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Burkina/Education : Le calvaire des élèves atteints d’albinisme

Publié le mercredi 12 juin 2024 à 22h03min

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Burkina/Education : Le calvaire des élèves atteints d’albinisme

L’albinisme est une anomalie génétique héréditaire, caractérisée par une dépigmentation de la peau, des cheveux et des yeux liés à l’absence de la mélanine. Outre les difficultés qu’elles rencontrent de ce fait, les personnes atteintes d’albinisme vivent parfois marginalisées dans leur milieu. Illustration parfaite avec les élèves atteints d’albinisme, qui, en plus de faire parfois l’objet de railleries, marginalisation, sont victimes de violation de leurs droits, du fait du non-respect des textes spécifiques applicables à eux dans l’univers scolaire. Zoom dans leur quotidien sur les bancs à Ouagadougou !

Dimitri Sow, élève en classe de CM2, est assis à la première table, nez à nez avec le tableau. Parmi la soixante d’élèves que compte la classe, le garçon de 17 ans se singularise par sa couleur de peau. Il est atteint d’albinisme.
L’une des conséquences de cet handicap physique est la déficience visuelle. Dimitri Sow a rencontré de nombreux obstacles dans son parcours scolaire. L’adolescent a redoublé la classe de CP1 et celle de CE2 (à trois reprises).

« Au CE2, je ne voyais pas bien au tableau. Lorsque je disais à l’enseignant que je ne voyais pas au tableau, il m’insultait. Cela m’a rendu triste. Son comportement m’a découragé », a-t-il expliqué avec une voix teintée de tristesse.
Pourtant, la loi N°012- 2010/AN portant protection et promotion des droits des personnes handicapées est sans équivoque. Elle précise à l’article 9 que l’éducation inclusive est garantie dans les établissements préscolaires, primaires, post-primaires, secondaires et universitaires du Burkina Faso.

Dimitri Sow porte des verres correcteurs pour améliorer sa vue

A en croire le jeune Dimitri Sow, ses camarades de classe n’ont aucune attitude de discrimination envers lui depuis le début (de la classe de CP1 à celle de CM2). Au contraire, se réjouit-il, ils ont toujours été solidaires à son égard.
Actuellement, il s’estime heureux d’avoir un enseignant bienveillant.

Sibiri Korgo, son maître de CM2, est à ses petits soins. Pour lui permettre d’avoir les mêmes chances de réussite scolaire que les autres élèves, l’enseignant l’a installé à la première table. Outre cette réduction de distance à cause de sa déficience visuelle, il lui accorde un temps additionnel pour qu’il puisse terminer sereinement ses évaluations.

« Si nous le traitons de la même manière que les autres, comment allons-nous savoir s’il excelle ou pas ? En classe, nous avons fait en sorte qu’il ne soit pas stigmatisé par les autres élèves. Il joue avec eux normalement. Afin de l’encourager, nous le désignons souvent pour la montée du drapeau national devant tous les élèves. Ce qui lui permet de se sentir important tout comme les autres élèves », a notifié Sibiri Korgo.

A la question de savoir s’il a connaissance de la loi N°012- 2010/AN portant protection et promotion des droits des personnes handicapées (plus précisément de celle en rapport avec l’éducation), l’enseignant a répondu par la négative. En clair, il dit ne pas connaître l’existence de cette loi.
L’approche inclusive a produit des résultats probants. Sibiri Korgo a confié que son élève a réussi à surprendre agréablement l’ensemble des enseignants. Son niveau s’est amélioré.

Sibiri Korgo a formulé le vœu que Dimitri Sow soit admis à l’examen du Certificat d’études primaires (CEP) en 2024

Dimitri Sow semble complexé par son âge avancé. Il doute de la possibilité d’atteindre la classe de terminale. « J’ai déjà 17 ans. Je ne pense pas pouvoir passer l’examen du Baccalauréat. Je verrai bien », a-t-il désespérément confié.
Dimitri Sow rêve de devenir un artiste-musicien. Il affirme avoir déjà composé huit chansons. « Je veux chanter pour les malades, les soldats et les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) afin de les encourager », a-t-il ambitionné.

Le petit-frère de Dimitri, Ulrich Sow est lui aussi atteint d’albinisme. Agé de dix ans, il a également été inscrit dans le même établissement scolaire que son aîné.

Ulrich Sow a témoigné que son enseignante et ses camarades de classe le traitent correctement

Ulrich est en classe de CE1. Tout comme son frère, il a été placé au premier rang par sa maîtresse, afin de lui faciliter la tâche lorsqu’il recopie les leçons.

