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Tidjane Thiam en successeur de Henri Konan Bédié. Jusqu’où ?

Publié le mardi 2 janvier 2024 à 15h00min

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Tidjane Thiam  en successeur de Henri Konan Bédié.  Jusqu’où ?

Il prend la suite de Félix Houphouët-Boigny et de Henri Konan Bédié à la présidence du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Compte tenu de son parcours professionnel dépourvu de tout engagement politique significatif, ce n’est sans doute pas pour gérer un parti. Fut-il le principal parti d’opposition ivoirien. L’année prochaine, 2025, sera une année « présidentielle ». L’acccession de Thiam à la tête du PDCI n’est donc pas sans rappeler celle de Alassane D. Ouattara, en 1999, à la direction du RDR. Même concordance des temps (2000 était également une année présidentielle).

Même tentation du pouvoir après de longues tergiversations. Même vision technocratique (« L’obsession, ce doit être la croissance économique » !) loin de la Côte d’Ivoire et même de l’Afrique. Même absence d’expérience politique (ADO, étant Premier ministre, laissait cette tâche à Félix Houphouët-Boigny qui avait le savoir-faire que lui n’avait pas). Même ancrage international au sein d’institutions financières. Même appartenance à une cellule familiale forte dont les racines sont ailleurs. Portrait d’un capitaliste mondialisé et décomplexé reconverti en chef de parti. En attendant mieux.

Il a une phrase toute prête pour cette occasion : « La situation de chacun d’entre nous est toujours la résultante d’une volonté et de circonstances. Parfois, la volonté l’emporte sur les circonstances et parfois c’est le contraire ». En 2022, il l’avait dit clairement alors qu’il était interrogé sur une possible ambition politique : « Non, je préfère vraiment m’en tenir, pour l’instant, à ce que je connais ». Si la question se posait c’est que Tidjane Thiam ne manquait jamais, depuis la présidentielle de 2020, qui avait vu la réélection de Alassane D. Ouattara à un troisième mandat, de laisser penser qu’il pourrait « y aller ». En 2021, dégagé malgré lui de ses activités professionnelles, il laissait dire et écrire qu’il pourrait se reconvertir en homme politique ; en Côte d’Ivoire et, pourquoi pas, en France (il y a du Ouattara chez Emmanuel Macron et, du même coup, une réelle compatibilité avec Thiam). En ce qui concernait la Côte d’Ivoire, il prenait d’ailleurs date pour l’avenir : « Reposez-moi la question en 2025 » disait-il alors.

La résultante entre la volonté et les circonstances étant manifestement favorable, Thiam a donc franchi le pas le vendredi 22 décembre 2023 à l’occasion du congrès du PDCI à Yamoussoukro. Ce qui n’a surpris personne. Il a été plébiscité président du parti historique ivoirien avec 96,5 % des voix contre 3,2 % pour son concurrent, Jean-Marc Yacé.

Thiam étant l’homme qu’il est (il ne cesse de proclamer qu’il faut « faire passer le long terme avant le court terme »), personne ne peut penser qu’il ambitionne de se consacrer, à 61 ans, à la gestion d’un PDCI qui n’a guère été sa préoccupation jusqu’à présent. Plus encore à moins de deux ans de la prochaine présidentielle (même s’il a pris soin, au cours des années passées, de cocher toutes les cases pour pouvoir être candidat à la présidence du PDCI). Il succède à Félix Houphouët-Boigny et à Henri Konan Bédié qui ont, tous deux, présidé la République de Côte d’Ivoire. C’est, nécessairement, l’ambition de Thiam (et, sans doute, celle des cadres et militants du PDCI). Dont le modèle ne peut pas ne pas être Ouattara. Lui succéder serait bien plus une continuité qu’une rupture ; une façon de réconcilier le présent et le passé et de rassembler les « houphoueïtistes » d’après 2010 avec ceux d’avant 2000. En quelque sorte un retour au parti unique d’antan afin d’avoir les mains libres pour faire de la gestion économique, rien que de la gestion économique… ! C’est ce que laisse penser le parcours atypique de Thiam.

