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Crise ivoiro-sous-régionale : des intellectuels burkinabè à Kofi Annan

Accueil > Actualités > Opinions • • mardi 9 novembre 2004 à 00h00min

Dans la lettre ouverte dont teneur suit adressée au secrétaire général de l’ONU, une quinzaine d’intellectuels burkinabè dénonce l’attitude de la France en Côte d’Ivoire. On lira également sur ce même sujet de la crise ivoirienne, une déclaration du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP).

Monsieur le Secrétaire général, Nous sommes des intellectuels convaincus que sans l’élimination progressive des dépendances africaines, il sera difficile au continent de construire son unité et d’avancer dans le sens de son développement.

C’est pour cela que nous condamnons tous les facteurs de déstabilisation dont l’Afrique est en proie et toutes les ingérences qui les exacerbent. S’agissant en particulier de la Côte d’Ivoire, nous sommes de ceux qui condamnent toutes les formes d’intolérance et en particulier l’ivoirité.

Notre souhait, c’est qu’en dehors des calculs, l’on promeuve une véritable dynamique qui tende à régler la crise par le règlement des questions sociales économiques de fond suffisamment identifiées et sur lesquelles on met moins l’accent que sur les causes politiques.

Monsieur le Secrétaire général, Les derniers développements que vient de connaître la Côte d’Ivoire nous interpellent. En dépit de nombreux rapports d’ONG, de reporters et même d’institutions internationales mettant en cause l’implication de la France de Jacques Chirac dans le déclenchement du conflit ivoirien, beaucoup restaient sceptiques, demandant toujours à voir.

Aujourd’hui, ils doivent être revenus de leurs illusions avec l’intervention brutale, injuste, révoltante autant que meurtrière de l’armée française dans un conflit qui était en passe d’être réglé par la reconstitution de l’entité territoriale du pays .

Prétextant l’attaque d’une cible « Licorne » par un Soukkoï des FANCI qui a fait 9 morts et 24 blessés, sans attendre les explications demandées, Jacques Chirac réagit à chaud, comme s’il n’attendait que cela. Lui-même en personne donne l’instruction d’abattre les deux Soukkoï de l’armée ivoirienne et plus grave, de détruire tous les aéronefs de l’Etat ivoirien.

Passant à l’exécution de cet acte totalement disproportionné comme si les deux pays étaient belligérants, et comme au plus fort de l’époque coloniale, les militaires français s’en sont pris à ces appareils alors qu’ils étaient au sol, n’hésitant même pas à tirer dans la résidence présidentielle à Yamoussoukro et à Abidjan pour exécuter les ordres donnés par l’Elysée.

Comment ne pas comprendre, Monsieur le Secrétaire général, la colère des Ivoiriens et par-delà de nombre d’Africains qui voient ainsi une ancienne puissance colonisatrice bafouer leur dignité, se conduire dans un pays africain comme dans un pays conquis ?

Une intervention brutale et injuste Tout d’abord, du point de vue juridique, rien n’autorisait le Président Chirac à prendre un tel « oukase ». L’argument de la légitime défense est un argument fallacieux qui ne résiste ni aux faits ni à l’analyse.

Non seulement la Côte d’Ivoire n’est pas de taille à provoquer l’armée française mais il ne lui serait jamais venu à l’esprit de le faire à un moment où elle était en passe de reconquérir, grâce justement à la maîtrise de son espace aérien, tout le territoire national en s’attaquant uniquement à des cibles militaires, ce qui a entraîné une déroute des forces rebelles. C’est vrai, les autorités ivoiriennes ont reconnu une erreur de frappe sur une position Licorne très proche des positions rebelles.

Pour autant, on ne saurait comme l’affirme le ministre des Affaires Etrangères Barnier, dire qu’il s’agit là d’une attaque « délibérée » des FANCI car quel en serait le mobile ? Des bavures de ce genre, la France en a été coutumière sur tous les théâtres de conflit où elle a été engagée.

