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Luc Adolphe Tiao : "Ne jetez pas la pierre aux journalistes"

Accueil > Actualités > Multimédia • • mardi 22 février 2005 à 05h43min

Le président du Conseil supérieur de l’Information (CSI) s’est senti interpellé par les résultats d’une étude sur la presse écrite, menée par l’Association du député Cyril Goungounga.

Luc Adolphe Tiao estime qu’en dépit des insuffisances des journalistes, "il ne conviendrait pas pour autant de leur jeter la pierre".

Monsieur le Président de l’association FRADES,

Votre Association a mené récemment une étude sur la presse écrite, dont la publication des résultats a offert l’occasion d’interpeller mon institution sur trois questions tenant à la problématique de l’équilibre de l’information.

Après avoir établi des statistiques sur l’orientation des critiques formulées dans les médias par composante socio-politique, l’étude conclut à un déséquilibre de l’information se présentant sous les agrégats suivants : 20 %, 25 % et 10 % des critiques publiées par les organes de presse sont respectivement adressées à l’Exécutif, au pouvoir judiciaire et à la société civile contre 45 % au pouvoir législatif et aux assemblées élues.

Sous un autre angle de l’analyse, l’étude établit que 65% des critiques sont adressées à l’opposition et 35 % à la majorité.

Un troisième centre d’intérêt que l’étude met en évidence réside dans le fait que l’action du Parlement n’aurait pas une grande visibilité dans les organes de presse écrite, alors qu’il serait de l’intérêt de notre jeu démocratique que ceux-ci s’associent aux élus et aux formations politiques de l’opposition pour contrôler et critiquer positivement le pouvoir exécutif, « détenteur de la réalité de la gestion des affaires publiques »..

Trois questions au CSI

De ces constats et suggestions vous posez trois questions au Conseil supérieur de l’information, à savoir :
- 1) Dans quels cas un organe de presse peut-il délibérément décider de ne pas publier un article d’intérêt public ?
- 2) Un organe de presse doit-il accepter de publier une réaction à un article qu’il n’a pas lui-même publié ?
- 3) Quelle appréciation faire, au plan éthique, du fait qu’un journal publie dans le même numéro, un article et la réaction à cet article ?

Comme on peut en convenir aisément, les problèmes que pose l’étude sont si variés et complexes qu’on ne peut les épuiser ni dans un simple échange épistolaire ni dans le cadre des colonnes d’un organe de presse.

Une démarche novatrice

Je me dois cependant, avant tout propos, de vous féliciter pour cette démarche novatrice venant d’une personnalité et d’une structure qui ne sont pas directement liées au monde de la communication. Vous avez ainsi vu juste, car la critique des médias n’est pas seulement du ressort des spécialistes. Les intellectuels et tous les acteurs de la vie nationale devraient s’impliquer, dans un esprit constructif, sur la problématique de l’action des médias dans notre pays.

Certes, nous ne disposons d’aucun élément d’appréciation ni sur les médias qui ont fait l’objet de l’étude ni des paramètres pris en compte dans la recherche en dehors des critères tirés de la notion de critiques utiles et de critiques dites stériles. Toutefois, votre analyse présente un intérêt pour le Conseil supérieur de l’information en ce qu’elle touche à une des missions essentielles de l’institution.

L’équilibre de l’information dans la presse écrite

Je voudrais donc, à travers ces quelques lignes, apporter des éléments d’éclairage sur un sujet qui reste ouvert, notamment celui que pose l’équilibre de l’information dans les organes de presse écrite.

D’entrée de jeu, il faut bien admettre que l’équilibre et le pluralisme de l’information apparaissent à l’heure actuelle comme un enjeu majeur pour les démocraties émergentes comme la nôtre. Mais les critères traditionnellement utilisés par les instances de régulation pour l’établir ne sont certainement pas ceux qui ont servi à l’élaboration de l’étude de FRADES.

Habituellement en effet, c’est au regard du droit d’accès des acteurs politiques aux colonnes ou antennes des médias, en particulier publics, et de la place qui leur y est accordée que se mesurent l’équilibre et le pluralisme de l’information.
En France par exemple, pendant longtemps, c’est à travers la disposition des 3/3 que cet équilibre était apprécié par le Conseil supérieur de l’audiovisuel.

Au nom de cette règle qui part du postulat que le fait politique concerne en priorité les acteurs politiques, le flux des informations publiées ou diffusées doit être organisé pour un tiers en faveur du gouvernement, un autre tiers à la majorité et le dernier tiers, à l’opposition.
Mais cette approche s’est révélée progressivement insuffisante. La présidence de la république n’est-elle pas par exemple une institution à part entière, distincte du gouvernement ?

D’où l’évolution de la règle des 3/3 en règle des 4/4.
Il relève malgré tout de l’évidence que ces critères ne reflètent pas toujours, notamment dans le contexte burkinabè, la configuration réelle des différents acteurs ou forces sociales qui interviennent dans le débat politique. C’est pourquoi le Conseil supérieur de l’information intègre pour sa part dans sa grille d’analyse, les acteurs suivants : les partis politiques pris isolément, la majorité parlementaire, l’opposition parlementaire et extra parlementaire, le gouvernement, le chef de l’Etat, les autres institutions républicaines et la société civile en termes de temps d’antenne et de parole.

