LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : “Il faut penser tout ce qu’il y a de pensable dans l’impensable” De Vladimir Jankélévitch

Lutte contre les violences conjugales : l’approche communautaire d’épargne endogène fait ses preuves

Publié le jeudi 20 juin 2024 à 21h50min

PARTAGER :                          
Lutte contre les violences conjugales : l’approche communautaire d’épargne endogène fait ses preuves

Les violences conjugales sont devenues monnaie courante sous nos tropiques. Femmes battues, répudiées, rejetées, humiliées, accusées de pratiques de sorcellerie… Ces vocables ne tarissent pas dans nos contrées. 97% des cas de violences rapportés sont faites à l’encontre des femmes et des filles selon le Rapport d’analyse de la situation de la Violence basée sur le genre (VBG) au Burkina Faso (septembre 2022) du Cluster Protection. Mais ces violences, bien que présentant le plus souvent un visage féminin, n’épargnent pas non plus les hommes.

Afin de soutenir les efforts du gouvernement dans le développement, la Fundación Educación y Cooperación (Educo) Burkina Faso a développé plusieurs projets axés sur la protection, l’autonomisation économique et l’accès des filles/femmes à l’éducation. C’est dans ce sens que l’ONG a mis en œuvre avec succès une approche endogène dénommée « Associations Villageoises d’Epargne et de Crédit », en abrégé AVEC/VSLA. Cela s’est exécuté dans le cadre du projet "Promotion de l’accès des filles à un système éducatif et de formation professionnelle de qualité" (PROMESSE-FP) conduit par le consortium Solidar-Suisse, Educo et Aflatoun dans les régions du Nord, du Centre-Nord, du Sahel et de l’Est depuis le 1er mai 2021. Le projet est financé par l’Ambassade du Royaume des Pays-Bas au Burkina Faso pour une durée de 44 mois.
L’approche AVEC/VSLA se révèle être un véritable outil endogène d’autonomisation économique des femmes et de lutte contre les violences conjugales.

Les violences conjugales constituent une réalité au Burkina Faso. Selon le Livret hommes et femmes au Burkina Faso de l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD, édition 2020), le nombre de victimes de violences conjugales enregistré est en croissance continue aussi bien chez les hommes que chez les femmes depuis 2015. Toutefois, précise le livret, « la violence conjugale est un phénomène majoritairement vécu par les femmes. Le nombre de cas les concernant est passé de 163 en 2015 à 1 454 en 2019. »

Cette réalité peu reluisante est encore exacerbée par la crise sécuritaire et humanitaire que traverse le pays. Le rapport semestriel 2022 du sous-groupe sur les VBG du Cluster Protection indique que 91% des cas de VBG qui renferment les violences conjugales rapportés pendant la période concernent les personnes déplacées à l’intérieur du pays.

Malgré ces tableaux sombres, il faut reconnaitre que certaines actions réalisées sur le terrain ont porté des fruits dans le sens de l’amélioration du sort réservé à certaines femmes. Et parmi les stratégies innovantes pour venir à bout des violences domestiques, il faudra désormais compter avec l’approche « Village Saving and Loans Association » (VSLA) en anglais ou Association Villageoise d’Epargne et de Crédit (AVEC) en traduction française, d’où l’appellation AVEC/VSLA en abrégé. Outil endogène d’épargne et de crédit par excellence, cette approche est expérimentée avec succès par Educo à travers plusieurs projets dont récemment, celui de "Promotion de l’accès des filles à un système éducatif et de formation professionnelle de qualité" (PROMESSE-FP) déroulé depuis 2021. Elle se définie comme étant « une stratégie de mobilisation de l’épargne endogène pour financer les Activités génératrices de revenus (AGR) des membres du groupe qui n’ont pas accès au système classique de crédits (banques, Institutions de Micro Finance…) », nous explique le Spécialiste en autonomisation économique de l’ONG Educo, Parfait COMPAORE.

Pour Parfait COMPAORE, Spécialiste en autonomisation économique de l’ONG Educo, l’approche VSLA favorise l’autonomisation économique des femmes et permet de réduire les violences conjugales (1)

De façon concrète, il s’agit d’un groupe de quinze (15) à trente (30) personnes qui épargnent ensemble et font des emprunts entre elles sur la base de leurs propres épargnes. Les activités fonctionnent en « cycles » d’une durée d’environ neuf (09) à douze (12) mois au bout desquels les épargnes accumulées et les bénéfices tirés des prêts sont répartis entre les membres proportionnément au montant que chaque membre aura épargné. Toutes les transactions du VSLA sont réalisées de façon transparente et participative devant les membres au cours des réunions.

