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L’investiture du Président du Faso : Un cérémonial à réinventer !

Accueil > Actualités > Opinions • LEFASO.NET • jeudi 31 décembre 2020 à 15h29min
L’investiture du Président du Faso : Un cérémonial à réinventer !

L’investiture du Président du Faso s’est déroulée le 28 décembre 2020 dans un Palais des Sports pavoisé, devant un parterre de Présidents et de diverses personnalités. Cérémonie sobre, s’il en est. La cuvette aurait une capacité de 5000 places assises. Covid-19 oblige, il y aurait eu 600 invités. Ne discutons pas les chiffres officiels.

Selon la terminologie officielle, en vogue, le Président Roch Kaboré a été élu et est investi. Les Burkinabè l’avaient élu et il a été investi en 2015. La même opération se répète. Ne s’agit-il donc pas de ré-élection et de ré-investiture ? Les mots ne sont pas si innocents. Et ce sont les petits écarts de langage qui conduisent aux très grandes glissades. L’article 55 de la Constitution dispose que le Président du Faso est élu au suffrage universel et qu’il est ré-éligible une fois. Les termes ne sont pas abscons. Si l’on maintient, encore une fois, que le Président « est élu », l’on ne devrait pas s’étonner, qu’un journaliste lui demande, un jour, à mi-mandat, s’il souhaite être… ré-élu ? Et bonjour les insurrections.

Tout d’abord, relevons les côtés séduisants. Le Président du Faso est apparu tout de blanc vêtu, sans aucune fioriture ni broderie sur ces vêtements. Sa chemise est simplement. Les catholiques ne résisteront à faire un parallèle avec les tous derniers papes. En effet, depuis Jean-Paul II, les Papes ont laissé la mitre et la crosse en or pour porter une soutane blanche et une crosse simple. L’actuel Pape, François, a poussé la simplicité à l’extrême en abandonnant ses appartements pontificaux pour habiter une petite demeure appelée Saint Marte.

Le Président Kaboré a aussi déserté le Palais de Kosyam pour habiter sa résidence privée, à « la Cité de la démocratie » (j’y suis aussi, quartier populeux de la Patte d’Oie, mal éclairé et ses routes défoncées s’il en est). Depuis les premières heures aussi de son mandat, il a abandonné le costume-cravate, pour être une véritable mascotte, pour ne pas dire un mannequin pour la promotion de Faso danfani. Les femmes tisseuses ont véritablement un dynamique « Voyageur Représentant Placier (VRP). Lors de cette investiture, sa chemise simple « à l’Africaine » éclipsera, très probablement, sa photo officielle où il porte le costume. C’est une communication réussie qui marquera les esprits.

Autre côté séduisant, après sa prestation de serment, c’est sa tendre et douce épouse qui est allée le féliciter. Si l’on pouvait entendre ce qu’elle lui a chuchoté au creux de l’oreille, ce devrait être plutôt : « Courage » ! En effet, l’on doit mesurer tout le courage qu’il faut à un homme pour gouverner le Burkina post-insurrection et le Burkina de tous les défis. Ensuite, l’on aperçoit, pour la première fois, le visage de ses deux enfants. Ses enfants sont de leur temps. Pas trop guindés avec le protocole. Sa fille était dans sa combinaison flottante de cosmonaute tandis que son garçon sautillait avec son « pantalon sauté ».

La cérémonie de ré-investiture a été d’un cérémonial inachevé, sans aucun relief, jonchée de poncifs. La cérémonie s’est déroulée en « fondu-enchainé » pour emprunter le langage cinématographique. Aucun gros plan !

Premièrement, nul n’a jamais su à partir de quel instant précis la fonction du Président du Faso a pris fin. On aurait pu imaginer, dans le cas d’espèce où il s’agit d’une ré-investiture, que le Président de la Cour Constitutionnelle introduise le Président du Faso sortant paré de son écharpe, de son collier de Grand Maître des Ordres et d’un autre symbole de son pouvoir (par exemple un maillet, un bâton de commandement, ou autre objet). Si c’était dans le cadre d’une passation de charge, le Président de la Cour introduirait, par la suite, le nouveau Président élu.