Les rapports périodiques du CSI

Pris sous cet angle, nos données permettent d’avoir une photographie représentative non seulement du dynamisme des différents acteurs mais aussi de l’intérêt des médias pour leurs activités. Les rapports périodiques du Conseil supérieur de l’information déterminent ainsi la part que chaque acteur sociopolitique occupe dans les médias audiovisuels publics. Mais cette méthodologie pose souvent des problèmes liés aux difficultés de ranger tel ou tel parti politique dans la majorité ou l’opposition.

Le fait de ne l’avoir pas encore réalisé pour les organes de presse écrite constitue à n’en pas douter une lacune que le Conseil devrait rapidement combler à partir de cette année. L’étude présente donc déjà à ce niveau un grand intérêt pour l’institution.

Des contenus des journaux

Incontestablement, et comme votre travail l’atteste, l’étude de contenus des journaux n’est pas superfétatoire. Bien au contraire, l’influence que la presse écrite exerce sur les élites de notre pays mérite qu’elle fasse l’objet, à l’instar des radios, d’une étude plus systématique. Du reste, à l’occasion de la présentation du rapport public du Conseil supérieur de l’information, le chef de l’Etat a recommandé à l’institution de régulation d’engager une étude sur la presse écrite à l’instar de ce qui a été fait pour les radios privées en 2003.

Mais la question du pluralisme et de l’équilibre de l’information ne se résume pas seulement à un exercice mathématique. Au-delà du choix des évènements traités, c’est à la fois la question de la liberté du journaliste et la problématique du droit du citoyen à l’information qui se posent concomitamment.

Dans ce sens, vous posez avec raison la question au Conseil de savoir : dans quels cas un organe de presse peut-il délibérément décider de ne pas publier un article d’intérêt public, même non attentatoire à l’ordre public ?

La liberté du journaliste

Il semble a priori intellectuellement plus confortable d’y répondre par l’absurde : dans quel cas un organe de presse serait-il obligé de publier un article d’intérêt public, même non attentatoire à l’ordre public ?

D’un point de vue déontologie, la pratique professionnelle voudrait que le choix d’une information à diffuser soit essentiellement guidé par l’intérêt public, quand bien même ce concept peut avoir plusieurs interprétations. Mais toute réponse qui ne prendrait pas en compte la liberté du journaliste dont l’un des corollaires repose sur sa responsabilité sociale mettrait dangereusement son indépendance en mal.

Car, pour que l’exercice de la liberté de presse soit pleinement responsable, il est impérieux de laisser aux journalistes, et donc aux organes de presse, le soin d’apprécier un article par rapport à l’éthique et à la déontologie, à la loi, à l’intérêt qu’il peut représenter pour le public et pour son journal.

Le choix de l’information

Comme on le voit donc, les responsables des organes de presse procèdent constamment à des choix, non seulement en fonction de la ligne éditoriale, de leur sensibilité politique, idéologique, religieuse, mais aussi de pesanteurs propres aux jeunes démocraties, qui limitent parfois leur responsabilité dans les déséquilibres constatés.

De surcroît, la presse écrite est fondamentalement une activité libérale. Même si celle-ci est doublée d’une mission d’utilité publique, il serait difficile d’envisager des situations où, à cet égard, un organe de presse se verrait obligé de publier un article que son auteur jugerait d’intérêt public. Il faut plutôt compter sur l’honnêteté et l’esprit de responsabilité du journaliste dans le choix des informations qu’il retient pour ses lecteurs.

Liberté et responsabilité du journaliste

Heureusement, le pluralisme médiatique vient en théorie corriger le risque de rétention de l’information à laquelle pour diverses raisons se livrent parfois les journaux. En ceci, l’auteur d’un article a toujours la faculté de le proposer à plusieurs organes de presse qui eux, pourraient le publier s’il jugeait le contenu non seulement intéressant pour le public mais aussi respectueux de la loi et de l’ordre public.

Il en est ainsi parce que, si le journaliste ou l’organe de presse doit assumer entièrement sa responsabilité, il doit être libre de la dernière décision à prendre au sujet de l’opportunité de publier ou de ne pas publier un article. De ce qui précède, peuvent être recherchés les éléments de réponse à la question qui tend à savoir si un organe de presse peut publier la réaction à un article qu’il n’a pas lui-même publié.

S’abstenir de publier certains droit de réponse

Sans être contraire à la loi, cette éventualité pose un problème d’éthique. Pourquoi un journal insérerait-il un droit de réponse relatif à un article qui n’aurait pas été publié dans ses colonnes ? Un organe de presse professionnel devrait s’abstenir de publier un droit de réponse à un écrit qu’il n’a pas publié.