Dans les Balkans, on en a vu également, notamment avec pour cible l’Ambassade de Chine. En Afghanistan et en Irak, ces erreurs de tir sont également constantes ; on n’a pas pour cela ordonné la destruction de la totalité des aéronefs des puissances responsables de ces bavures.

Par ailleurs, la France n’avait pas un mandat pour agir comme elle l’a fait ; elle-même, pendant les frappes des FANCI sur les objectifs rebelles, alors que quelques-uns lui demandaient pourquoi elle n’intervenait pas, avait dit qu’elle n’était qu’une force d’appoint, seulement habilitée à venir au secours de la MINUCI si celle-ci le demandait. Où a-t-elle eu dans l’intervalle le mandat de détruire les aéronefs ?

La Côte d’Ivoire n’est pas un grand pays ; c’est à prix d’or et de sacrifices incommensurables qu’elle a acquis pour la nation ces moyens de défense pour assurer sa sécurité et pour reconquérir son territoire amputé par des rebelles aidés par des puissances extérieures. Le préjudice qu’elle vient ici de subir, par ce qui est un acte de guerre ordonné par Jacques Chirac, est incommensurable.

Mais faut-il s’en étonner ? Pas le moins du monde ! Le temps avait fini par montrer que les événements du 19 septembre et leurs suites n’ont pu se réaliser que parce que des pays comme le Burkina Faso, le Libéria, soutenus par la France, ont aidé des rebelles à envahir la Côte d’Ivoire pour réaliser un coup d’Etat. L’objectif ayant échoué, ils se sont engagé dans la voie de la guerre civile.

C’est ce qui explique que ces rebelles aient vite obtenu une reconnaissance internationale, que le tapis rouge leur a été déroulé à Kléber et que depuis, nombre de palais présidentiels leur ouvrent leurs portes. La France a toujours voulu ainsi régler la question ivoirienne.

Tant qu’elle a pu passer par des comparses, elle évitait de se salir les mains ; mais devant l’incapacité de ces derniers à freiner la dynamique de reconquête du territoire national ivoirien, la France s’est vu obligée d’y mettre un holà, de prendre les choses en main et de défaire les FANCI ; des FANCI qui, sur ordre des autorités politiques, ont décidé de faire le travail que justement la MINUCI et la force LICORNE se sont refusés de faire, alors que la date butoir du 15 octobre était arrivée à échéance sans que le désarmement des rebelles ait lieu.

Ce désarmement, faut-il le rappeler, devait se faire, selon les Nations Unies, l’Union Européenne, la France, sans conditions ; non seulement, il n’aura pas lieu mais plus grave, les rebelles quitteront le gouvernement annonçant à qui veut l’entendre, que de leur désarmement, il n’en est pas question.

Un acte de guerre ordonné par Chirac

Monsieur le Secrétaire général, si la France avait un souci d’équité et de préservation de l’ordre constitutionnel en Côte d’Ivoire, elle aurait partagé équitablement ses réactions brutales en amenant les rebelles à rentrer dans le rang. En ne réservant la violence qu’aux loyalistes, elle a montré le camp dans lequel elle se trouvait ; elle a montré que si des Etats comparses ont continué à aider impunément les rebelles après avoir tenté de renverser le régime légal ivoirien, c’est parce qu’ils avaient sa caution.

La victoire militaire des loyalistes allait asseoir définitivement le pouvoir légal ivoirien et la défaite concomitante des rebelles devait signifier aussi celle des comparses et de la France.

Il ne pouvait en résulter que la mise à nu de tous les dessous de cette sale guerre. Et ça, à aucun prix, il ne fallait l’accepter. C’est ainsi que le prétexte du bombardement d’un cantonnement français à Bouaké a déclenché cette quasi hystérie qui a abouti à une occupation pure et simple de l’aéroport d’Abidjan, de certains quartiers et des deux ponts de la ville, bref d’un Etat indépendant.