Des enseignants hostiles

Isidore Sawadogo et son épouse ont trois filles atteintes d’albinisme. Deux d’entre elles vont à l’école. C’est la croix et la bannière pour ce père de famille qui est confronté à d’énormes difficultés à cause de la spécificité de ses filles, selon ses dires. Noëllie Sawadogo est son aînée. Agée de quinze ans, elle est en classe de 4e.

La famille Sawadogo

« Depuis mon primaire, j’avais des difficultés à voir au tableau. Quand on me mettait devant, il y a des fois où les écritures étaient en miniature. Même avec les verres correcteurs, souvent, je ne vois pas bien. Au primaire, mes camarades de classe avaient tendance à se moquer de moi parce que je portais des verres correcteurs. Actuellement, personne ne se moque de moi. Mais comme difficulté, lorsque les enseignants notent certaines parties des cours au tableau, j’ai du mal à voir les écritures », a-t-elle souligné.

Noëllie Sawadogo rêve de devenir médecin

Son père a témoigné que pour l’épanouissement scolaire de ses filles, il a été confronté à maintes reprises à des humiliations. « Au CP1, ma deuxième fille rencontrait des difficultés à suivre les cours parce que sa maîtresse avait refusé de l’installer devant le tableau. J’ai négocié en vain. Mais, elle était catégorique. Une fois, sa grande sœur s’est rendue à l’école pour plaider en sa faveur. L’enseignante lui a dit ceci : "chaque fois, vous me demandez de la mettre devant. Venez donc la mettre au-dessus des tôles". Elle n’avait pas le droit de parler avec autant d’irrespect. En fin de compte, à la fin de l’année, l’enfant s’est retrouvée avec une moyenne de 4,80 sur 10. En totalisant ses points, je me suis rendu compte que la maîtresse n’avait pas ajouté toutes les notes », a dit d’un ton rempli de colère, Isidore Sawadogo.

Sur la base des explications de M. Sawadogo, on peut relever que l’enseignante n’a pas respecté l’article 10 de la loi N° 012- 2010/AN portant protection et promotion des droits des personnes handicapées. Il est explicitement écrit que « la personne handicapée doit bénéficier, chaque fois que de besoin, des aides spécialisées, des enseignements adaptés à la scolarisation des élèves en situation de handicap ».
La loi a prévu des sanctions en la matière. Dans l’article 52, il est précisé que « Tout manquement aux dispositions des articles 6, 7, 8, 10, 13, 14, 15, 16, 17, 19, 20, 21, 26, 27, 33 et 37 de la présente loi, par toute personne physique ou morale autre que l’Etat et ses structures, est puni d’une amende de cinquante mille (50 000) francs CFA à cent mille (100 000) francs CFA et en cas de récidive, d’une amende de cent mille (100 000) francs CFA à deux cent mille (200 000) francs CFA sans préjudice des dommages et intérêts ».

Voir entièrement la loi ici : la Section II se penche sur l’éducation

Désemparé par les agissements de l’enseignante, le père de famille a préféré retirer sa deuxième fille de cette école. Elle a repris la classe de CP1 dans un autre établissement scolaire. Là-bas, ses enseignants ont tenu compte des recommandations de Isidore Sawadogo. Aujourd’hui, elle est en classe de CP2 et « excelle », selon ses dires. Elle a obtenu 8 de moyenne sur 10 au premier trimestre, précise-t-il.

M. Sawadogo s’inquiète par contre pour sa fille aînée, Noëllie. Au premier trimestre, elle a obtenu la moyenne de 9/20. Elle doit donc se rattraper pour les deux autres trimestres.

Le décrochage scolaire et ses répercutions à l’âge adulte

Les personnes atteintes d’albinisme sont exposées au décrochage scolaire, brisant ainsi leurs rêves. Florence Kéré loge au domicile familial. Agée de 36 ans, elle a fait un décrochage scolaire alors qu’elle était en classe de CE1. Sa vie familiale a été difficile. Petite, elle devient orpheline de père. Sa mère fait vivre la famille grâce à son petit commerce.

De son passage à l’école, elle en a gardé un goût amer.
« Je n’avais pas de verres correcteurs par manque de moyens financiers. Je ne voyais absolument rien au tableau. Lorsque j’expliquais ma situation à l’enseignant, il ne la prenait pas au sérieux. J’avais des difficultés à recopier les leçons. Ce qui a fait que je n’aimais pas les recopier. Mes camarades de classe ont essayé de m’aider. Mais, notre maître était sévère. J’ai demandé en vain à ma mère de parler à l’enseignant. Elle était tellement occupée par son commerce, qu’elle ne m’a pas écoutée. Les autres élèves ne se moquaient pas de moi. Mais, lorsque je me rendais au tableau pour recopier les leçons, ils se plaignaient en disant que je les empêchais de voir », s’est-elle remémorée.