En réponse à la troisième question, il est techniquement possible de publier un article de presse et la réaction à cet article dans la même édition sans que cela ne porte atteinte à l’éthique et à la déontologie. Mais le respect pour le lecteur voudrait que celui-ci ait eu connaissance du contenu de l’article avant la publication de la réaction sur le sujet traité, la personne incriminée ou concernée. Autrement, l’on pourrait supposer qu’il y a eu une connivence entre leurs auteurs ou entre l’un d’eux avec la rédaction du journal, ce qui constitue une entorse aux règles professionnelles.

Monsieur le Président du FRADES,

Votre étude a le mérite de mettre au goût du jour le rôle de la presse dans le débat démocratique. Si, à cette étape des processus démocratiques en Afrique, la presse joue son rôle du mieux qu’elle le peut, son action reste encore fragilisée par de nombreuses pesanteurs au nombre desquelles on peut citer la faiblesse du niveau intellectuel, de culture générale et de formation professionnelle de bon nombre de journalistes.

Il ne conviendrait pas pour autant de leur jeter la pierre, car le journaliste africain et burkinabé en particulier est à l’image des élites, qui ont malheureusement de moins en moins une propension aux vrais débats intellectuels. Cette situation qui est du fait de tout le monde rabaisse considérablement le niveau et la qualité des contenus de nos organes de presse.

Quant au fait que la presse ne rendrait pas suffisamment compte de l’action du Parlement - avec toutes les réserves que suscitent vos données - nul doute qu’elle en prendra désormais bonne note, pour consacrer assez de pages à l’un des pouvoirs qui incarnent la philosophie de l’édifice démocratique. Au demeurant, cette conclusion n’est pas corroborée par les résultats de nos observations dans l’audiovisuel public. Le rapport public 2003 du CSI relève pour sa part que l’Assemblée nationale a occupé une place très importante dans les médias publics, confirmant ainsi le dynamisme de la représentation nationale comme deuxième acteur, après le gouvernement, dans l’occupation de l’espace médiatique.

Par ailleurs, les médias ont-ils l’obligation de s’associer systématiquement aux élus et aux formations politiques de l’opposition pour contrôler et critiquer, même positivement, le pouvoir exécutif ?
Certainement pas. Chaque organe de presse, jaloux de son indépendance, se positionne face aux institutions et aux forces politiques en fonction de sa ligne éditoriale.

Le mieux serait donc que chaque pouvoir (la presse étant considérée comme le quatrième) joue séparément sa partition pour assurer à la critique toute son objectivité.

La presse comme contre-pouvoir

En définitive, pour que la presse soit efficace comme contre-pouvoir, elle ne doit s’inféoder ni au pouvoir en place ni aux forces sociopolitiques d’opposition. C’est à cette seule condition que les défaillances relevées dans l’étude trouveront progressivement des réponses idoines, pour que la presse soit le reflet fidèle et équilibré des différentes pulsions qui rythment le jeu politique national.

De là découlent en définitive, du reste, quelques interrogations que nous nourrissons par rapport à la pertinence des critères de détermination du volume des critiques véhiculées par les organes de presse contre l’opposition (65%) et la majorité (35%). La question qui mérite d’être posée dans ce sens serait la suivante : les critiques véhiculées seraient-elles celles qu’assument les organes de presse écrite eux-mêmes ou celles émanant des lecteurs ?

Si elles émanent des lecteurs, le critère serait moins pertinent par rapport aux conclusions de l’étude, en ce qu’il illustrerait plutôt la réalité que les partisans du pouvoir en place animent plus le débat démocratique que ceux de l’opposition, sauf difficultés d’accès avérées.
Comment alors équilibrer l’information dans ces conditions ?

Recherche constante de l’équilibre de l’information

Mais comme une telle position risquerait d’être considérée comme partisane, il me semble qu’il nous faut constamment rechercher l’équilibre de l’information à travers les réponses à deux questions fondamentales :
- 1) Les acteurs sociopolitiques, toutes tendances confondues, éprouvent-ils des difficultés d’accès aux colonnes ou aux antennes des organes de presse écrite et audiovisuelle publics et privés ?
- 2) Les organes de presse prennent-ils des mesures discriminatoires par rapport aux articles que les lecteurs leur envoient pour publication en fonction de l’orientation politique du contenu ?

Des cas regrettables

Dans la négative, il faut espérer que les cas incriminés dans l’étude ne soient qu’un épiphénomène et que globalement aucune discrimination n’est faite dans l’accès des différents acteurs socio-politiques aux médias publics et privés nationaux, le reste dépendant alors de leur propre dynamisme.

Les cas regrettables découleraient alors soit du souci d’un strict respect des règles de la profession par les responsables des organes de presse écrite soit de quelque comportement partisan qui mériterait alors d’éveiller toute l’attention de l’instance de régulation dans sa mission de concilier à la fois la liberté de presse, le droit à l’information du public et le respect du pluralisme et de l’équilibre de l’information.

Je crois que c’est à cette vigilance permanente, Monsieur le Président, qu’à travers votre association vous avez bien voulu inviter le Conseil supérieur de l’information.
Qu’il me soit donc permis de vous en remercier vivement, espérant que cette réflexion a apporté un peu d’éclairage à vos légitimes préoccupations.

Luc Adolphe TIAO,
Président du Conseil supérieur de l’information,
Commandeur de l’Ordre National

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