’Union des forces républicaines (UFR), parti créé en 1992 (cf. 1ère partie).

En Guinée, en ce début de décennie 2000, les institutions allaient à vau-l’eau (mais remarquons que la Côte d’Ivoire, alors, ne se portait pas mieux : coup de force contre Henri Konan Bédié en 1999 ; accession au pouvoir du général Robert Gueï en 2000 ; élection-exclusion de Laurent Gbagbo en 2000 toujours ; échec du coup d’Etat de 2002 qui coupe le pays en deux). Le référendum constitutionnel de novembre 2001 a institué de facto une présidence à vie. Quant à l’opposition, déchirée par des querelles de personnes, elle continue à penser et agir de manière légaliste. Une légalité qui n’embarrasse pas Lansana Conté : les leaders de l’opposition sont arrêtés, interpellés, interrogés, etc. Alpha Condé est alors la figure de proue de cette opposition. Il est dans le collimateur du pouvoir (et ses geôles) avant que Sidya Touré n’y prenne sa suite pour « tentative de complot, de déstabilisation et d’assassinat sur la personne du chef de l’Etat » (Touré sera disculpé en 2004).

L’opposition, hormis Condé et Touré, compte alors dans ses rangs le vieux Mamadou Bâ (qui mourra en 2009) et Siradou Diallo (qui est mort en 2004). Elle s’efforcera de présenter un front uni dans la perspective des législatives en créant le Frad, le Front républicain pour l’alternance démocratique. Mais sa politique d’abstention va remettre en question son unité d’action (l’UPR de Siradiou Diallo décrochera ainsi 20 des 114 sièges de députés).

Le Frad ne participera pas à la présidentielle du 21 décembre 2003. L’état de santé de Conté est sérieusement dégradé. L’opposition guinéenne joue la montre. Comme sous le régime de Ahmed Sékou Touré. Elle attend la mort du président et espère tirer son épingle du jeu du chaos qui s’en suivra. C’est que l’opposition guinéenne a plus d’ambitions que de moyens politiques. Et n’a jamais rechigné à participer au pouvoir à l’instar de Cellou Dalein Diallo qui après une longue carrière de ministre a été nommé Premier ministre en 2004 (après que le titulaire du job, François Lonsény Fall, ait pris la poudre d’escampette) avant de se faire éjecter en 2006 et de rejoindre dans la foulée les rangs de l’opposition (il sera le leader de l’UFDG à compter de 2007).

2021 comme remake de 2018 ? L’opposition ne le pense pas !

Même les dictateurs meurent. Après Ahmed Sékou Touré, ce sera au tour de Lansana Conté. Une mort annoncée. Et pourtant mal préparée par l’opposition. Les militaires n’auront donc qu’à se baisser pour ramasser le pouvoir. Des putschistes venus de nulle part et dont personne ne savait où ils voulaient aller et encore moins comment ils voulaient y aller. Jeune Afrique ne sera pas tendre avec l’opposition guinéenne (dont elle disait qu’elle était « reléguée au rang de faire-savoir ») : « Le 23 décembre [2008], au lendemain de la mort du chef de l’Etat, Lansana Conté, quand les militaires ont pris le pouvoir, l’opposition n’avait rien trouvé à redire. Au contraire. Ils étaient vus comme les sauveurs d’une nation en danger. Dès l’annonce du putsch, les partis politiques ont « pris acte », avec un plaisir non dissimulé ».

Dans La Croix (mardi 6 janvier 2009), Sidya Touré dira que les « Guinéens n’ont plus peur » et que le « rapport de force » est désormais en faveur de « la population et [de] la communauté internationale ». Par ailleurs, il appellera à mettre en place « d’urgence » un Conseil national de transition (CNT) de 75 à 100 membres, « faisant office d’Assemblée législative en cette période d’exception ». Il pensait même que sa présidence pouvait être confiée à Mgr Robert Sarah (qui sera fait cardinal en 2010 ; Sarah est considéré comme proche de la droite radicale et souvent présenté comme « réactionnaire » pour ses positions sur l’immigration, l’homosexualité, la contraception, l’avortement…). Sidya voulait aussi créer une Cour spéciale de justice « pour suppléer à la Cour suprême qui a été suspendue » afin d’être « juge des élections ».

