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15è édition de Ciné droit libre : « Nous travaillons avec une démocratie égarée et avariée qui nous vient directement de l’Europe », Dr Boubacar Ly

Accueil > Actualités > Culture • LEFASO.NET | Par LEFASO.NET • mardi 10 décembre 2019 à 23h00min
15è édition de Ciné droit libre : « Nous travaillons avec une démocratie égarée et avariée qui nous vient directement de l’Europe », Dr Boubacar Ly

Du 7 au 14 décembre 2019 se tient la 15è édition de Ciné droit libre sous le thème « Pourquoi la démocratie ? ». Pour ce faire l’amphi A 600, dans le cadre du programme d’activités de la manifestation, a abrité le lundi 9 décembre 2019 une conférence animée par le Pr Théophile Obenga autour du thème « Démocratie en Afrique : luxe ou nécessité ? ». Les panels ont évoqué les limites de la démocratie en Afrique, le rôle de la société civile dans l’enracinement de la démocratie. Pour avoir leur point de vue sur la thématique, nous avons tendu notre micro à ces éminentes personnalités.

Pr Augustin Loada, enseignant à l’Université et président du Mouvement Patriotique pour le Salut (MPS)

« Notre constat, c’est qu’un peu partout, la démocratie dans sa version minimaliste a triomphé. En effet, c’est la version qui considère les élections comme la pierre angulaire. Or nous avons vu que sur ce chapitre-là, il y a beaucoup de limites à ce processus qui est en cours. Dans la mesure où ce processus est un peu corrompu par le clientélisme électoral, il est sous le coup de la corruption des élites. Il y a une sorte de découplage, de déconnexion entre la démocratie en tant que telle et les performances des dirigeants qui sont élus dans un contexte comme celui-là.

On a l’impression que les élites dirigeantes, les élites en compétitions profitent de l’ignorance, de la pauvreté pour exploiter ses facteurs pour accéder au pouvoir. Cela fait que finalement, elles ne rendent pas compte des performances qu’elles réalisent dans la satisfaction des besoins des populations. Au niveau du Burkina Faso, je pense qu’un premier aspect sur lequel nous avons insisté, c’est l’éducation. Nous sommes dans un contexte où les ¾ de la population sont analphabètes, ne comprennent pas ce que signifie démocratie ; donc le travail d’éducation, de formation des citoyens est important, pour qu’ils s’approprient l’idéal démocratique, pour qu’ils puissent exercer les droits et les devoirs qui leur reviennent. Je pense que c’est un facteur important. Le deuxième facteur, c’est mettre l’éthique au centre de la démocratie. Car s’il n’y a pas d’éthique, cela veut dire que la fin justifie les moyens, cela veut dire que la démocratie n’est plus un service qui est rendu au citoyen et cela n’a plus de sens. »

Dr Seydou Ra-Sablaga Ouédraogo, Directeur exécutif de l’Institut Free Afrik

Dr Seydou Ra-Sablaga Ouédraogo, Directeur exécutif de l’Institut Free Afrik

« Pour la thématique qui était à l’ordre du jour, il m’a semblé qu’on peut en parler en deux temps. Dans un premier temps, les 30 ans de renouveau démocratique en Afrique, depuis les conférences nationales ou les nouvelles constitutions des années 90, on produit des résultats intéressants, à savoir que la procédure démocratique s’est améliorée. Il y a des pays dans lesquels des élections transparentes sont acceptées par l’opposition, où des alternances ont été organisées.

La liberté de la presse est très avancée aujourd’hui sur le continent par rapport aux années 80 où la presse privée dans certains pays n’avait pas droit de cité. Il y a eu des droits civiques qui ont été augmentés durant ces 30 dernières années. Mais pour l’économiste que je suis, je suis obligé de regarder les limites de cette démocratie, notamment en termes de vacuité socio-économique des processus démocratiques.

A savoir que la délibération démocratique, si elle s’est perfectionnée, si elle a pu organiser des processus civilisés, laisse très peu place aux questions socio-économiques qui occupent les gens : la question de l’emploi des jeunes, de l’éducation, la santé, la question des conflits fonciers. En d’autres termes, un ensemble de problèmes d’ordre socio-économique qui n’ont pas leur place dans le débat démocratique.

De sorte que nous risquons un sorte de discrédit du processus démocratique s’il n’est pas à mesure de ramener l’attention de l’opinion publique sur ces grandes questions dans le contenu concret de la démocratie. Des gens risquent de se demande à quoi sert cette démocratie, si elle ne nourrit pas la population. C’est une question très sérieuse, il ne faut pas la regarder simplement comme une boutade. Il y a d’autres défis, qui traversent cette démocratie, c’est le défi aussi des inégalités. Durant les 30 dernières années sur le continent, on a vu d’importantes progressions d’inégalités territoriales.