Tidjane Thiam, fils de Amadou Thiam

Tidjane Thiam est né le 29 juillet 1962 à Abidjan.
On ne peut pas ne pas évoquer le parcours de son père, Amadou Thiam, décédé le 6 janvier 2009 à Rabat, au Maroc, où il s’était installé depuis près d’une décennie (et où il a été enterré).
Amadou Thiam était né le 5 août 1923 à... Dagana, sur les rives du fleuve Sénégal, en pays toucouleur comme on disait alors. Breveté du Studio-Ecole de la France d’outre-mer, diplômé de l’Institut international de l’enseignement supérieur du journalisme de Strasbourg, il a été un des premiers journalistes africains. S’étant installé en Côte d’Ivoire dès 1945, il travaillera, avant l’indépendance, à Radio Abidjan, sera directeur adjoint (1958) puis directeur de Radio Côte d’Ivoire (1959). Ce sera aussi un syndicaliste (il a été secrétaire général du Syndicat des agents de la radiodiffusion et sera le premier président de l’Association des journalistes de Côte d’Ivoire) et un militant politique (il appartiendra au comité exécutif de la JRDACI, le mouvement de jeunesse de la section RDA de Côte d’Ivoire). Au lendemain de l’indépendance de la Côte d’Ivoire, il fera une belle carrière au sein du PDCI (membre du Comité directeur à compter de 1975 et du Bureau politique à compter de 1985), des instances dirigeantes de la ville d’Abidjan, du gouvernement et de la diplomatie.
Au lendemain de la naissance de Tidjane Thiam, le 15 février 1963, Félix Houphouët-Boigny érigera l’information en ministère à part entière ; il en confiera la responsabilité à Amadou Thiam.
Pour peu de temps. Le 10 septembre 1963, Houphouët-Boigny, qui cumulait les fonctions de président de la République, de ministre de la Défense, de ministre de l’Intérieur et de ministre de l’Agricuture, supprimera le ministère de l’Information (le gouvernement ne comptera plus alors que dix membres !). 1963, c’est l’année des « complots » dénoncés par le chef de l’État qui exigera la création d’une Cour de sûreté de l’État et le vote d’une loi d’exception. Nombre de personnalités ivoiriennes se retrouveront embastillés. Dont Amadou Thiam.

Libéré, après une période de « flottement » Amadou Thiam sera nommé ambassadeur au Maroc. Pour de longues années : 1966-1977. Loin du pouvoir. Le mercredi 16 février 1978, il sera rappelé au gouvernement, toujours comme ministre de l’Information, et prendra, du même coup, la direction du groupe Fraternité-Matin qui avait alors le monopole des activités de presse en Côte d’Ivoire. Le 10 juillet 1986, il sera nommé ministre d’État. Ils ont été seize, pas un de plus, a se glorifier d’avoir été un des ministres d’État du « Vieux ». Amadou Thiam quittera le gouvernement le 30 septembre 1988, échappant du même coup au grand nettoyage des ministres d’État opéré lorsque Alassane D. Ouattara formera, le 30 novembre 1990, son premier gouvernement en tant que Premier ministre. Amadou Thiam va obtenir de retrouver le Maroc (il sera l’époux, en troisièmes noces, de la marocaine Zahra Fatihi, de vingt et un ans sa cadette) avec à la clé celle de l’ambassade de Côte d’Ivoire qu’il conservera de 1988 à 1996.

