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Femme et politique : « La tradition n’a jamais été contre l’émancipation politique de la femme », Thibaud Jean-Paul Tapsoba, chef coutumier

Accueil > Actualités > Politique • LEFASO.NET • jeudi 6 février 2020 à 11h58min
Femme et politique : « La tradition n’a jamais été contre l’émancipation politique de la femme », Thibaud Jean-Paul Tapsoba, chef coutumier

Le 22 janvier 2020, les députés burkinabè ont adopté la loi en faveur de la promotion politique de la femme, soit 30% de quota sur les listes électorales imposé aux partis politiques. Quelle est la part de responsabilité des traditions burkinabè dans le retard politique de la femme burkinabè ? Chef coutumier et traditionnel, député à l’Assemblée nationale, Thibaut Jean-Paul Tapsoba répond au micro de Lefaso.net.

Lefaso.net : Les traditions ont-elles été une entrave à la promotion politique de la femme au Burkina ?

Thibaut Jean-Paul Tapsoba : En ce qui concerne la société traditionnelle, la femme a sa place. D’aucuns disent que la femme est surtout cantonnée aux responsabilités ménagères, qu’elle travaille simplement au niveau de la maison. Moi, je pense que c’est une lecture erronée de la situation. En pensant ainsi, c’est comme si les travaux ménagers ne devraient pas être valorisés.

A mon avis, c’est un travail comme tout travail ; cela nécessite du temps, beaucoup d’engagement de la femme, parce qu’une femme qui prend soin de son mari, qui prend soin de ses enfants et d’elle-même, voyez-vous le temps que tout cela prendra ? Aujourd’hui, ces femmes doivent travailler, elles doivent aller dans leurs services, dans les services de l’Etat ; cela, en plus des travaux qu’elles font à la maison. Cela doit être considéré au même titre que tous les autres travaux.

Ainsi, dans la tradition, cela avait été déjà compris. Dans la société traditionnelle, il y a des forgerons, il y a des cultivateurs, il y a des guerriers, il y aussi les femmes qui jouent correctement leurs rôles. Au Burkina Faso, on a Yennenga, une femme guerrière qui menait des troupes d’hommes ; on a Djimbi Ouattara, etc. Dans le royaume de Ouagadougou, quand un roi vient à mourir, celui qui le remplace automatiquement, c’est une femme. C’est sa fille aînée qui règne jusqu’à l’intronisation d’un nouveau chef.

Dans la tradition, la femme avait un rôle, et avait un rôle assez spécifique. Seulement, ce rôle-là, on ne lui avait pas donné beaucoup de visibilité. Sinon même dans nos traditions, les femmes sont au début et à la fin des rites, des traditions et des pratiques. Tant que la femme refuse de faire des rites, aucune cérémonie ne peut être faite, car tout se passe par elle.

Donc aujourd’hui, nous sommes dans une modernité, et cette modernité a amené de nouveaux critères, qui sont des critères de sélection des êtres humains. Dans cette société, on vous dit qu’il faut étudier avant d’avoir du travail. Vous ne pouvez pas laisser vos enfants sans les amener à l’école ; c’est une nouvelle compétition qui amène chaque homme et chaque femme à vouloir s’instruire avant de bénéficier d’un travail.

Ce sont ces critères qui font que les gens voient que les femmes n’étaient pas mises en exergue ; pourtant la femme avait son rôle assez spécifique, un homme ne peut être reine, ni princesse. C’est un rôle spécifique et prestigieux, le rôle des femmes était suffisamment grand. La tradition n’a jamais travaillé à empêcher la femme de s’émanciper, de pouvoir se développer et de mieux s’exprimer dans la société. Dans la société burkinabè, la femme jouait son rôle, et aucun homme ne pouvait jouer le rôle de la femme.

Mais y a-t-il des pesanteurs socioculturelles qui handicapent l’émergence politique de la femme ?

Les femmes, dans la tradition, n’étaient jamais négligées, n’étaient jamais mises à l’écart. Je vous dis que lorsqu’un chef décédait, c’était sa première fille qui prenait la place sur le trône, et tous les sujets s’agenouillaient devant elle, en tant que reine. La femme a un rôle grand et spécifique. Dans nos sociétés, on ne peut rien faire sans la femme. Aujourd’hui, dans la modernité, il y a des critères comme l’instruction. Sur cette base, les hommes, dans le champ de la compétition avec les femmes, exploitent les failles pour dire aux femmes de retourner à leurs anciennes pratiques. C’est cela que les gens appellent pesanteurs socioculturelles.

Le fait qu’une femme fasse les rites ne peut pas l’empêcher d’être ministre. Le fait qu’une femme soit dans une cour royale ne l’empêche pas d’aller travailler dans l’administration publique. Mais lorsqu’une femme est en compétition élective avec un homme, ce dernier avance que la femme a pour rôle de travailler uniquement à la maison ; elle ne doit pas prendre des postes de responsabilités. Or cela, je dis que c’est faux.

La tradition, dans ses fondements même, protège la femme, garantit son épanouissement. Ce sont les compétiteurs qui sont face aux femmes qui exploitent les failles pour leur dire de se contenter des travaux domestiques. Mais aujourd’hui, c’est fini ; tout ce que l’homme peut faire, la femme peut faire. La tradition n’a jamais été contre l’émancipation de la femme. C’est quand l’homme veut le même poste que la femme qu’il exploite la faille pour dire que c’est la tradition.

Edouard K. Samboué
Lefaso.net

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