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Côte d’Ivoire 2011 : « Le poids des mots et le choc des photos ».

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • • mercredi 1er juin 2011 à 18h34min

La fête est finie. Yamoussoukro est sans doute redevenue la ville fantôme qu’elle n’a jamais cessé d’être. Y compris au temps du « Vieux ». Mais, en ce temps-là, c’était une ville plaisante dont les infrastructures étaient en bon état. Une vitrine du savoir-faire de Bouygues qui y avait construit quelques unes de ses plus belles réalisations.

Quand, il y a vingt ans, le 26 juillet 1991, je lui faisais remarquer que le groupe français en « avait fait un peu trop » dans cette ville, Martin Bouygues était « sorti de ses gonds ». « Je ne suis pas d’accord avec vous. Pas du tout. On va me taxer d’être partisan en disant cela, mais peu importe, cela ne m’empêchera pas de m’exprimer. Les écoles de Yamoussoukro sont, pour les Africains, une bonne opportunité pour sortir de leur condition de pays en voie de développement manquant de cadres et, surtout, de cadres supérieurs. Quand vous dites qu’en France il n’y a pas d’écoles supérieures de cette qualité là, et bien, c’est dommage ! Oui, c’est dommage. Pourquoi doit-on faire travailler les élèves et les étudiants dans des locaux souvent mal entretenus […] Comment peut-on former des cadres de haut niveau en les faisant travailler dans des gourbis ? Ce n’est pas possible ! Il faut les faire travailler dans des structures modernes ». Martin Bouygues allait longuement épiloguer sur cette affaire soulignant que les équipements étaient « maintenus dans un état impeccable ». C’était il y a vingt ans. Et la Côte d’Ivoire d’alors n’est plus la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui. Il y a vingt ans, le « Vieux » était vivant et Alassane Ouattara était son premier ministre.

Trop préoccupés d’être sur les photos ou à la bonne table lors du dîner, les 1.000 à 2.000 invités - dont une vingtaine de chefs d’Etat d’Afrique noire - qui ont participé, le 21 mai 2011, à l’investiture du nouveau président de la République de Côte d’Ivoire, n’ont sans doute pas eu le temps de constater combien la « capitale » du pays avait perdu de son éclat et était devenue un cadre vide. Le symbole d’un pays en ruine. Ce n’est pas demain, d’ailleurs, que les institutions de la République pourront y être transférées malgré la volonté affirmée du chef de l’Etat (c’était, aussi, la « volonté affirmée » de ses prédécesseurs) ; pourtant, les seuls travaux entrepris ici au cours de la dernière décennie (au printemps 2008, Laurent Gbagbo avait fait visiter le chantier à son ami « socialiste » Jack Lang) n’ont jamais concerné que les immeubles « politiques » (palais présidentiel, hôtel des députés, palais de l’Assemblée, palais du Sénat…) ; les réalisations de Bouygues, quant à elles, consacrées à l’acquisition de la connaissance, sont totalement délabrées. Là encore, c’est symbolique d’une démarche qui privilégie la forme sur le fond*.

Il y a environ sept mois, je posais la question (cf. LDD Côte d’Ivoire 0263/Vendredi 29 octobre 2010) : « Après une phénoménale dépense d’énergie dans une interminable campagne, le vainqueur de la présidentielle ivoirienne 2011, aura-t-il encore les moyens de ses ambitions une fois au pouvoir ? ». Si la campagne a été interminable, la période post-présidentielle a, quant à elle, été dramatique ! Et a laissé des traces.

La « libération » de la Côte d’Ivoire de « l’occupation » intempestive du pouvoir par Gbagbo a été l’aboutissement d’un long processus meurtrier. Dans un contexte délicat : « révolutions arabes » ; intervention militaire « occidentale » contre Kadhafi ; succession de crises qui bouleversent la vie politique, économique et sociale du Burkina Faso. Pour ceux qui, depuis le début (c’est-à-dire avant son accession au pouvoir), ont dénoncé la dangerosité du mode de production politique de Gbagbo (2000-2011) après avoir milité contre les multiples dérives du régime mis en place par Henri Konan Bédié (1993-1999), la chute de ces deux « potentats » (Bédié ayant tracé la voie à Gbagbo) - à près de douze ans d’intervalle - résonne non pas comme une victoire mais comme la réparation d’une injustice. Pas celle faite à Ouattara (même si elle n’est pas négligeable) mais aux peuples de la région : les Ivoiriens et les diasporas ouest-africaines qui ont fait de la Côte d’Ivoire ce qu’elle était devenue sous le « Vieux ». C’est pourquoi l’arrestation des Gbagbo, les « Bonny & Clyde » de la politique africaine, a suscité l’enthousiasme parmi les populations à Dakar, Bamako, Ouagadougou, Niamey…