De son analyse, Florence Kéré a déduit que l’épanouissement scolaire des élèves atteints d’albinisme dépend de la situation économique de leurs parents.
« Je connais des élèves atteints d’albinisme dont les parents, mieux nantis, ont confectionné des bancs afin qu’ils soient au premier rang en classe. Ils avaient également des verres correcteurs et étudiaient dans des établissements privés, contrairement à moi. A l’école publique, vous êtes tellement nombreux, que l’enseignant n’a pas le temps de faire attention à toi », a-t-elle argumenté.
Face à ces péripéties, découragée, Florence Kéré a décidé de ne plus se rendre à l’école. Sa mère ne l’en a pas empêchée. Aujourd’hui, elle dit regretter de n’avoir pas pu terminer son cursus scolaire. Plus tard, pour combler ce mal être, elle a suivi des cours d’alphabétisation, mais sans succès. Pour subvenir à ses besoins, elle gère un petit commerce, par dépit, dit-elle.

Frustrée, Florence Kéré rêve de poursuivre ses études en cours du soir

Florence Kéré formule le vœu que plus jamais, les élèves atteints d’albinisme n’endurent ce qu’elle a vécu. Elle a donc demandé à l’Etat de former les enseignants afin qu’ils prennent en compte la spécificité des élèves atteints d’albinisme.
Las des railleries et des incompréhensions, Ahmed Douamba a fait un décrochage scolaire après avoir échoué au Brevet d’études du premier cycle (BEPC) en 2010.
« Lorsque je ne voyais pas au tableau, je devais regarder dans les cahiers des autres élèves. Cette situation les dérangeait. Il y avait aussi les moqueries. On m’a traité d’aveugle ou de malvoyant. A un moment donné, j’en ai eu marre. Malgré cela, je dois reconnaître que les enseignants se comportaient correctement avec moi », s’est-il souvenu. Ahmed Douamba dit regretter amèrement d’avoir abandonné les bancs. Cet abandon scolaire marque pour lui, l’anéantissement d’un rêve.

« Aujourd’hui, en y repensant, je me dis qu’il me fallait au moins avoir le BEPC. Je rêvais de faire de la politique depuis mon bas-âge. J’ambitionnais être un maire ou un député. Il y a des idées que je souhaitais mettre en place. Surtout pour les personnes qui sont dans la même situation que moi. Mais pour ce faire, il faut être un leader en politique », a-t-il dit avec amertume.

Ahmed Douamba a ouvert un kiosque et propose des services de lavage de motocyclettes pour subvenir à ses besoins

Aux élèves atteints d’albinisme, Ahmed Douamba encourage à ne pas se laisser abattre par les moqueries des autres. Agé de 32 ans, il a refusé formellement de reprendre les cours, même en cours du soir.

Sensibiliser pour favoriser l’inclusion à l’école

L’Association burkinabè pour l’inclusion des personnes atteintes d’albinisme (ABIPA) a été créée en 1999. Elle milite pour les droits et l’épanouissement de cette catégorie de la population. L’association informe et sensibilise les personnes atteintes d’albinisme, leurs parents, la communauté et les autorités sur l’importance de l’inclusion. Son président, Fabéré Sanon, a été confronté aux mêmes réalités durant son parcours scolaire. Il s’est donc engagé à faire la promotion de l’éducation inclusive afin d’éviter le décrochage scolaire chez les élèves atteints d’albinisme.
« J’ai eu des difficultés liées à la basse vision comme c’est le cas pour la plupart des personnes atteintes d’albinisme. Ce qui fait que j’ai eu des difficultés à suivre les cours. A l’époque, on ne parlait pas d’éducation inclusive. Il n’y avait pas d’informations suffisantes sur la prise en charge pédagogique des élèves handicapés et plus particulièrement de ceux atteints d’albinisme. Les enseignants n’avaient aucune notion sur cette thématique. J’ai été mis à l’écart à cause de ma malvoyance. C’est pour cette raison que j’ai fait un décrochage scolaire », a-t-il justifié.