Le Président du Faso prendrait place dans son fauteuil présidentiel tandis que le nouveau président s’assiérait sur une chaise. Le Président de la Cour Constitutionnel alors inviterait le Président du Faso sortant à remettre son mandat. Celui-ci dans un bref discours, en deux droit minutes, pourrait déclarer : « Il y a cinq ans, j’ai juré devant le peuple burkinabé et sur mon honneur de préserver, de faire respecter et défendre la Constitution et les lois, de tout mettre en œuvre pour garantir la justice à tous les habitants du Burkina Faso ».

Monsieur le Président, aujourd’hui, devant Dieu et devant les Burkinabé, je viens vous dire solennellement que j’ai accompli, avec abnégation, mon mandat avec toute la force humaine qui était la mienne. J’ai constamment pensé au bonheur du peuple qui m’a élu en conduisant l’administration civile et militaire avec loyauté. J’ai travaillé avec constance et détermination pour offrir au peuple burkinabé des infrastructures structurantes. J’ai veillé à sa santé notamment celle de sa frange la plus fragile et la plus vulnérable, à savoir les enfants à leurs mères. J’ai veillé à son éducation à travers ses enfants.

Durant mon mandat, de mon fait, nul burkinabé n’a perdu la vie et nul n’a été jeté en prison. Je n’ai attenté, personnellement, à aucune liberté qu’elle soit individuelle ou collective. Aujourd’hui, au terme de mon mandat, je viens vous le remettre, le cœur léger et en paix ». Il remet alors son écharpe au Président de la Cour (l’écharpe du Président a besoin d’un nouvel design : elle doit être un peu plus large, parée de frise dorée et de l’inscription « Président du Faso »). Il remet en suite son collier de Grand Maître des Ordres au Grand Chancelier. Enfin, il remet son maillet ou l’objet symbole de son commandement au Secrétaire Général du Conseil Constitutionnel. Le Président de la Cour Constitutionnel, en cet instant précis, prend acte de la fin de son mandat et renvoie Monsieur Untel à ses obligations ordinaires. Tonnerre d’applaudissements, « standing ovation », s’il vous plaît !

Le Président sortant part s’asseoir, s’il s’agit d’une réélection, sur une chaise simple (ou à côté du Président nouvellement élu, installé lui aussi sur une chaise, s’il s’agit d’une passation de charge). Après cela, le Président de la Cour Constitutionnel appelle le nouvel élu à la barre (ce mot a fait pouffer de rire la salle), et procède aux différentes lectures. Ensuite, il lui demande de prononcer son serment. Le serment prononcé, le Président de la Cour Constitutionnel lui remet son écharpe. Le Grand Chancelier le reconnait comme Grand Maître des Ordres et lui remet son collier.

Enfin, le Secrétaire Général de la Cour Constitutionnelle lui remet son objet de commandement. Désormais vêtu de la plénitude de sa fonction, le Président de la Cour le renvoie à l’exercice de sa fonction présidentielle. Re-tonnerre d’applaudissements ; re-standing ovation et you-you des femmes ; hymne national exécuté par la Garde nationale et chanté à pleins poumons par l’assistance. A partir de cet instant, il part ré-occuper son fauteuil présidentiel. S’il s’agit d’une passation de charge, le Président sortant part chercher le nouveau Président qu’il installe dans le fauteuil présidentiel. Discours de début de mandat. Fin du cérémonial de prestation de serment.