Cet enthousiasme n’a pas été perceptible à Yamoussoukro. Je ne parle pas de la foule ; mais du parterre de la trentaine de chefs d’Etat et de gouvernement, de ministres d’Etat venus célébrer l’événement et dont François Soudan dit, dans Jeune Afrique (29 mai 2011) que « certains avaient la mine des mauvais jours ». Les photos, dans ce numéro, illustrent cette retenue dans l’expression. Il est vrai que Ouattara, dans l’entretien accordé à Marwane Ben Yahmed, feint de s’interroger quand il lui pose la question : « Un certain nombre de vos pairs ont soutenu de manière plus ou moins directe Laurent Gbagbo. Leur en voulez-vous ? ». « Lequels ? » interroge ADO. Qui, à l’image de ses « pairs » semble, sur les photos, accablé par l’ampleur de la tâche. Certes, en fonction, Ouattara n’est jamais apparu à ses interlocuteurs comme un « joyeux drille » (ce que sait être, par contre, en entretien, son ami Michel Camdessus qui n’a pas manqué de responsabilités internationales), mais Masséré Touré, sa responsable de la « com », aurait dû exiger un droit de regard sur les photos. Il suffit d’observer, en « cover », le regard préoccupé et/ou désespéré de Ouattara pour mesurer le poids qu’il a sur les épaules (et la conscience qu’il en a). Mais pas de quoi susciter l’enthousiasme au sein de son équipe. C’est peut-être, d’ailleurs, sa perception des « motivations » de son équipe qui le rend perplexe. « Réconciliation et reconstruction » sont les mots du chef de l’Etat ; sont-ils ceux de tous ?

On ne s’étonnera pas qu’à 70 ans, après une accession au pouvoir dans des conditions dramatiques et périlleuses, ADO subisse un stress post-électoral. C’est le « choc des photos ». Mais il y a aussi « le poids des mots ». Ben Yahmed rappelle le « j’y suis, J’y reste » de Gbagbo dans JA à la veille de la présidentielle 2010 ; « prémonitoire », dit-il. On ne peut mieux dire. Cette fois, des déclarations de Ouattara, JA retient en « cover » un : « Je ne dois rien à personne, sauf aux Ivoiriens » qui est une réponse aux propos de Ben Yahmed selon lesquels ADO a « été élu par les Ivoiriens mais [est] arrivé au pouvoir par les armes, grâce aux FRCI d’une part et à la communauté internationale d’autre part ».

Que dans ce contexte, ADO ne se sente pas « contraint de renvoyer éternellement l’ascenseur », on le comprend. Qu’il n’ait pas un mot pour les populations qui, en Afrique de l’Ouest (ce n’est pas le cas en Afrique centrale), ont fait pression pour que Gbagbo parte, est moins concevable. Le départ de Gbagbo (qui a mis en œuvre, sur le terrain, « l’ivoirité » prônée par Bédié), plus que l’arrivée de Ouattara, est une raison d’espérer pour ces populations. Aussi, président de la Côte d’Ivoire, ADO a une responsabilité régionale. Il l’a d’ores et déjà exprimée, fortement, au sein de la BCEAO et de l’UEMOA, en y plaçant ses « hommes » ; il ne faut pas qu’il fasse l’impasse sur cet aspect des choses aux plans politique, diplomatique et social. Il n’y a pas que les Ivoiriens qui comptent sur lui ; il est désormais l’illustration d’un processus politico-diplomatique qui vise à mettre un terme au pouvoir éternel des dirigeants. C’est sans doute pourquoi certains de ses pairs africains faisaient « la gueule » le 21 mai 2011.

Jean-Pierre Bejot
La Dépêche Diplomatique

* Illustration : le projet de palais présidentiel conçu pour Gbagbo était « surmonté par le pont de la réconciliation qui réunit toutes les parties du pays. Le palais lui-même est au-dessus de la mêlée de façon à ce que le président puisse décider et arbitrer en toute souveraineté ». Foutaises !

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