Dans un pays comme le Burkina Faso, il y a une concentration continue de l’essentiel des ressources dans les principales villes, au détriment des zones reculées. Cela est en lien avec le terrorisme aujourd’hui. Cette fabrication d’inégalités territoriales a laissé sur le bord du chemin des populations importantes de l’intérieur du pays. Donc, ces populations sont à la disposition de toutes sortes d’entreprises fanatiques. Il y a donc une insurrection des périphéries et aujourd’hui cette inégalité est happée par le terrorisme. Pour finir, une bonne nouvelle de notre processus démocratique que nous avons constatée, c’est une montée des opinions publiques dans nos pays.

Elles posent une question évidente, à savoir sur quelle base elle est constituée, sur quelles informations, et cela appelle le travail des journalistes. Si elle se mobilise sur la base de fausses informations, on n’est pas en mesure d’avoir une opinion publique qui amène les politiques dans le bon sens. Ensuite, qu’est -ce qui indigne cette opinion publique, en d’autres termes, qu’est-ce qui vaut la peine d’attirer l’attention de cette opinion ?

Des fois, on a l’opinion publique qui est divertie par les questions périphériques et on oublie les problèmes intérieurs. Regardez la question du CFA, la question des armées étrangères sur le continent : l’opinion publique est montée de façon importante là-dessus. Mais sur ces questions, on a une invective négative qui est portée contre la France et les autres puissances. Mais on n’est pas suffisamment en débat intérieur. On doit se poser la question de savoir s’il est possible qu’il n’y ait pas d’armée étrangère, sinon nous ne sommes pas en mesure de financer nos propres armées. Mais où sont les luttes pour qu’on constitue des vraies armées sur notre continent ? Comment on ramène la question à notre propre responsabilité ?

Il ne s’agit pas d’occulter celle des autres, mais aucun pays ne s’est développé en dénonçant la responsabilité des autres. Même si les autres vous ont chosifié à un moment donné, la rupture intervient quand vous-même vous êtes conscients de ce qui se joue dans la géopolitique internationale, mais vous ramenez les choses à vous-mêmes en tant qu’acteur de votre propre destin et c’est ce qui nous est demandé. L’opinion publique doit être constituée, me semble-t-il, sur la responsabilité propre des intellectuels africains dans leur propre condition.
 »

Dr Boubacar Ly, fondateur de l`école de la sagesse de Dori

« Nous travaillons avec une démocratie égarée et avariée qui nous vient directement de l’Europe. Nous avons une démocratie construite sur du flottant qui est l’opinion, nous avons oublié que la seule chose qui est en nous c’est notre responsabilité par rapport à tous les autres. Pour cela, je propose de revenir, de reconstruire la démocratie, la base de la responsabilité naturelle de chacun. Au Burkina Faso, il n’y a pas de démocratie. Il faut, pour réussir la démocratie au Burkina Faso, redéfinir, régénérer la démocratie dans sa forme naturelle réelle qui est l’implication de tout le monde et pas du tout de quelques opinions dominantes. Ensuite, on verra comment apporter des améliorations. »

Dr Ludovic, Kibora, socio-anthropologue, directeur de l’Institut national des sciences (INSS/CNRST

Dr Ludovic, Kibora, socio-anthropologue, directeur de l’Institut national des sciences (INSS/CNRST)

« Le débat était d’un haut niveau à commencer par la conférence qui a fait l’état des lieux. Vous allez voir qu’un peu partout en Afrique, on trouve des situations similaires, on a des pays qui sont en avance et si vous prenez la question de l’alphabétisation, je crois que la question de la langue, elle est très importante. Très longtemps, on a dit qu’on ne peut se développer en se basant sur la langue de l’autre. Or c’est un problème essentiellement démocratique, lorsque les gens ne comprennent même pas de quoi il est question. Lorsqu’on ne traduit pas les concepts dans leur langue maternelle pour qu’ils puissent s’approprier les outils qui sont à mettre en œuvre.

Il faut interroger la base pour voir comment les populations expriment la démocratie. Si on est d’accord qu’il s’agit d’une doctrine, il ne faut pas imposer quelque chose par le haut. A partir de ce qui ressort, on arrive à construire quelque chose. Si vous regardez, la démocratie est un concept qui a évolué, si on met des cadres d’interventions en Europe à partir de la Révolution française, on réfléchit sur cela et on essaie de mettre en œuvre la démocratie et la parfaire. Il ne faut pas prendre des modèles et les plaquer sur une réalité socio-culturelle qui est différente.

Et c’est très souvent ce qui fait défaut en Afrique, mais les pays qui ont tenté et qui sont partis par le bas et qui ont interrogé leur culture sont un peu plus avancés dans l’ancrage démocratique, dans la naissance d’une culture démocratique au profit du plus grand nombre et je crois que c’est ce qu’on attend. Donc, les chercheurs font des réflexions et essaient de passer à l’application et c’est pourquoi, nous dans notre dynamique on ne fait pas que de la recherche, mais de la recherche engagée. Ce que l’on interroge dans la société, dans la culture, on essaie de montrer comment il faut procéder pour la mettre en œuvre, afin de construire un état plus démocratique.