Quand le « Vieux » va mourir, le 7 décembre 1993, Amadou Thiam a 70 ans. La mort de Houphouët-Boigny le concernera au premier chef dès lors qu’il s’agira d’évoquer la dévolution du titre de chef Akoué. Le « Vieux » avait trois sœurs : Mamie Faitai, Mamie Adjoua et Mamie Kimou N’Dri, et une demi-sœur : Mamie Diéneba. Les Akoué sont, traditionnellement, régis par un système matrilinéaire ; qui n’affirme pas la primauté des femmes mais confirme simplement que si la mère est toujours certaine ce n’est pas le cas du père. Une seule des sœurs du « Vieux » a eu des enfants. Il s’agit de Mamie Kimou N’Dri ; elle a eu deux filles : Marietou et Berthe. Marietou Sow sera la première épouse de Amadou Thiam et la mère de ses enfants encore vivants : Daouda Thiam (Dakar – 22 juin 1948 ; Marietou avait alors dix-sept ans) ; Augustin Houphouët Abdoulaye Thiam (Yamoussoukro – 14 août 1952) ; Abdel Aziz Thiam (Treichville – 19 juin 1954), N’Dèye Anna Thiam (Abidjan – 13 janvier 1956), Yamousso Thiam (Abidjan - 23 juillet 1959) ; Cheick Tidjane Thiam (Abidjan – 29 juillet 1962). Tous de nationalité ivoirienne.

Amadou Thiam était également le père d’une enfant naturelle, Anna Rose Alice Thiam (Marseille – 4 janvier 1961), qui va défrayer la chronique des « affaires africaines » de la France (Elf et autres) à la fin des années 1990, et de deux enfants issus de son union avec Simone Petit, sa deuxième épouse : Jocelyn Fatou Thiam (Abidjan – 2 octobre 1962) et Sylvianne Aïssatou Thiam (Dakar – 9 mai 1966), tous deux de nationalité française.

Cet état des lieux de la famille Thiam stricto sensu est celui établi en date du 15 décembre 2014 par Me Olivier Angoua, notaire à Abidjan à la suite du décès de Amadou Thiam. C’est pourquoi n’est pas évoqué Papa Ababakar Thiam, deuxième enfant (et donc deuxième fils) de Amadou Thiam, mort prématurément en 1995. Epoux de Eléonore Emma Yacé, fille de Philippe Yacé, personnalité ivoirienne majeure considérée un temps comme le « successeur » de Houphouët-Boigny, Ababakar Thiam était le père de deux enfants, Ismaël Malick Boigny Thiam et Yasmine Yahablé Thiam ; il était docteur en histoire.

Tidjane Thiam évoque rarement sa famille. Il aime souligner, cependant, qu’il est « né à Abidjan » et qu’il n’est « pas un émigré qui serait né à Paris ». Il ajoute qu’il a passé son bac « au Lycée classique d’Abidjan » et que sa mère « était analphabète et n’est jamais allée à l’école » ; qu’il aurait « pu être analphabète » mais qu’on « l’a mis à l’école » et qu’il a pu, « grâce à des circonstances et de Dieu, gérer deux des plus grosses entreprises mondiales ». Tout cela pour dire qu’il n’a « pas pour ambition d’être le Noir exceptionnel de service ».

Exceptionnel, pourtant, il l’est. Il le serait tout autant s’il avait été blanc et Français d’origine. Bachot, premier prix du Concours général de mathématiques, math sup, math spé, Polytechnique, les Mines ce n’est pas le parcours de tous les enfants de France… ! Mais, en ce qui le concerne, ce parcours doit, au-delà de ses mérites personnels, beaucoup à son entourage familial, même si sa mère était analphabète (en un temps – elle était née en 1931 – où les filles africaines bien nées n’étaient pas scolarisées, surtout pas à « l’école des Blancs ») mais ne le restera pas. Il convient de rappeler qu’un des frères aînés de Tidjane Thiam, Abdel Aziz Thiam, est un ancien « piston » ; il a été élève de l’Ecole centrale des arts et manufactures, une des plus anciennes et des plus prestigieuses écoles d’ingénieurs en France. On ne peut donc que s’étonner que Tidjane Thiam la joue parfois « popu ».