Dès ses premiers pas sur le chemin de l’école, les enseignants de Fabéré Sanon ont interpelé ses parents afin qu’ils lui trouvent des verres correcteurs parce qu’il avait des difficultés visuelles. Après une consultation, l’ophtalmologue a fait comprendre à ses parents qu’il n’y avait pas de verres correcteurs appropriés pour ses yeux.
« Les enseignants qui avaient de la bonne volonté ont décidé de m’accompagner en tenant compte de ma spécificité jusqu’à ma classe de CE1. Grâce au soutien et à la compréhension de mon enseignant, j’ai été le premier de la classe au CE1. Tout ce qu’on écrivait au tableau, il prenait le soin de me l’expliquer. Il m’a même assisté dans la copie des résumés des leçons. J’avais un encadrement adapté à ma situation. Malheureusement, les autres enseignants n’ont pas pris la relève. Je n’avais plus le même soutien pédagogique. J’avais de mauvaises notes jusqu’à ce que j’obtienne mon Certificat d’études primaires (CEP). Le processus a continué jusqu’au collège. Lorsqu’on écrivait les cours de mathématiques au tableau par exemple, je n’arrivais pas à voir et à comprendre. J’avoue que j’ai eu un cursus scolaire très difficile », a-t-il dit avec un brin d’émotion.

Epuisé mentalement par les difficultés rencontrées sur les bancs, Fabéré Sanon prend la décision de ne plus remettre pied à l’école après la classe de seconde. Il quitte son Bobo-Dioulasso natal (la capitale économique du Burkina Faso) pour se rendre à Ouagadougou où il passe un concours d’intégration à la fonction publique. Il est admis et devient enseignant de profession. Il est affecté à l’école des jeunes aveugles de Ouagadougou où il enseigne le braille.
Dans ses actions en faveur de l’inclusion des élèves atteints d’albinisme, l’ABIPA organise des journées d’information et de sensibilisation dans plusieurs localités du Burkina Faso.

« Dans le domaine de l’éducation, nous avons sensibilisé les parents sur l’intérêt de faire des actes de naissance pour leurs enfants atteints d’albinisme parce que c’est le premier document civique de tout individu. Nous avons rencontré des enfants dont les parents ont refusé de faire leurs actes de naissance parce qu’ils sont atteints d’albinisme. Il y a des parents qui font de la discrimination entre leurs enfants handicapés et non handicapés. Nous les avons sensibilisés afin qu’ils envoient leurs enfants atteints d’albinisme à l’école parce que souvent, ils inscrivent en priorité leurs autres enfants au détriment de ceux qui sont atteints d’albinisme. Aussi, nous apportons un soutien financier aux parents démunis qui ont des enfants atteints d’albinisme pour qu’ils assurent leurs frais de scolarité. Nous faisons également un suivi scolaire. Nous renforçons les capacités des enseignants sur la prise en charge pédagogique des élèves atteints d’albinisme », a détaillé Fabéré Sanon.

Selon le président de l’ABIPA, grâce à l’association et ses partenaires, en 2022 et 2023, 385 enseignants ont été formés en éducation inclusive, plus particulièrement des élèves atteintes d’albinisme dans les provinces de la Comoé et du Houet (régions des Cascades et des Hauts-Bassins). En 2021, 18 enseignants ont été formés dans la province du Kadiogo. En 2023, l’association a accompagné 258 élèves atteints d’albinisme dans les provinces du Kadiogo, du Houet, de la Comoé et Boulgou.

La meilleure approche pour éviter un décrochage scolaire des élèves atteints d’albinisme demeure la sensibilisation des enseignants, foi de Fabéré Sanon

Fabéré Sanon a confié que l’association peine à réaliser tous ses projets au regard de la rareté des ressources financières au niveau national et international constatée ces dernières années. Il est donc difficile de prendre en charge un nombre élevé d’élèves atteints d’albinisme, de sensibiliser un grand nombre de parents et d’enseignants sur l’inclusion. Fabéré Sanon invite les bonnes volontés à soutenir l’ABIPA dans son combat pour l’inclusion.

Durant l’année scolaire 2023-2024, le Burkina Faso a enregistré 615 élèves atteints d’albinisme dont 303 filles, selon la Direction générale de l’accès à l’éducation.
En rappel, le monde célèbre chaque 13 juin, depuis 2015, la journée internationale de sensibilisation à l’albinisme.
A travers cette journée, les Nations unies souhaitent amplifier la voix, la visibilité dans tous les domaines de la vie et faire respecter les droits de cette frange de la population.
« 10 ans de Journée internationale de sensibilisation à l’albinisme : une décennie de progrès collectifs » est le thème choisi pour la célébration en 2024.

Samirah Elvire Bationo
Lefaso.net

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