Viennent alors les félicitations : l’épouse du Président et ses enfants, le Président sortant, s’il y a lieu, ses pairs, le Président de l’Assemblée Nationale, représentant le peuple, le Premier Ministre, chef de l’Administration civile, le Chef d’Etat Major Général des Armées, les Présidents d’Institutions et une représentation « du bas peuple » : un enfant, un jeune, une femme, un homme et un vieux. Les félicitations terminées, le nouveau Président raccompagne, l’ancien Président à sa voiture, qu’une escorte légère ramène chez lui.

Dans le cas d’une élection couplée comme celle-ci, l’Assemblée nationale ne devait pas clôturer son mandat avant l’installation du nouveau Président. Par exemple, le Président Sakandé (fausse note, il était en costume et non pas en Faso dan-fani) était interpellé comme… Président de l’Assemblée Nationale. Or tout le monde sait que le mandat de la 7ème législature a pris fin le 22 décembre 2020. Par quelle acrobatie donc, M kè Lassané, dont le nouveau mandat de député n’a pas été validé, a fortiori élu, peut être Président d’une Assemblée nationale inexistante ? Etre candidat de la majorité présidentielle ne lui confère pas de jure et de facto le titre de P.AN. La République a besoin de cohérence et d’élégance.

Autre manque de courtoisie, lors de cette cérémonie de prestation de serment, le protocole devait inviter impérativement dans l’ordre : les anciens Chefs d’Etat et Présidents du Faso, les anciens Présidents de l’Assemblée nationale et des organes législatifs, les anciens Premiers ministres, les anciens Présidents de la Cour Suprême et de la Cour Constitutionnelle, les anciens Présidents de l’Institution chargé de l’organisation des élections. Pour l’histoire et la continuité, la République a besoin de tresser la nouvelle corde au bout de l’ancienne. Un peuple, c’est une histoire vivante. Et la République est incarnée par les très grands serviteurs et l’Etat. En reconnaissant le mérite des devanciers et en les associant à des instants solennels, comme la cérémonie de prestation de serment, cela n’enlève en rien la valeur des acteurs présents.

Ce sera proprement inacceptable qu’en 2020, quand 10 ans auront couvert de son voile la mémoire de l’actuel mandat du Président, l’on l’oublie. La sagesse moaga préconise à « tout enfant valeureux de respecter ses aînés et d’avoir en mémoire qu’un jour lui aussi deviendra un aîné ». Magnifier ses devanciers, c’est préparer sa propre reconnaissance. Pour rester dans cette perspective, la tradition devra codifier la bienséance qui interdit strictement et formellement à un nouveau Président de la République de parler (mal) publiquement de son (ses) prédécesseur (s) tout comme il sera strictement et formellement interdit à un ancien Président de la République de parler (mal) publiquement de son successeur, quelque soit le lieu et la circonstance.

Le langage discourtois, la prise de parole hirsute brise l’harmonie de la paix entre ceux qui ont incarné le pays au plus haut sommet. Si, d’aventure, un ancien Président ou un nouveau Président ne veut pas, ou ne peut pas, dire du bien de son prédécesseur ou de son successeur « qu’il se taise à jamais ». Quand on a assumé (ou assume) une charge aussi lourde que la Présidence de la République, il y a un code d’éthique à ne pas transgresser pour favoriser la conduite d’une nation apaisée.

Il reste la presse. Généralement, les hommes de média ne disputent ni les places ni les honneurs lors des cérémonies. Mais les reléguer à l’arrière plan (au propre comme au figuré) comme lors de cette cérémonie de prestation de serment est totalement inadmissible et intolérable.

La liberté de la presse, ce n’est pas simplement, pour le journaliste, de dire ou d’écrire ce qu’il veut, « même sur son dos et les placarder sur les Khaya senegalensis (caïlcédrats) », mais c’est aussi sa liberté d’action, dans le respect du protocole. Le protocole d’Etat, en accord avec la sécurité, aurait pu délimiter un endroit pour tous les journalistes accrédités afin de favoriser leur travail, sans gêner la cérémonie.