Une balle dans la tête de Camara (que la rue appelait « Obama junior » ce qui prouve que la « vox populi » peut être à côté de la plaque), sans qu’aucun organe vital ne soit bien sûr atteint, va relancer le débat politique en Guinée. Le général Sékouba Konaté, dont Camara était la marionnette, devient numéro 1 et du même coup prend conscience du caractère aléatoire du job de président de la République par intérim. Prise de conscience grâce à la tutelle qu’exerce désormais Ouagadougou sur Conakry.

Sidya Touré doit « mettre les mains dans le cambouis » !

Sékouba Konaté va finalement organiser une élection présidentielle le 27 juin 2010 à laquelle aucun militaire ne participera mais qu’il supervisera. Sidya Touré est sur la ligne de départ. « Je n’ai raisonnablement pas de raisons de croire que je ne serai pas au second tour lors de ces élections », proclamera-t-il à la veille du scrutin. Il terminera troisième, derrière Cellou Dalein Diallo (près de 44 % des voix) et Alpha Condé (plus de 18 % des voix), avec seulement 13 % des suffrages exprimés. Le second tour aura lieu le… 7 novembre 2010 (il était prévu, initialement, le 18 juillet 2010 !). Et cette fois, Condé l’emportera sur Diallo (soutenu par Touré).

Touré va, avec violence (mais non sans raison), mettre en cause Konaté, le président de la transition. « Connaissant l’homme [il s’agit bien sûr de Touré], qui a toujours cultivé la pondération, on ose espérer qu’il ne va pas endosser les habits du mauvais perdant » écrira à ce sujet la presse burkinabè, très attentive au scrutin dès lors que Camara, convalescent, aura pris ses habitudes dans la capitale burkinabè.
Cinq années vont s’écouler sans que Condé arrive à convaincre qui que ce soit que la Guinée est autre chose que ce qu’elle était jusqu’alors. Politiquement, diplomatiquement, économiquement, culturellement, socialement, etc. rien ne bouge dans le bon sens. Il est vrai que le régime de terreur d’Ahmed Sékou Touré a été tel que, depuis, tout – même l’insupportable et l’inacceptable – semble être un moindre mal. Et puis qui oserait dénoncer le comportement de celui qui a été un « opposant historique ».

Ce qui devait arriver arriva : Condé remportera la présidentielle 2015 avec 58 % des voix et celle de 2020 avec près de 60 % des voix ; les deux fois dès le premier tour. Un troisième mandat qui résultait de l’adoption d’une nouvelle Constitution. En 2015 comme en 2020, Cellou Dalein Diallo avait terminé en deuxième position (31 % des voix en 2015 et 33 % en 2020). Quant à Sidya Touré, il avait terminé en troisième position avec seulement 6 % des suffrages exprimés en 2015. Et n’avait pas été candidat en 2020.

C’est que le 2 janvier 2016, Touré a été nommé Haut représentant du président de la République. « Condé voulait que nous trouvions un terrain d’entente pour son second mandat » expliquera Touré qui affirmait vouloir, désormais, adopter « une attitude plus positive pour aider son pays ». Autant dire qu’il pouvait se voir – même s’il s’en défendait : « Je n’y ai jamais pensé » – dauphin désigné dans la perspective de 2020. Mais sans doute s’est-il lassé d’être l’allié de Cellou Dalein Diallo qui ne faisait jamais que le plein de son groupe, les Peul, ce qui le condamnait a être un éternel second.

En 2020, l’horizon politique c’est 2025. Une éternité !

En 2020, Sidya Touré n’aura donc pas été candidat à la présidentielle ; et l’UFR, parti d’opposition, ne présentera pas de candidat. Pourtant Touré avait démissionné du poste de haut représentant dès décembre 2018, conscient que sa fonction ne débouchait sur rien. Il fallait faire oublier son job de Haut représentant du président de la République !