Il faut éviter de copier et considérer que la démocratie, c’est la tenue des élections. On peut donner 18/20 à beaucoup de pays, car les élections sont régulièrement tenues. Mais le contenu de la démocratie n’est respecté, ce que les populations attendent de la démocratie, sur les questions de liberté individuelle et collective, les questions de réalisation qui sont basiques et qui ne sont pas considérées par le pouvoir central. Et tant qu’on n’arrive pas à concilier ces aspects, la gestion de la démocratie va toujours poser problème.

Luc Damiba, président de Semfilms production, secrétaire général du Comité international Mémorial Thomas Sankara.

Luc Damiba, président de Semfilms production, secrétaire général du Comité international Mémorial Thomas Sankara.

La démocratie telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui est contre la République. Quand vous prenez la République, ça veut dire l’intérêt du public, c’est l’intérêt général. Or si vous prenez la démocratie de nos jours, elle est contre la République. Les gens qui pratiquent la démocratie sont dans l’appropriation de leur propre intérêt. Quand on conquiert le pouvoir politique par la corruption, il est évident que ce n’est pas de la démocratie. Toutes les dérives de la démocratie sont réunies pour dévoyer ce qu’on avait voulu donné à la démocratie. Elle devrait permettre aux gens de manger à leur faim, de se soigner, d’aller où ils veulent, de dire ce qu’ils pensent pour contribuer au développement de la cité. Or, aujourd’hui, la démocratie ne permet pas de réussir ce développement, elle ne nourrit pas le citoyen, elle ne développe pas le pays donc on se demande si la démocratie n’est pas contre la république.

De nos jours, quand on prend le Rwanda, ce n’est pas un pays démocratique, c’est un pays avec une vision et nos démocraties manquent de vision. Quand tous les partis politiques proposent la même chose dans leur programme, ce n’est pas la démocratie en ce moment. La démocratie est un comportement idéologique et nous sommes perdus ; se demande si nous avons d’autres alternatives à proposer dans nos pays. Les crises au Sahel, c’est la démocratie qui est à l’origine, parce qu’elle a créé des inégalités. Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Cela oblige les marginalisés à revendiquer au nom de tout ce qu’ils trouvent. Il faut se questionner sur les variables importantes de la démocratie, à quoi nous sert la démocratie, est-ce qu’elle est utile pour nous , est-ce qu’il ne faut pas remplacer la démocratie par autre chose.

Pr Théophile Obenga, parrain de la 15e édition de Ciné droit libre

Pr Théophile Obenga, parrain de la 15e édition de Ciné droit libre

« Le principe la démocratie est bien en soi parmi d’autres régimes comme la ploutocratie, l’autocratie, le leadership. La doctrine de la démocratie est une bonne doctrine. Mais c’est ce sont les acteurs, c’est nous les êtres humains qui n’arrivons pas à appliquer cela comme il faut toujours. Il faut savoir distinguer les principes qui sont bons et nous les acteurs, nous devons corriger justement parce que la démocratie prône le respect du peuple, met le peuple en premier lieu dans ses intérêts, son avenir, ses préoccupations. Donc tous les autres prennent le pouvoir du peuple pour servir le peuple. Ils doivent avoir l’esprit de service. Mais en même temps, ils sont là, pour se faire respecter comme des spécimens qui tombent de ciel. Ils sont là pour faire quelque chose, pour être en mission. Nous les respectons pour ça parce qu’ils ont eu le pouvoir souverain du peuple et pour faire des missions. Pour que la démocratie marche, il faut les règles de l’Etat. S’il n’y a pas de règles, nous aurons tendance à mal faire.

L’idée qui me parait essentielle, c’est que nous sommes dans l’Etat Nation. Vu le monde d’aujourd’hui, nous ne pourrons pas aller loin avec les 54 Etats africains. Les autres nous endorment, mais nous-mêmes nous devons lire notre situation et voir ce que nous voulons de bien pour nous. Nous avons un génie, une intelligence, une volonté, une détermination. Nous devons choisir ce qui est bien pour nous indépendamment de qui que ce soit. Nous ne devons pas nous préoccuper des humeurs de quelqu’un, et de l’avis de quelqu’un. Nous, à cause de la domination de l’esclave, de la colonisation nous voulons toujours des suggestions.

Nous demandons l’avis des autres à chaque instant. Nous demandons à quelqu’un qui ne sait même pas danser si nous dansons bien. Jamais aucun Européen n’a parlé de renaissance africaine. Jamais il ne parle d’unité africaine, or ça nous intéresse. Il parle des choses qui ne nous intéressent pas. C’est fini la colonisation. Le Blanc est instinctivement dominateur. Il faut qu’ils comprennent que c’est fini. Nous allons travailler la main dans la main dans la clarté. Nous ne faisons pas la guerre. »

Propos recueillis par Juste Ephrem ZIO
Lefaso.net

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