AVEC/VSLA, véritable outil au service de l’autonomisation économique des femmes

« Grâce à l’épargne endogène dans notre groupe, chaque femme a pu développer une Activité génératrice de revenus (AGR). Avec les crédits que nous nous octroyons dans notre groupe, certaines femmes qui ne disposaient pas d’AGR faute de moyens financiers ont pu en créer et celles qui en en avaient ont renforcé leurs commerces et en ont créé d’autres ». Tels sont les propos de Souanguipali THIONBIANO, une des membres du groupe VSLA de Fada N’Gourma, dans la région de l’Est pour résumer sa satisfaction quant à la mise en œuvre de l’approche VSLA dans sa localité. « Les bénéfices tirés des AGR m’ont permis d’être financièrement autonomes et de contribuer aux dépenses de notre ménage. Je suis présentement une femme comblée parce que j’arrive à me prendre en charge sans tendre la main à quelqu’un », insiste-t-elle.

Mme THIONBIANO vend ses pagnes tissés....

De par les retombées des AGR que les femmes mènent, elles contribuent à la prise en charge des besoins fondamentaux de leurs enfants (éducation, santé, hygiène, alimentation, habillement…). A ce jour, le projet PROMESSE-FP, avec l’appui financier de l’Ambassade du Royaume des Pays-Bas au Burkina Faso, a pu mettre en place cinq cent cinquante-huit (558) groupes AVEC/VSLA composés uniquement de filles et de femmes dans les quatre (04) régions d’intervention du projet à savoir, le Nord, le Centre-Nord, le Sahel et l’Est du Burkina Faso. Ces groupes ont réussi à mobiliser de mai 2021 au 31 mars 2024 la somme d’un milliard deux cent soixante-quatorze millions cent quarante-neuf mille dix (1 274 149 010 F CFA) en termes d’épargne endogène sans aucun apport extérieur. Ce qui a servi à créer dix-neuf mille neuf cent cinquante-trois (19 953) AGR dans les régions d’intervention du projet. En trente-deux (32) mois de mise en œuvre, l’épargne net par bénéficiaire est de soixante-huit mille cinq cent (68.500 F CFA) en moyenne. Quant aux crédits contractés, il est de trente-trois mille (33 000 F CFA) en moyenne par bénéficiaire.

...et contribue à la formation au métier dans son domaine

Bintou BAMOGO, une autre membre du groupe VSLA de Kaya dénommée groupe Sougr-Nooma s’exprime en ces termes : ‹‹ avant de rejoindre ce groupe, ma vie était marquée par des défis financiers constants. En tant que femme au foyer et mère, trouver des ressources pour ré-pondre aux besoins de ma famille était une lutte quotidienne. Mais grâce au VSLA, ma perspec-tive a radicalement changé », a-t-elle martelé. « J’ai pu investir dans mon petit commerce de condiments avec un prêt de 25 000 F CFA augmentant ainsi mes revenus et améliorant les con-ditions de vie de ma famille », explique Bintou BAMOGO. Elle affirme avoir engrangé mensuel-lement un bénéfice compris entre 75 000 F CFA et 100 000 F CFA.

Grâce à l’approche VSLA, Bintou BAMOGO arrive à engranger des bénéfices profitables à sa famille

« Cette approche a fait ses preuves chez nous », renchérit Souanguipali THIONBIANO. « Elle nous a fait beaucoup de bien. Ces effets sont visibles et palpables. Grâce au VSLA, nous palpons aujourd’hui des millions. Nous sommes devenues des femmes entrepreneures », complète-t-elle. Mme THIONBIANO affirme avoir contracté deux (02) crédits auprès de son groupe entre mai 2021 et décembre 2023 : un premier crédit de 700 000 F CFA, puis un deuxième crédit de 800 000 FCFA pour renforcer son atelier de tissage et sa boutique de vente de pagnes tissés ‘’Faso Danfani’’.

« Ces activités me rapportent beaucoup d’argent », ajoute Mme THIONBIANO. « Grâce aux retombées de mes AGR, j’arrive à subvenir à mes propres besoins et je contribue aux dépenses de ma famille pour soulager mon époux. Aujourd’hui, je suis une femme épanouie. Je suis fière de moi-même parce que beaucoup de filles et femmes viennent se former chez moi. C’est aussi ma contribution pour le développement de ma région et de mon pays », s’est-elle réjouie.