Alpha Condé ayant rempilé en 2020 pour un troisième mandat (dans une configuration politique différente mais selon le même processus que l’ami et mentor ivoirien de Touré, Alassane D. Ouattara, ce qui limitait sa liberté de récrimination), la Guinée allait sombrer plus encore dans le chaos économique et social sans aucune perspective liée à une quelconque échéance politique. Condé a 83 ans, Sidya Touré 76 ans et Cellou Dalein Diallo 69 ans. Ils se sont opposés à Lansana Conté ; trop souvent en ordre dispersé. Puis Touré et Dalein Diallo, quand Condé l’a emporté, étaient restés ancrés dans l’opposition. Et pendant tout ce temps, aucun leader politique majeur n’avait émergé en Guinée faute de vie politique et sociale démocratique. Plus encore, dans le même temps, les mouvements syndicaux s’étaient désagrégés.

La Guinée allait-elle, une fois encore, attendre que la mort saisisse Condé – qui avait l’âge pour cela – afin qu’une alternance soit possible ? « Nous espérions tellement [un putsch militaire] qu’on se disait que cela n’arriverait jamais » a déclaré Touré à François Mazet, voici quelques jours, sur les antennes de RFI. Il avait espéré, ajoutait-il, « qu’à la fin de ces 10-11 ans » Condé « aurait vraiment pris conscience de la situation dans laquelle il avait plongé le pays ». Mais non. La faute, notamment, dira-t-il à « quelques journalistes alimentaires, des fois même venus d’Occident ». Quant à la faillite de l’opposition et à l’impuissance politique de ses leaders, Touré ne dira rien.

La concertation plutôt que l’opposition ?

L’état des lieux est simple : Alpha Condé est sur la touche (on ne sait où) et son parti, le RPG, ne s’est pas mobilisé pour le ramener dans la partie ; les militaires (en fait des éléments des forces spéciales) sont au pouvoir ; et un « jeune homme est arrivé » (le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya) dont le « langage est très clair, pas trop long dans ses déclarations, pas verbeux » selon Sidya Touré, et qui a « peut-être un objectif clair et précis ».

Dans ce contexte, Touré va fixer un préalable : un « gouvernement de transition » inclusif (au niveau des partis et non pas uniquement des leaders) résultant d’une « concertation » afin, précise-t-il, que la Guinée ne soit pas « exclue totalement des financements extérieurs et des rapports avec la Cédéao et l’Union africaine ». Puis élaboration d’une nouvelle Constitution « qui ne sera pas loin de l’ancienne Constitution qu’on a eu en 2010 », un fichier électoral fiable, une commission électorale crédible et, enfin, des élections qui « donnent des résultats qui soient acceptables par tous ». Sans oublier, dans le même temps, la lutte contre la corruption « des hauts cadres et des hauts fonctionnaires ». Touré semble cependant plus réservé quant aux enquêtes « sur les morts causées dans les manifestations » et la « poursuite des responsables ». « On doit clarifier les choses » dit-il, refusant de « pointer du doigt les forces spéciales par rapport à d’autres gens ».

Avec un poil de radicalité en plus et ce qu’il faut de suspicion vis-à-vis des militaires, entre « soulagement » et « inquiétude », Cellou Dalein Diallo est sur la même longueur d’onde. La confiance dans la vigilance ! Les militaires ont d’ailleurs compris le message : la junte au pouvoir s’est lancée dès le mardi 14 septembre 2021 dans une opération de concertation brouillonne mais qui a le mérite d’exister.

La lutte contre la dictature et le combat pour la démocratie ont, en Guinée, été menés, dans le pays et hors du pays, par des milliers d’hommes et de femmes qui ont payé de leur vie, de leurs souffrances, de leur exil ces engagements. Le pire est, espérons-le, derrière les Guinéens : Ahmed Sékou Touré ; Lansana Conté ; Moussa Dadis Camara ; Alpha Condé. Sauf que, pour beaucoup, Condé n’avait rien à faire dans ce « carré d’as » et que, pourtant, il y figure. C’est dire qu’il convient de rester vigilant. Quand Touré était Premier ministre de Conté, Jeune Afrique le qualifiait régulièrement de « candide ». Il n’est plus temps de l’être désormais : la concertation ne doit pas faire oublier l’opposition, l’opposition à la dictature, à l’autoritarisme, à la limitation des libertés, à la répression, à la manipulation, à la corruption, etc.

Jean-Pierre Béjot
La ferme de Malassis (France)
16 septembre 2021

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