Une quasi-recolonisation qui exacerbe d’autant plus les passions que Michèle Alliot-Marie, Ministre de la Défense, méprisant la mentalité africaine, a tenu des propos blessants, humiliants à l’endroit des autorités ivoiriennes et du président ivoirien en particulier, comme si elle avait affaire pour ce qui concerne ce dernier, à un simple employé de bureau, n’hésitant même pas à décréter de façon péremptoire, par rapport à l’erreur de tir dramatique, qu’il n’y avait « aucune raison » pour que les forces ivoiriennes se soient « trompées d’objectif » (Dépêche AFP du 08/11/04).

Personne, et encore moins les signataires de la présente lettre, ne peut cautionner l’acte qui a causé autant de victimes françaises, américaine et ivoiriennes à Bouaké ; personne ne peut non plus se réjouir des actes de vandalisme commis à Abidjan et ailleurs, après la destruction du potentiel aérien ivoirien. Mais comment ne pas comprendre que ces actes ne pouvaient pas ne pas arriver après l’agression injuste dont a été victime le peuple ivoirien ?

Mais, Monsieur le Secrétaire général, il faut regarder vers l’avenir avec à l’esprit une volonté de rétablir les équilibres rompus en Côte d’Ivoire et aussi de préserver la liberté, de prévenir des dérives terroristes.

C’est là l’objectif premier auquel la communauté internationale doit s’attacher. Elle ne saurait le faire utilement sans se prémunir contre la frénésie avec laquelle la France veut embarquer, au-delà de la « Françafrique », de l’Union Africaine, les Nations Unies, dans un règlement à la va-vite de l’affaire ivoirienne.

Un rapport commandé par les Nations Unies sur la crise en Côte d’Ivoire a été déposé sur le bureau du Secrétaire général et se trouve en attente de publication. Il faudrait, avant de précipiter le Conseil de sécurité dans des prises de décisions, blâmant, sanctionnant la seule partie gouvernementale ivoirienne, attendre d’être situé sur les conclusions de cet important rapport ; si comme certaines indiscrétions le font savoir, il y est établi la responsabilité de certains pays comparses, cela ne pourrait qu’éclairer différemment la nature du conflit en Côte d’Ivoire et commander éventuellement une distribution plus appropriée et plus partagée des sanctions onusiennes.

Mais si la France presse autant la communauté internationale au point de laisser tomber les masques, c’est parce qu’elle voudrait sur la lancée, faire d’une pierre plusieurs coups : obtenir ce qu’elle a toujours souhaité à Kléber, c’est-à-dire le coup d’Etat constitutionnel avec la caution de la communauté internationale ; mettre en selle ses hommes de main ; reprendre ses positions économiques dominantes dans le pays ; gommer définitivement ses responsabilités dans la crise...

Le problème qui est donc aujourd’hui posé, au-delà des citoyens ivoiriens, à ceux du continent et du monde, c’est celui de savoir si une puissance étrangère peut réaliser un coup d’Etat dans un pays souverain. C’est celui de savoir si la communauté internationale, au mépris des principes qui la gouvernent, peut cautionner une telle forfaiture.

La réponse à cette question conditionne la paix et la sécurité en Afrique mais aussi dans le monde. Il n’y a pas de liberté sans justice ; il ne faudrait pas que l’injustice règne en maîtresse absolue en Afrique car cela pourrait faire le lit d’un terrorisme de type nouveau. Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire général, l’expression de notre très haute considération.

Ouagadougou, le 08 novembre 2004

Un groupe d’intellectuels burkinabè

Traoré Etienne : Enseignant d’université Somda M. Joseph : Medecin Kaboré Patric : Agent de montage Bidima Pierre : Médecin Tiendrébéogo Norbert Michel : Cadre supérieur de banque Bancé Fatmata : Géographe Hien Olivier : Transitaire Traoré S. Adama : Juriste Yaméogo Athanase : Enseignant Ouédraogo Adama : Enseignant Sawadogo Jean-Pierre : Enseignant Zebango H. Marlène : Député Touré Baba : Journaliste Kpoda K. S. Rodrigue : Economiste Ouédraogo Assane : Economiste Sabo Mamoudou : Information Ouédraogo Ousséni : Economiste-Gestionnaire

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