« Je suis présentement une femme comblée parce que j’arrive à me prendre en charge sans tendre la main à quelqu’un », dixit Souanguipali THIONBIANO

Ces résultats atteints montrent que l’approche AVEC/VSLA demeure accessible, efficace et s’impose donc comme un moyen d’épargne communautaire en faveur de la stabilité financière à long terme des femmes. Elle se révèle être « l’une des solutions à même de contribuer véritablement à l’autonomisation économique des couches vulnérables qui sont à la recherche des ressources financières pour financer leurs Activités génératrices de revenus (AGR) », se convainc M. COMPAORE.

AVEC/VSLA, une stratégie innovante pour venir à bout des violences domestiques

Dans son ouvrage intitulé ‘’Analyse des différents types de violences auxquelles les femmes sénégalaises sont confrontées,’’’ Fatou DIOUF, présidente du Rassemblement des Sénégalais pour le bien-être de la femme, passe en revue la situation des femmes en Afrique. Elle fait noter que les différentes formes de violences subies par celles-ci dans les foyers résultent entre autres du faible pouvoir financier des femmes.
Abondant dans le même sens, Sanata OUEDRAOGO, une des membres d’un groupe VSLA à Gourcy explique avoir été victime de violences psychologiques dans son foyer telles les injures, les humiliations à chaque fois qu’elle tendait la main pour demander de l’argent en vue de satisfaire ses besoins et ceux de sa famille. « La situation a subitement changé positivement avec le prêt que j’ai pu obtenir dans le groupe qui m’a permis de développer mon AGR. Avec les retombées de mes activités de vente de prêt-à-porter des enfants, j’arrive à subvenir à mes propres besoins et ceux de ma famille », indique-t-elle.

Sanata OUEDRAOGO sent un changement positif dans sa vie après son intégration dans le groupe VSLA à Gourcy

Biriguiba COMBARY, époux d’un membre VSLA de Fada N’Gourma mentionne ceci : « le manque des ressources financières pour subvenir aux besoins de la famille peut entrainer des violences domestiques de la part de certains hommes ». Et, poursuivant son explication, il ajoute : « certains hommes osent accuser les femmes d’être la source de leur pauvreté, surtout lorsque malgré leurs efforts, ils n’arrivent pas à changer leur situation. Désemparés, ils rejettent leur état de pauvreté sur les femmes en les traitant de tous les maux. Cela peut entrainer des incompréhensions et les violences dans les familles. »

Biriguiba COMBARY, époux d’une femme membre de groupe VSLA invite ses pairs à encourager leurs femmes à intégrer les groupes VSLA au regard des bénéfices pour la famille

Tous ces témoignages montrent que l’autonomisation des femmes constitue une priorité dans le cadre de la lutte contre les violences domestiques. En un mot, la contribution des femmes n’est pas négligeable en ce sens que « cela constitue un soutien pour les époux qui, souvent, ont du mal à gérer les dépenses de la famille tout seul », fait observer Parfait COMPAORE. « En plus, le fait que les femmes sont financièrement autonomes, elles arrivent à se prendre en charge sans trop mettre la pression sur leurs époux pour des questions financières ; toute chose qui contribue à apaiser les tensions dans les familles et partant, à réduire les violences conjugales et à renforcer l’harmonie et la cohésion dans les familles », complète-t-il.

AVEC/VSLA, une approche qui mérite d’être largement vulgarisée

L’adhésion des femmes à l’approche AVEC/VSLA leur a permis de participer aux prises de décision dans leur foyer respectif et d’obtenir plus de considération au sein des communautés. En sus, les changements positifs induits dans la vie des femmes membres des groupes VSLA achèvent par convaincre de la pertinence de l’approche. Elle mérite donc d’être vulgarisée partout au Burkina Faso en vue de promouvoir l’entreprenariat féminin, voire l’autonomisation financière des femmes, gage de réduction des violences conjugales.

Et M. COMBARY d’inviter les époux à encourager leurs femmes à intégrer les groupes VSLA et à les accompagner à réussir leurs actions. « Grâce à la mobilisation des ressources financières à travers l’éducation financière, elles arrivent à épargner afin de s’octroyer des crédits pour entreprendre ».

C’est également une interpellation à tous les acteurs qui luttent pour l’amélioration des conditions de vie des femmes afin qu’ils s’approprient cette stratégie endogène car la contribution des femmes aux dépenses familiales soulage les époux et permet d’éviter certaines tensions, source de violence au sein des foyers.

Educo Burkina Faso

PARTAGER :                              

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 LeFaso TV
 Articles de la même rubrique
Access International Studies devient Access International Group
Royaume Gulma : D’où viennent les Moyenga ?