Or là, il n’y avait que les journalistes de la RTB, de la Direction de la communication présidentielle et quelques deux journalistes de la presse étrangère qui avaient le droit de fouler l’espace pour la prise d’images et de son. Quant à la presse privée, encore une fois, elle n’a eu droit de s’approcher de nos têtes couronnées, pour les prises d’images, que quand ceux-ci se sont installés. Autrement, la presse privée, dis-je, a été gentiment priée d’aller se faire cuire un œuf, en attendant que la Direction de la communication du Faso, propriétaire exclusive des images officielles, vienne les lui « vendre ». On se croirait au temps de l’Agence Tass, au temps de la Censure. Pardi !

On n’est pas à Timisoara. Soit la presse privée est libre, et cela se constate, ou soit elle est muselée et en ce moment, on le dit. Alors, les doyens Edourad Ouédraogo et Jérémie Boureima Sigué, les Saré Issouf de BF1, Ouédraogo Ismaël de Burkina Info, et autres Paré Cyriaque de Lefaso.net ainsi que Charlemagne Abissi de Savane FM devraient aviser et prendre position. L’exclusion, les brimades (les services de sécurité malmènent très souvent les hommes de médias sans aucun ménagement au risque de briser leurs matériels) doivent prendre fin. Chacun doit faire correctement son travail, certes, mais avec professionnalisme et dans le respect des autres. Il ne viendrait à l’idée de personne de bousculer un magistrat vêtu de sa toge ou d’un député ceint de son écharpe. Pourquoi donc la presse privée qui a suffisamment démontré qu’elle n’est pas quantité négligeable dans ce pays ?

Les belles images du Faso et de son Président ne sont pas uniquement promues par la communication officielle et publique. Les journalistes du privé en faisant leur travail ne demandent aucune faveur. A contrario, si ce déni perdurait, il y a lieu que les journalistes apprennent aussi à lancer des mots d’ordre, à les respecter en boycottant les cérémonies officielles. De toutes les façons il est connu, la chèvre qui ne bêle pas meurt de soif.

Puisse Dieu bénir le Burkina et garder encore longtemps le Président du Faso.

André-Eugène ILBOUDO

Vos commentaires

  • Le 31 décembre 2020 à 19:15, par Millogo Jean François En réponse à : L’investiture du Président du Faso : Un cérémonial à réinventer !

    Vois vous avez voulu que ça se passe comme dans le moaga . Non nous sommes 65 ethnies au Burkina Faso si toutes les ethnies veulent qu’on fasse comme chez eux ce n’est pas normal .

    Répondre à ce message

  • Le 1er janvier à 17:37, par Sidpawalemde Sebgo En réponse à : L’investiture du Président du Faso : Un cérémonial à réinventer !

    Whaou ! Quelle imagination ! Bravo !

    Votre volonté de faire de la cérémonie d’investiture quelque chose de plus "relevé" et plein de symbolique vous honore. Mais dans la pléiade de propositions que vous faites on peut déceler quand même quelques "petits problèmes" :

    1°) Quand le décorum devient trop lourd de dorures, de broderies et autres bordures colorées, on verse dans la république bananière du genre intronisation de Bokassa. Un peu de sobriété par contre fait plus solennel, sérieux et "républicain"

    2°) Une cérémonie qui fait trop la part belle au président perdant peut poser problème, le jour où on a affaire à un mauvais perdant comme un certain Donald Trump. Il lui serait facile de bouder la cérémonie, ou pire de venir et de la saboter.

    3°) La constitution précise bien que la législature de l’assemblée sortante prend fin à la validation des mandats des députés de la nouvelle législature. Même si une "cérémonie de clôture" de la législature a eu lieu auparavant, Alassane Bala Sakandé était donc bel et bien toujours président de l’assemblée jusqu’à la cérémonie de validation des mandats qui a suivi celle de prestation de serment de Roch Kaboré.

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