X-Mines + Insead

Dernier de la fratrie Thiam, Tidjane Thiam va se trouver rapidement en compétition avec ses grands frères : ils ont huit, dix, douze, quatorze ans de plus que lui ; ils sont des ados quand il est encore un enfant, des adultes quand il sera un ado. Il sera élevé à Rabat pendant une dizaine d’années quand son père y sera ambassadeur. Il reviendra en Côte d’Ivoire à 16 ans et rejoindra le Lycée classique d’Abidjan. C’est là qu’il décrochera son bachot en 1980 après avoir obtenu le premier prix au Concours général de mathématiques. Il rate de peu la mention « très bien » (qui, à l’époque, était véritablement synonyme d’excellence) mais parvient à intégrer le Lycée Sainte-Geneviève à Versailles. Les prépas de la prestigieuse « Ginette » ont accueilli, et accueillent encore, l’élite intellectuelle et sociale française. Ginette est un établissement catholique fondé par la Compagnie de Jésus, autrement dit les Jésuites. Pas de problème pour les Thiam, musulmans pratiquants : les convictions religieuses ne doivent pas l’emporter sur la qualité de la formation.

Tidjane Thiam va ainsi entrer à l’X, la prestigieuse Ecole polytechnique française. Deux ans plus tard, le 14 juillet 1983, il défile en grand uniforme (le « GU ») sur les Champs-Elysées où son 1,93 mètre le font repérer. Il a été le premier Ivoirien a être ainsi admis à l’X. Il va alors intégrer l’Ecole nationale des mines dont il sera major de promotion. Stage chez L’Air liquide. Puis plus rien. Le X-Mines n’est sollicité par aucune entreprise industrielle française. Il reste sur la touche quand ses copains ont des choix multiples. Gilbert Frade, le directeur des études, qui connaît bien la Côte d’Ivoire pour y avoir travaillé à améliorer la formation de l’Inset et de l’ENSTP, lui conseille d’aller voir du côté des anglo-saxons et les sociétés de conseil qui sont alors en plein essor en Europe. Tidjane Thiam prend contact avec le cabinet McKinsey, le plus puissant cabinet de conseil au monde (et du même coup le plus impliqué dans des « affaires »), qui, aussitôt, lui fait une offre. Le conseil plutôt que l’industrie, Thiam en profite pour parfaire sa formation au sein de l’Institut européen d’administration des affaires, l’Insead de Fontainebleau, pionnier de la formation aux MBA en France. Il obtient son diplôme en 1988. Il a 26 ans. Il ne le sait pas encore mais il va, dans les décennies suivantes, être une des figures de proue de « Ginette », de X et de l’Insead. Une référence aux côtés des plus prestigieuses personnalités françaises.

L’année suivante, en 1989, il va rejoindre New York. Il est admis pour un an au Young Professional Program de la Banque mondiale. Il y travaille au sein du département Afrique du Sud-Est et océan Indien, collaborant à la réforme des finances locales à Madagascar, ainsi qu’à la mise en place du plan routier au Kenya. En 1991, il regagne McKinsey et intervient comme conseil auprès des directions générales des grands groupes mondiaux. Le 6 juillet 1991, à Philadelphie, il épouse Annette April Anthony, une Afro-Américaine qui s’est convertie à l’islam. Le couple s’installera à Paris (il s’est séparé en 2015). Diplômée de Georgetown University et de la Columbia Law School, Annette April s’illustrera, par la suite, dans le capital-risque. Elle est l’auteur, également, d’un livre de recettes de cuisine qui se veut un hommage aux différentes cultures qu’elle a eu à connaître.

Bédié président

Thiam a à peine plus de trente ans quand, le 7 décembre 1993, le président Félix Houphouët-Boigny meurt. Un événement qui va changer le cours de sa carrière.

A suivre

Jean-Pierre Béjot
La ferme de Malassis (France)
2 janvier 2024

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